Quentin Bérard, « Éléments d’écologie politique » (introduction)

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Quentin Bérard
Éléments d’écologie politique
Pour une refondation

Ed. Libre et Solidaire, 2021

Présentation sur le site de Lieux communs

Introduction

 Mais il faudrait être vide pour ne pas voir que la beauté surnaturelle de cette nature, le rire innombrable de cette mer, l’éclat pacifiant de cette lumière rendent encore plus noire la certitude du sombre Hadès, comme la translucidité azurée des îles et des montagnes reposant sur la nappe moirée rend encore plus insoutenable l’agitation obscure et incessante de notre passion et de notre pensée. 

Cornelius Castoriadis
« La pensée politique », 1979, dans Ce qui fait la Grèce, 1.
D’Homère à Héraclite, Séminaires 1982-1983, La création humaine II

Sur l’écologie politique, tout semble avoir été déjà dit ; qu’elle ne pouvait que révolutionner la politique et qu’elle n’était qu’un discours électoral servant de marchepied oligarchique ; qu’elle était porteuse des pires régressions civilisationnelles comme de la promesse d’une démocratie véritable ; qu’elle incarnait la raison scientifique bien comprise ou au contraire qu’elle appelait à renouer avec la sensibilité et le mystère ; qu’elle ouvrait la porte à une nouvelle ère en même temps qu’elle annonçait un retour aux sources ; etc. La liste pourrait s’allonger et, ici comme ailleurs, et sans doute ici plus qu’ailleurs, tout semble avoir été déjà dit sans que rien, jamais, ne se clarifie. (suite…)

Élections à la Commune de Paris, 25 mars 1871

C’était il y a cent cinquante ans.
La Commune de Paris résista 72 jours avant d’être écrasée.

élections commune

Jean-Luc Debry, « À l’origine du monde… les fake news »

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Jean-Luc Debry
A l’origine du monde, les fake news

Mis en ligne le 6 août 2021 sur le site A contretemps 

Selon les scientifiques, environ 4,5 milliards d’années furent nécessaires à la création de la Terre, contre sept jours dans la Genèse. 

L’Évangile selon saint Jean est catégorique : « À l’origine était le verbe. » « Et tout par lui a été fait. Et sans lui, rien de ce qui existe ne serait. » Le récit mythique de l’origine sera pris au pied de la lettre (un créateur, des créatures et du merveilleux, du surnaturel, animés par le Verbe). Il était une fois… à l’origine… Une affaire de narration, en somme. Car, comme lorsque Mercure demande à Sosie quel est son sort, il répond sans hésiter : « d’être homme et de parler » (Molière, Amphitryon, acte I, scène 2). 

L’énoncé précède l’existence, comme dans la conception des philosophies phénoménologiques pour qui « le monde n’existe qu’en tant que monde visé par une conscience et par une intention ». 

« Le Livre » fondateur de trois monothéismes et de deux civilisations, l’Orient et l’Occident, recueille la Parole de Dieu (sa Volonté et sa Loi). Pour chacun de ses ayants droit, s’y soumettre n’est pas une vaine ambition, mais un socle commun. 

La parole semble se suffire à elle-même. Elle énonce la vérité de l’énoncé. Elle est volonté en action. Le mythe n’est que l’expression de la fonction symbolique à laquelle est soumise l’humanité – celle du langage. La narration – donc le Verbe – crée la réalité. En démordre ébranlerait l’ordre social, atomisant le groupe désormais sans identité, autrement dit sans origine… Une rupture symbolique, en somme. 

*

De l’autre côté du bassin méditerranéen, l’homme placé au centre de toute chose, pour vivre en société, inventa « le langage», dit Protagoras (philosophe présocratique du Vᵉ siècle av. J.-C). Il le fit, dit-il, « grâce à la science qu’il avait d’articuler sa voix et de former les noms des choses, d’inventer les maisons, les habits, les chaussures, les lits, et de tirer les aliments du sol ». L’homme, animal social, la plus faible des créatures, est un être fragile. Comparé aux autres créatures, il est démuni : pas de griffes, de crocs, de fourrure, de vélocité et d’odorat ; piètre grimpeur et piètre nageur; ni son ouïe ni sa vue ne sont exceptionnelles. L’homme, selon cette conception, devra son salut à sa « science du langage », à la technique et surtout à une organisation sociale née d’un contexte où le droit à la justice et à l’honneur sont considérés comme fondant ce pacte. Un pacte où seul le langage permet de socialiser des désirs et des passions qui, par nature, auraient tendance à s’affranchir de toute responsabilité morale et des contraintes qu’il induit. « Voilà comment et pourquoi les Athéniens et les autres peuples, dit Protagoras, quand il s’agit d’architecture ou de tout autre art professionnel, pensent que seul un petit nombre peut donner des conseils et que si quelqu’un d’autre, en dehors de ce petit nombre, se mêle de donner un avis, ils ne l’acceptent pas. Et ils ont raison, selon moi. Mais quand on délibère sur la politique, où tout repose sur la justice et le respect mutuel, ils ont raison d’écouter tout le monde, parce qu’il faut que tout le monde participe à la vie de la cité. Autrement, il n’y a pas de cité possible. » 

*

C’est dans cette disposition dialectique que la parole, après avoir été un moyen d’influence réciproque, deviendra une stratégie de pouvoir et se professionnalisera au point de devenir une discipline. Les sophistes, réputés être au temps de Socrate de véritables savants n’étaient en réalité, comme nos modernes communicants, que d’excellents rhéteurs, maîtres dans l’art de convaincre et ce, indépendamment de la validité « objective » des principes sur lesquels ils fondaient leur argumentation. Ils mirent leur expertise au service du « désir de pouvoir », « vendant » (c’est le mot de Socrate rapporté par Platon) trucs et ficelles à leurs clients. Leur autorité se fondait sur une parole capable de soumettre les uns à leur raison (la rhétorique) et les autres à la séduction de leur Verbe (l’art oratoire). La maîtrise de ces techniques tient lieu de preuve et, au Ve siècle, saint Augustin témoigne de ces joutes oratoires qui opposaient diverses écoles philosophiques devant un public sensible à la maitrise des règles établies. « De la dialectique antique à la dispute scolastique » (1), la gymnastique de l’esprit navigue entre la spiritualité (la parole inspirée par le Divin, la certitude) et la philosophie (l’étonnement socratique). Le Verbe séduisant et convainquant serpente à la manière d’une rivière capricieuse en suivant et débordant parfois le cours de la logique dans le but de nous rallier à la cause qu’il défend, lui le stipendié. Séduction, jeu d’affects, logiques biaisées, argumentaires tronqués, omissions et mensonges flottent, comme un parfum entêtant, à la lisière de ces techniques, sans qu’il soit possible d’écarter la tentation de leur usage. Lorsqu’au plus haut dans la maîtrise de leur art, ayant mobilisé toutes les connaissances qu’il suppose, la parole est confrontée à celle de ceux que les rhéteurs combattent comme l’on poursuit – de peur qu’il se réorganise et contre-attaque – un ennemi rétif, la stratégie de conquête par la parole s’inscrit inévitablement dans un rapport de forces social au profit de quelque chose ou de quelqu’un : une idéologie, une religion, un tyran. Parce que vient toujours un temps où la fin (prendre ou garder le pouvoir) justifie les moyens, la tentation est forte alors d’apprendre à en user avec « efficacité » sans s’embarrasser de scrupules. Il ne s’agit pas d’un complot mais d’une vision de l’organisation socio-politique. 

*

Le mythe penche du côté de la poésie ; la connaissance du côté de l’abstraction théorique. Ni la Raison ni la Science (en tant que méthodes de travail) ne se fient aux apparences. La mythologie, au contraire, les enchante et les pare de mystère. Ni la Raison ni la Science n’hésitent à la contredire sans jamais, pourtant, assouvir notre besoin de merveilleux, notre appétence à nous perdre dans la poésie et l’imaginaire. Ils nous sont aussi nécessaires que de donner à la Raison et à l’éthique la place centrale qu’elles méritent dans la transcription que nous faisons des mystères qui nous habitent en tant que « sujets doués de langage ». À force d’analyses, d’efforts de compréhension, de rigueur, de démonstrations, de débats contradictoires, de vérifications et de remises en cause que seule la consolidation des savoirs acquis permet, le mythe et la Raison vont explorer ce que l’on ne sait pas ou qu’on ne comprend pas du fait de la complexité des sociétés humaines soumises aux temps longs de leur histoire. 

Note

1. Gaëlle Jeanmart, « L’art du combat dans la philosophie occidentale : de la dialectique antique à la dispute scolastique », Le Télémaque, vol. 31, n° 1, 2007, pp. 35-50.  

Walt Whitman et les Amérindiens, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Walt Whitman et les Amérindiens
Notre Bibliothèque Verte (n° 34 & 35)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 27 juillet 2021

Nous savons que lorsque Whitman vient, les Indiens meurent. Ce n’est pas de sa faute – il célèbre les « Hommes rouges » qu’il rencontre en tant qu’agent du bureau des Affaires indiennes – mais c’est un peu de son fait en tant que rejeton des Dutch American, ces colons néerlandais débarqués quelques siècles plus tôt à Manhatta (devenu Manhattan), pour y bâtir La Nouvelle Amsterdam (devenue New York), et creuser ces magnifiques canaux reliant les Grands Lacs à la Côte (1).

Whitman, pour le situer poétiquement, c’est le contemporain de Rimbaud (1854-1891) et de Verlaine (1844-1896). Il naît avant, en 1819, et meurt au même moment, en 1892. Dommage que ces trois bougres, luxuriants, luxurieux, bourlingueurs, ivrognes, naturiens, n’aient pas croisé leurs révoltes de vivants véhéments, ni leurs arts poétiques. Que Rimbaud, au lieu de s’engager dans l’armée néerlandaise à Java, ne soit pas venu échouer son bateau ivre à Paumanok (Long Island), pour voir de près ces « peaux rouges » qui l’avaient pris « pour cible ». Sans doute eût-ce été un « drôle de ménage », avec des coups de pétard plus ou moins sanglants entre Verlaine et Whitman, mais aussi de grandes odes dégueulées à pleins poumons, des chants du corps et de la terre dont les œuvres laissées par ces trois-là ne peuvent nous donner qu’un échantillon. Et le regret.

Nous avons en revanche le testament des Indiens. L’intérêt pour les biographies indigènes, nous dit Lévi-Strauss, remonte au début du XIXe siècle. L’ethnologue Clyde Kluckholn, en 1945, cite près de 200 titres (2). L’anthologie de T.C. McLuhan en 1971, Pieds nus sur la terre sacrée, fait de l’Indien, le type même du « bon sauvage » et le modèle de la génération venue alors à l’écologie, en lieu et place des Tahitiens de Gauguin, Bougainvillier et Diderot.

(suite…)

George Orwell, « Notes sur le nationalisme »

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George Orwell

Notes sur le nationalisme
(1945) 

Traduit de l’anglais par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun

Faisant quelque part usage du mot français longueur [1], Byron remarque au passage que si en Angleterre le mot nous manque, la chose, quant à elle, ne nous manque d’aucune façon. De même aujourd’hui n’avons-nous pas de mot pour désigner une tournure d’esprit pourtant si répandue qu’elle affecte notre façon de penser sur presque tous les sujets. J’ai choisi d’utiliser le terme de « nationalisme », comme étant l’équivalent le plus proche, mais on verra que je ne lui confère pas exactement son sens habituel, ne serait-ce que parce que le sentiment dont je parle n’est pas forcément lié à ce que l’on appelle une nation – c’est-à-dire un peuple particulier ou une zone géographique. Il peut avoir pour objet une Église ou une classe, ou même agir de façon purement négative, contre une chose ou une autre, sans comporter d’allégeance positive à quoi que ce soit.

J’entends avant tout par « nationalisme » cette façon d’imaginer que les hommes peuvent être l’objet d’une classification semblable à celle des insectes, et que des millions ou des dizaines de millions d’entre eux peuvent ainsi être, en bloc et avec une parfaite assurance, étiquetés comme « bons » ou « mauvais » [2]. Mais ce dont je veux également parler, et qui est beaucoup plus important, c’est de cette propension à s’identifier à une nation particulière ou à toute autre entité, à la tenir pour étant au-delà du bien et du mal, et à se reconnaître pour seul devoir de servir ses intérêts. Il ne faut pas confondre nationalisme et patriotisme. Chacun de ces termes est habituellement utilisé de façon si imprécise que toute définition s’expose à la critique ; il faut toutefois parvenir à les distinguer clairement, car ils recouvrent en fait des notions distinctes et même opposées. Par « patriotisme », j’entends l’attachement à un lieu particulier et à une manière de vivre particulière, que l’on croit supérieurs à tout autre mais qu’on ne songe pas pour autant à imposer à qui que ce soit. Le patriotisme est par nature défensif, aussi bien militairement que culturellement. En revanche, le nationalisme est indissociable de la soif de pouvoir. Le souci constant de tout nationaliste est d’acquérir plus de pouvoir et de prestige non pour lui-même mais pour la nation ou l’entité au profit de laquelle il a choisi de renoncer à son individualité propre. (suite…)

Louis de Colmar, « Court aperçu du temps long de l’Etat »

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Louis de Colmar
Court aperçu du temps long de l’Etat

Mis en ligne sur son blog le 1er novembre 2020

« Un édifice fondé sur des siècles d’histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d’explosifs. »
Pierre Kropotkine

Il n’y a pas de liberté sans responsabilité. La liberté c’est la capacité d’exercer ses responsabilités, la soumission c’est être dépossédé, volontairement ou non, de cette capacité d’exercer cette responsabilité sur tous les aspects de son existence.

La liberté ce n’est donc pas une capacité de faire ou de ne pas faire, c’est pouvoir être responsable de ce que l’on fait et/ou de ce que l’on ne fait pas. La liberté de faire et/ou de ne pas faire est socialement aveugle, tandis que la responsabilité est toujours relative à un collectif, au regard de ses semblables.

Tous les systèmes modernes de domination sociale sont non seulement des systèmes de privation de responsabilité, mais encore des systèmes de transferts de responsabilité, des systèmes d’anonymisation, d’invisibilisation, de dilution de la responsabilité. Ce qui caractérise les systèmes bureaucratiques, c’est que non seulement les individus de base sont privés des responsabilités essentielles sur leur vie, mais qu’en outre ce ne sont plus d’autres humains qui en assument la charge, mais que cette responsabilité se perd littéralement dans les rouages automatisés du fonctionnalisme administratif. La responsabilité est seulement réduite au respect passif des règles et des procédures pour masquer l’irresponsabilité de chacun dans leur détermination et contrôle. (suite…)

Louis de Colmar, « Dialectique, approches et questionnements »

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Mis en ligne sur le blog  En finir avec ce monde le 1er avril 2021

 

Qu’est-ce que la dialectique ? Je ne dirais pas que c’est la capacité de penser deux choses opposées et de décider : ce serait, au contraire, décider que la façon particulière qui permet d’appréhender une problématique, une réalité, etc., à travers une opposition donnée et historiquement constituée est devenu une impasse. Précisément donc, la question dialectique se pose lorsque les termes d’une opposition qui permettaient jusqu’alors de comprendre une problématique, une réalité, etc., deviennent non significatifs, non opérationnels, non manipulables, et conduisent à des impasses, quelles que soient les manières de tricoter et détricoter les éléments contradictoires.

La question dialectique intervient lorsque qu’un logique donnée, construite, établie, instituée, ne rend plus compte du réel (alors qu’elle a effectivement été en mesure de le faire jusque-là), et qu’il faille changer de logique pour rétablir un lien avec une réalité reconstruite sur des bases nouvelles (bases nouvelles qui ne sont pas visibles, pas perceptibles, pas rationalisables, etc., dans le contexte de cette première logique, rationalité, etc.). Cette question dialectique est ainsi relativement bien illustrée par le concept de changement de paradigme dans l’approche de Kuhn, ou encore à travers la problématique des structures dissipatives de Prigogine.

Il ne peut pas y avoir de dialectique dans un processus si ce dernier ne comporte pas un imprévu, une non-linéarité, un non-nécessaire, un illogisme, une non-continuité, etc..

Le problème de Hegel, maître de la dialectique classique, est qu’il n’a compris qu’une partie de l’histoire de la raison (même si c’est en plein accord avec son temps) : il a cherché à comprendre, à expliquer le développement des sociétés humaines comme un mouvement unique qui instituait un processus nécessaire de constitution de la Raison, en partant d’un état a-rationnel supposé de l’humanité, jusqu’à l’établissement d’une rationalité « absolue », donc indépassable. L’intérêt de sa démarche était qu’il avait construit ce processus de développement de la Raison, articulé sur différents stades, paliers, niveaux, etc. (correspondant en gros aux différentes sociétés qui se sont succédé au cours de l’histoire, ou plutôt, pour son époque, de l’Histoire) à travers un processus à bon droit décrit comme dialectique. (suite…)

Hésiode, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

 

Voici Hésiode et Castoriadis, le plus ancien et le plus récent des Grecs. On veut dire de ces Grecs qui nous aident à penser la défense du vivant politique (zoon politikon), dans son milieu vivant. L’humain libre et la Nature indissociables.
Hésiode, quasi-contemporain d’Homère (VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C), nous conte la Genèse suivant les Grecs. Un fonds sans fond de matière et d’énergie confuses qui se divise et se complexifie en couples de formes antinomiques et complémentaires, jusqu’à passer du Chaos au Cosmos. C’est d’Hésiode que nous tenons le mythe de Prométhée et des origines de la technique. Et celui de Pandore « aux yeux de chouette », l’Eve des Grecs, la première des femmes, lancée par Zeus dans une humanité désormais sexuée et séparée des dieux, où les mortels doivent s’accoupler pour engendrer. Mais Hésiode, quatre siècles avant Epicure, c’est déjà le penseur de la justice, confondue avec la justesse, la mesure. Mortels, apprenons à cultiver notre jardin et notre auto-suffisance, et n’envions ni les rois, ni les dieux. 

Hésiode
(VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C)

Vingt-huit siècles plus tard, Castoriadis (1922-1997) renoue avec cette pensée de l’autonomie et récuse avec Ellul (1912-1994), la prétendue « neutralité de la technique ». Il n’existe pas, nous rappelle-t-il, d’épistémé ou de tekné, de science ou d’expertise, en matière politique, mais uniquement des opinions, des doxa. Et c’est donc aux citoyens, égaux en droits et en participation effective à l’ecclésia, l’assemblée du peuple, de délibérer et de décider collectivement. Et non pas aux technocrates du Conseil scientifique, ni à leurs pareils du gouvernement dont l’élection de pure forme ne sert qu’à sauver une représentation de démocratie, justement nommée « démocratie représentative ».

(suite…)

Lewis Mumford, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 janvier 2021

On ne va pas faire de « contrôle des connaissances », mais normalement, lecteurs, vous en savez déjà long sur Lewis Mumford (1895-1990), l’auteur de Technique et civilisation (1934), et du Mythe de la Machine (2 vol. 1966, 1970, 2019 aux Editions de l’Encyclopédie des Nuisances), et sinon reportez-vous à l’entretien avec Annie Gouilleux, sa traductrice, que nous avons publié en 2019 (ici).

Ce qui nous intéresse chez Mumford, c’est l’usage des mots machine (et mégamachine) comme métaphore de l’organisation sociale composée d’organes humains, de même qu’un orgue est composé d’outils, qui lui permettent de travailler : erg– énergie, ergonomie, etc. L’organisation, la machine, comme moyen de la puissance, suivant l’étymologie grecque de mêkhané, moyen/machine. La discipline, « force des armées », et l’union « qui fait la force », optimisant l’efficacité et la puissance des forces militantes et militaires. Cette machine, on la voit émerger des cités du IVe millénaire avant J.-C. (Cf. L. Mumford, La Cité à travers l’histoire, 1961), de leurs édifices gigantesques, dont la construction exige l’organisation (la « coordination » disent les marxistes), d’une main d’œuvre pléthorique. Et pour finir, cette machine humaine, invincible combinaison d’union et de discipline, réalise tout simplement l’organisation de Saint-Simon (1760-1825), le théoricien fondateur de l’industrialisme (Cf. LOrganisateur, 1819), elle-même extrapolée de l’organisme humain. Org– = outil + énergie = travail (work) (Dictionnaire étymologique). Vous voyez comme on se retrouve, et qu’on ne vous fait pas lire pour rien.

Mais, avions-nous demandé à Annie Gouilleux, de quels maîtres, de quels penseurs, Lewis Mumford tirait-il son inspiration, ses pistes et son goût de l’enquête ? – Car seuls les ignorants n’ont eu ni maître ni modèle. Et bien, surtout Patrick Geddes, nous dit Annie, « un néo-lamarckien qui a coécrit Evolution avec J. Arthur Thompson dans la section de biologie de la bibliothèque du City College. » Mais aussi un botaniste qui s’intéresse à la biologie, à l’agencement des villes et à la sociologie. Qui possède une culture encyclopédique sur les religions et les cultures orientales, sur l’économie, sur l’anthropologie et la paléontologie. Car, selon Geddes, il est impossible de comprendre un organisme vivant sans tenir compte de la totalité de son environnement. « La philosophie de Patrick Geddes, dit Lewis Mumford, m’a évité de devenir un spécialiste borgne […], elle m’a donné l’assurance dont j’avais besoin pour devenir généraliste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à rassembler d’une manière plus intelligible tout le savoir que le spécialiste, par sa concentration poussée à l’extrême avait enfermé dans des compartiments étanches. » Selon les propres mots de Mumford, Geddes devient son maître et un peu le père qu’il ne connaît pas. Malgré des relations parfois orageuses, ils correspondent jusqu’à la mort de Geddes en 1932. La devise de Geddes, vivendo discimus (nous apprenons en vivant) devient celle de Lewis Mumford entre 1914 et 1924, lorsqu’il exerce de petits emplois tout en poursuivant ses études. (suite…)

Jacques Ellul et l’islam

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De la prise du pouvoir en Iran par Khomeyni en 1979 jusqu’à sa propre mort en 1994, Jacques Ellul n’a cessé d’alerter contre la montée en puissance d’un islam intégriste, totalitaire et conquérant.

Voici une dizaine d’extraits représentatifs de sa critique, soigneusement passée sous silence par la plupart des elluliens, pourtant indissociable d’une vie de combat pour la liberté et contre toutes les formes du totalitarisme, qu’il soit technologique, politique ou religieux.

1. Religion et terrorisme
(article paru dans Sud-Ouest, le 21 octobre 1979)

2. Les Chrétientés d’Orient entre jihad et dhimmitude : VIIe-XXe siècle
(préface au livre de Bat Ye’or, 1983)

3. La Subversion du christianisme (1984)
Chapitre v : “ L’influence de l’islam”

4. Ce que je crois (1987, extrait)

5. Le Bluff technologique (1988, extraits)

6. France, terre d’asile
(article paru dans Sud-Ouest, le 3 octobre 1988)

7. Non à l’intronisation de l’islam en France
(article paru dans l’hebdomadaire Réforme le 15 juillet 1989)

8. Réflexion sur l’islam intégriste
(article paru dans  Information juive en juin 1990

9. Les Trois Piliers du conformisme
(introduction, vers 1991, d’Islam et judéo-christianisme, publication posthume)

10. Rôle de la communication dans une société pluriculturelle
(article paru dans Lucien Sfez (éd.),
Dictionnaire critique de la communication, PUF, 1993)

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