Anselm Jappe, « Les évidences du progrès »

Les évidences du progrès

Mis en ligne sur Palim Psao le 15 octobre 2020

    Il y a des choses qui sont tellement évidentes que personne ne les voit plus ni ne les mentionne – et celui qui les rappelle aux autres semble débiter des banalités. Ce qui, cependant, ne constitue pas une bonne raison pour ne pas les dire.

Le débat actuel sur les réseaux 5G et le « progrès » en est un bon exemple, avec ses injonctions caricaturales de choisir entre la 5G et la « lampe à huile ».

La première question qu’il faudrait poser, avec simplement un peu de bon sens, est : progrès en quoi ?

Personne ne se félicite, par exemple, des « progrès » du covid ! Il faut que le progrès améliore la vie humaine.

Il peut alors y avoir deux types principaux de progrès : un progrès technique, qui consiste dans une domination accrue de la nature par l’homme, et un progrès qu’on pourrait appeler « moral » ou « social » : les rapports humains deviennent meilleurs, moins violents, plus solidaires, plus « inclusifs ». (suite…)

Maria Desmers, « La féminisation libère-t-elle les femmes ? »

La féminisation libère-t-elle les femmes  ?

Première parution : Des ruines, revue anarchiste apériodique, n° 3/4, début 2019.
Réédition sous forme de brochure par Ravages éditions en juillet 2019

 

Quatrième de couverture :
« Le masculin l’emporte sur le féminin », en grammaire du moins, quand il s’agit d’accorder les mots au pluriel, comme on l’a tous appris à l’école. Cette domination du masculin dans la langue est-elle en rapport tellement direct avec la domination masculine dans la vie qu’un rééquilibrage de la balance des genres dans la langue rééquilibrerait la réalité des rapports de genre ? Est-ce à dire que le soleil opprime la lune, que le prisonnier opprime la matonne ? La féminisation du langage remet le masculin à sa place. Certes, mais cette bonne leçon donnée aux terminaisons des adjectifs et aux articles définis et indéfinis, qu’apporte-t-elle à l’émancipation des femmes ?
On s’attachera dans ce texte à questionner une des batailles de la guerre des genres telle qu’elle se mène aujourd’hui, de l’intérieur de la gestion étatique jusque dans les milieux à prétentions subversives : le combat pour la féminisation du langage, ou bien, comme la nomment aujourd’hui les autorités linguistiques d’État : la bataille pour imposer l’écriture dite « inclusive » qui se présente comme une solution pratique (dans les deux sens du terme, à la fois concrète et simple à mettre en place, puisqu’il suffirait d’un petit effort pour changer notre manière de parler et les représentations qui vont avec) pour contribuer à la libération des femmes. Vu le caractère contraignant de cette réforme du langage que beaucoup s’imposent et imposent aux autres, et vu l’importance structurelle et structurante du langage pour les humains que nous sommes, on peut donc honnêtement se demander ce qu’apporte la féminisation du langage à l’émancipation des femmes, et s’étonner de ce que cette question se pose si peu, et ne soit quasiment jamais mise en débat. 

Une « écriture excluante » qui « s’impose par la propagande » : 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive

Tribune parue dans Marianne le 18 septembre 2020

Présentée par ses promoteurs comme un progrès social, l’écriture inclusive n’a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique, la linguistique se tenant en retrait des débats médiatiques. Derrière le souci d’une représentation équitable des femmes et des hommes dans le discours, l’inclusivisme désire cependant imposer des pratiques relevant d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. Rappelons une évidence : la langue est à tout le monde.

Les défauts de l’écriture inclusive

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été « masculinisée » par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’ »invisibilisation » de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle « pure » que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à l »invisibilisation », c’est au mieux une métaphore mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.

Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues

Nous relèverons simplement ici quelques défauts constitutifs de l’écriture inclusive et de ses principes. (suite…)

Simone Weil, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

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Simone Weil
(1909-1943)

Mis en ligne par PMO sur leur site le 3 septembre 2020

Le génie, d’ordinaire parcimonieux, dérogea à la règle pour les Weil. Dans cette famille bourgeoise, juive d’origine alsacienne, venue s’installer à Paris, il se penche d’abord sur le berceau d’André, né en 1906, qui devint l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle, en fondant notamment le groupe Bourbaki. De trois ans sa cadette, Simone fut le second enfant doté d’aptitudes hors du commun. Mais dans son cas, la supériorité intellectuelle se double d’une exigence de cohérence dans la pratique qui ne peut que forcer l’admiration. Sa vie, à la merci d’une santé chancelante, fut aussi brève que pleine. À 16 ans, elle entre en khâgne au lycée Henri IV, pour suivre les cours d’Émile Chartier, dit Alain, le philosophe rationaliste héritier de Descartes, qui l’initie à la recherche de la vérité. Trois ans plus tard, elle est reçue à l’École normale supérieure d’Ulm. En parallèle, déjà, des actions étudiantes en faveur de la paix et du désarmement. Agrégée de philosophie en 1931, elle débute une carrière dans l’enseignement au lycée de jeunes filles du Puy-en-Velay. Elle se nourrit, dans ces années, de la culture politique de l’extrême gauche, d’abord à la CGT, puis autour des revues La Révolution prolétarienne du syndicaliste Pierre Monatte et La Critique sociale de Boris Souvarine, exclu du PCF en 1924 et critique du stalinisme. Partie à l’été 1932 en Allemagne, pour jauger des possibilités d’unité syndicale face aux périls du fascisme et de la guerre, elle rencontre l’année suivante, alors que Hitler est devenu chancelier, le couple Trotsky, hébergé à Roanne où elle enseigne. En 1933 encore, l’article « Perspectives : allons-nous vers la révolution prolétarienne ? », paru dans La Révolution prolétarienne, dément l’orthodoxie trotskiste sur la vraie nature de l’URSS. On y reviendra, mais d’ores et déjà Weil se pose en dissidente du syndicalisme révolutionnaire. Contre la mobilisation au service de la force, qu’il s’agisse des États totalitaires ou des organisations syndicales et partidaires (« J’étouffe dans ce mouvement révolutionnaire aux yeux bandés », écrit-elle à l’instituteur et militant Urbain Thévenon), Weil exalte la figure des faibles, des faillibles. Ceux dont l’ordinaire est l’expérience du malheur, et au nom desquels pérorent les têtes chaudes aux commandes d’appareils bureaucratiques en lutte pour le pouvoir.

(suite…)

5G : l’entretien que vous auriez pu lire dans « Le Monde », par PMO

Nos lecteurs savent que nous ne faisons pas partie de la Société des Amis du Monde, l’organe central de la technocratie. Nous ne quémandons jamais la faveur d’une tribune dans ses pages « Débats », mais nous avons accepté pour la troisième fois en vingt ans, de répondre aux questions d’un de ses journalistes. Les deux premières fois, il s’agissait des nanotechnologies et de la tyrannie technologique ; cette fois de la 5G et du monde-machine.
L’article du Monde (« Protection de la santé, lutte contre le consumérisme… Pourquoi une partie de la gauche s’oppose à la 5G », 18/08/20 – à lire ici) vise essentiellement à valoriser les parasites et récupérateurs du type Piolle et Ruffin. Il n’était pas question que notre entretien paraisse in extenso. Raison de plus pour le publier nous-mêmes en ligne.

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Le Monde : Comment expliquez vous l’opposition croissante à la 5G et que des partis de gouvernement se joignent à ce combat qui était encore marginal il y a quelques mois ?

Pièces et main d’œuvre : La 5G est la dernière vague de l’emballement technologique qui, depuis 50 ans, accélère l’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine. Comme à chaque étape, une minorité refuse l’injonction à « vivre avec son temps », ainsi que la déshumanisation et la dépossession par l’automatisation.
Cette minorité – méprisée par la technocratie et ses porte-paroles médiatiques – s’est fait entendre plus que d’ordinaire à l’occasion du déploiement à marche forcée des compteurs-capteurs Linky. Nous avons animé des dizaines de réunions publiques à travers la France, réunissant des publics de plus de 100 personnes (avec des pointes à 300), même dans des villages, où s’exprimait ce refus du premier objet connecté imposé (voir ici). Si la presse nationale a longtemps ignoré ce mouvement démarré en 2016, puis l’a tourné en dérision (en gros, un mouvement de « ploucs » ignorants), une revue de la presse locale entre 2016 et 2019 donne un aperçu de l’ampleur et de l’intensité de ces débats avec des « gens normaux », non militants – d’abord surtout des retraités, puis de plus en plus de jeunes.
Après des années d’enquête sur la smart city, la ville-machine et la société de contrainte , nous, Pièces et main d’œuvre, avons été les premiers surpris par ce mouvement de fond. Lequel ne s’est pas arrêté avec le déploiement de Linky, mais a élargi sa réflexion au gaspillage énergétique de la société électrique, à la société-machine et à la 5G, indispensable à l’interconnexion des milliards d’objets connectés censés fonctionner à notre place. (suite…)

Lieux communs face aux nouveaux inquisiteurs (entretien avec « La Décroissance »)

Entretien publié dans le numéro de juillet-août 2020 du mensuel La Décroissance,
mis en ligne par le collectif Lieux communs le 13 août 2020 sur son site

Chapô : Le collectif « Lieux Communs » se revendique d’une étude militante des travaux de Cornelius Castoriadis. Il a publié ces dernières années de nombreux textes et brochures – disponibles sous format papier dans des librairies indépendantes en défendant notamment les idées de « démocratie directe », d’ « égalité des revenus » et de « décroissance » [1]. Pour réanimer un projet politique émancipateur aujourd’hui en bien mauvais état, l’association « Lieux Communs » a été amenée à interroger certains des automatismes de la pensée de gauche – dont elle est issue – notamment à propos du « progrès », de l’immigration et des questions identitaires [2]. C’est ce qui lui vaut depuis plusieurs années d’être traitée de « raciste », « nationaliste », « révisionniste », « opposée aux LGBTIQ », et dernièrement de voir ses brochures refusées par certaines librairies après qu’elles aient reçu un courageux et calomnieux courriel anonyme. La question n’est pas ici d’être d’accord avec tout ce qu’écrit « Lieux Communs » [3], mais pour qu’une dispute, éventuellement vive, puisse se développer [4], et c’est le ressort vital de toute démocratie, il est nécessaire que chacun puisse présenter librement ses idées à partir du moment où il s’agit bien de cela et non de racisme, d’antisémitisme, de diffamation, d’appels à la haine ou de mensonges, dont nous n’avons pas trouvé trace dans leurs écrits. Tout comme La Décroissance, l’association « Lieux Communs » fait face à des calomniateurs anonymes qui ne cherchent qu’une chose : la faire taire.

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La Décroissance. Pourquoi selon vous est-il de plus en plus difficile d’avoir une véritable confrontation d’idées sans un torrent de menaces, de censures directes ou indirectes ?

Lieux Communs : Il n’a jamais été facile de sortir des sentiers battus, de remettre en cause les évidences de la tribu. Essayer de réfléchir un peu, c’est déranger des routines mentales, donc toujours s’exposer à des réactions plus ou moins viscérales, et d’abord les siennes propres. Mais depuis quelques décennies, on voit s’installer dans nos sociétés une véritable haine de la dissidence et les inquisiteurs semblent se multiplier. Cela me semble résulter de deux grands tendances lourdes.

(suite…)

« La collapsologie ou l’écologie mutilée », par Renaud Garcia

 

La collapsologie ou l'écologie mutilée (par Renaud Garcia)

Ray Bradbury, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

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Ray Bradbury
(1920-2012)

Mis en ligne par PMO sur leur site le 7 août 2020

Le vert est-il la couleur de Ray Bradbury, l’écrivain de science-fiction le plus connu au monde, auteur de Fahrenheit 451 et des Chroniques martiennes ? Il s’en défendait lui-même. « Je ne souhaite pas qu’on fixe sur moi l’étiquette d’écologiste. C’est trop sérieux », avouait l’auteur de L’homme illustré (1950), un des premiers livres sur la pollution (entretien avec P. Curval, Futurs, n°3, septembre 1978).

Comment le vert pourrait-il être la couleur de celui qui devint, avec ses Chroniques martiennes, l’écrivain favori de la NASA, adulé par les scientifiques et les astronautes ? À tel point, d’ailleurs, qu’il fit partie de la mission de contrôle de la sonde Mariner 9 qui atteignit en 1971 l’orbite de Mars, puis des comités scientifiques qui supervisèrent les missions de la sonde Voyager. Conférencier régulier pour le California Institute of Technology, Bradbury, tout en déplorant les méfaits de l’automobile et de la quincaillerie technologique qui isole les humains en prétendant les faire communiquer, n’a jamais cessé de penser que les USA devaient reprendre les vols vers la Lune, pour enfin coloniser Mars. Hommage du vice scientifique à la vertu littéraire : en 2007, une sonde a transporté une copie digitale des Chroniques martiennes vers Mars ; un astéroïde, un cratère lunaire et une portion de la surface de la planète rouge portent le nom de Bradbury.

On se souvient qu’en 1959, le physicien britannique C. P. Snow, qui s’était essayé au roman avec nettement moins de talent que Bradbury, avait campé l’opposition des « deux cultures » : celle des sciences et techniques de la société industrielle face à celle des humanités. Cette dernière, vouée à l’extinction dans un monde soumis à l’efficacité, devait être remplacée, relevée, par une troisième culture, celle des sciences humaines et sociales, afin d’acculturer les jeunes générations à l’organisation technocratique de la société (1). (suite…)

Jaime Semprun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

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Jaime Semprun
(1947-2010)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

 

De son père Jorge Semprun, rescapé du camp de Buchenwald, auteur célèbre de L’écriture ou la vie, récompensé en 1995 par le prix littéraire des Droits de l’Homme, ministre de la Culture de 1988 à 1991 sous le gouvernement de Felipe Gonzalez, son fils Jaime n’a, pour certains de ses amis et collaborateurs, guère hérité que du nom. Adolescent non-conformiste, lecteur vorace, il rompt très tôt avec son géniteur, en qui il voit surtout un membre zélé du Parti communiste espagnol, fervent soutien de cette tromperie appelée URSS. Jaime Semprun cultive des qualités opposées à celles dont il estime qu’elles ont construit la renommée de son père : sobriété, discrétion, amour dela vérité, refus du pouvoir, indifférence à l’égard du commerce éditorial. Au long de quelques trente-cinq années d’écriture et d’édition, aucun passage à la télévision, ni même à la radio, pas d’entretiens dans la grande presse.

Néanmoins, en dépit de tout l’esprit subversif qu’on voudra, on n’est pas sans reste un fils de bourgeois. Doublement, même, puisque notre auteur est également le beau-fils de Claude Roy, poète, journaliste et écrivain, passé par les Camelots du Roi, puis actif dans la Résistance (où il croise Jorge Semprun) avant d’adhérer au PCF. Claude Roy épouse en effet en secondes noces, en 1958, la mère de Jaime Semprun, l’actrice et dramaturge Loleh Bellon. Pour nous qui venons après coup, le jeune Semprun, qui absorbe la vaste culture familiale, semble bien plutôt un produit de sa classe, de cetout petit monde parisien où défilent artistes, acteurs, philosophes, écrivains, journalistes. Il s’essaie d’ailleurs au cinéma expérimental, avant de se tourner vers l’écriture, au contact des situationnistes, ces membres de la classe dominante passés à la défense de l’autonomie ouvrière, sous la houlette de Guy Debord.

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Theodore Kaczynski, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

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Theodore John Kaczynski
(né en 1942)

Mise en ligne le 10 juillet 2020 sur le site de Pièces et main-d’œuvre

En 1996, le FBI mettait enfin la main sur Theodore John Kaczynski (dit « Ted »), alias Unabomber, devenu depuis la fin des années 1970 l’ennemi public n°1 aux États-Unis, en raison de ses attentats à la bombe ayant fait trois morts et une vingtaine de blessés. Adolescent solitaire, élève surdoué, Kaczynski entre à Harvard avec deux ans d’avance. Peu friand de mondanités universitaires, il y subit en outre des tests de conditionnement supervisés par le Pr. Henry Murray. Mathématicien de haut niveau refusant de faire carrière dans la recherche, il enseigne deux ans à Berkeley pour faire des économies avant de démissionner en 1969. Revenu chez ses parents, embauché sans succès dans l’entreprise de son frère cadet, il finit par acheter un lopin de terre non loin de Lincoln, dans le Montana, pour mettre en application son idéal de rupture avec le système techno-industriel. Le temps passant, sa bienaimée nature toujours plus défigurée, les gens aussi passifs que des rouages graissés, Kaczynski remâche sa haine de la civilisation moderne et se met à confectionner des bombes qu’il expédie, dans la plupart des cas, par courrier. Les victimes sont liées de près ou de loin à la recherche scientifique et au progrès industriel : le propriétaire d’un magasin d’ordinateurs ; un cadre d’une entreprise de publicité ; le président de la corporation de sylviculture de Californie. Toujours recherché après dix-sept ans, il envoie en 1995 un manifeste, signé du pseudonyme collectif FC (pour Freedom Club), aux rédactions du New York Times et du Washington Post. Il promet d’arrêter ses activités terroristes en échange de la publication de La société industrielle et son avenir. Une fois publié, son frère et sa belle-soeur reconnaissent dans le manifeste les grandes lignes de sa pensée et certains de ses tics langagiers. Ils le dénoncent aux autorités, qui l’arrêtent, suite à la traque la plus coûteuse de l’histoire du FBI, dans sa cabane de Stemple Pass Road. Depuis 1999 Ted Kaczynski purge une peine de réclusion à vie dans le quartier de haute sécurité de la prison de Florence, dans le Colorado. Cela ne l’a pas empêché de poursuivre sa réflexion, dans la mesure des moyens alloués. On dispose ainsi de près de trois-cents pages d’analyses et de correspondance, publiées en 2008, qui complètent en français la traduction du manifeste.

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Epicure, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

Version imprimable d’Epicure

Mise en ligne le 10 juillet 2020 sur le site de Pièces et main-d’œuvre

Épicure
(341-270 av. J-C)

Les épicuriens

Peu de philosophes furent aussi combattus, calomniés et caricaturés qu’Épicure. Peu sont
parvenus à se constituer un auditoire aussi vaste et fidèle à travers les siècles, en dépit de la disparition de la plus grande part d’une oeuvre monumentale, réduite à trois lettres et diverses sentences plus ou moins authentifiées. Épicure le tard venu, l’insulaire né à Samos, pensant à l’ombre de Socrate, Platon et Aristote. Le sage du Jardin, dernier philosophe d’une époque de décadence : la cité-État s’est effondrée, l’homme grec de l’empire macédonien de Philippe, puis d’Alexandre, ne se reconnaît plus comme « animal politique ». Il trouve refuge dans les mystères de l’Orient ou dans l’acceptation stoïcienne d’un rôle sur la grande scène du

Cosmos, ordonné par la Providence. Au milieu des décombres, Épicure enseigne la joie de vivre, la sobre jouissance de notre nature sensible. On l’attaquera constamment pour cela : il manquerait à la vertu, ses disciples seraient des « pourceaux », voluptueux sans mesure, selon le poète latin Horace (65-8 av. J-C). Image sur laquelle s’appuieront les Pères de l’Église pour condamner les épicuriens, ces mécréants intéressés à jouir loyalement de leur être.

À Rome, son disciple Lucrèce (98-55 av. J.-C.) célèbre dans son poème De la nature la rébellion du philosophe irréligieux : « La vie humaine, spectacle répugnant, gisait sur la terre, écrasée sous le poids de la religion, dont la tête surgie des régions célestes menaçait les mortels de son regard hideux, quand pour la première fois un homme, un Grec, osa la regarder en face, l’affronter enfin. » Le blasphémateur fut le premier à « forcer les verrous de la nature » puis, vainqueur, il « revient nous dire ce qui peut naître ou non, pourquoi enfin est assigné à chaque chose un pouvoir limité, une borne immuable ». En réalité, Épicure ne nie pas les dieux. Il les éloigne dans des intermondes. Il ne veut rien leur confier, et surtout pas de fausses espérances. En revanche, en disant « ce qui peut naître ou non » et pourquoi chaque chose ne dispose que d’un pouvoir limité, Épicure reste un blasphémateur pour les apprentis sorciers contemporains, nouveaux possédés du progrès sans merci.

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PMO, « Et si nous sommes, qui sommes-nous ? »

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Et si nous sommes, qui sommes-nous ?

Mis en ligne par PMO sur son site le 10 juillet 2020


S’ils veulent exister collectivement – c’est-à-dire politiquement – dans le débat public et les rapports de force, anti-industriels et anti-autoritaires n’ont rien de plus important à faire que de se trouver un nom qui ne soit pas « anti-… », ni « alter-… », mais qui dise pour quoi au juste, ils se battent, puisque la seule chose que l’on sache d’eux, c’est qu’ils sont contre tout et son monde. Un nom c’est une idée. L’émergence de leur courant, occulté en tant que tel dans les médias et les esprits, dépend de sa capacité à se faire ce nom générique, positif et immédiatement compréhensible, qui échappe au condominium des saint-simoniens : libéraux et communistes, droite bourgeoise et gauche technocratique.

Celui de luddite n’a de sens qu’en pays anglophone mais punk, hippie et beatnick ont fini par s’imposer ici comme ailleurs. C’est l’avantage de l’impérialisme culturel. Les communistes libertaires, comme les chauves-souris, ont un mot de trop pour ne pas susciter l’ambiguïté et la méfiance. De même « l’écosocialisme », chimère rouge à pois verts, brevetée par le sociologue trotskyste, Michael Löwy et quelques-uns de ses pareils, pour rabattre au NPA et aux Insoumis, des individus décidément trop verts. L’anarchisme est trop vague, trop pollué et lié à l’industrialisme. Surtout depuis que queers et cyborgs, activistes de la reproduction artificielle et de l’auto-machination – technopoièse, autopoièse – ont usurpé des noms jadis honorables, féministes, libertaires, etc., pour renverser de l’intérieur le sens de l’émancipation, ajoutant l’eupoièse à l’eugénisme honni. Certes l’anarchie a souvent été le lieu commun de principes antinomiques, mais travestir Foucault, Butler et Preciado en successeurs d’Emma Goldman, Louise Michel et Kropotkine ; s’affranchir de notre dépendance envers une « mère » nature indifférente, abolir la reproduction libre et gratuite, pour s’asservir à la mère machine, au pouvoir des marchands et fabricants d’enfants, c’est arracher le vivant politique de ses conditions même d’existence ; et donc de toute possibilité d’autonomie.

Dommage, ils étaient sur la bonne voie ces naturiens de la fin du XIXe siècle, quoique affreusement minoritaires et raillés par leurs compagnons. Les actuels primitivistes devraient peut-être reprendre leur nom, à défaut d’imposer le leur (1). La décroissance fait son trou malgré son croassement ingrat et sa critique parcellaire concentrée sur la seule croissance. Elle est déjà, grâce au journal qui porte son nom, l’horrible alternative à l’économie politique pour tous les commentateurs, journalistes, politiques, économistes, etc. C’est bon signe. Mais le seul mot nouveau qui se soit imposé dans le public, en politique, depuis un demi-siècle, c’est l’écologie. (suite…)

Tristan Vebens, « Feuilleton »

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Feuilleton – XVI –

 

Avec cette livraison prend fin ce feuilleton débuté en plein confinement, le 15 avril ; il faisait suite à une circulaire (en annexe) diffusée localement le 27 mars : ne recevant aucune réponse, j’entrepris de dérouler la pelote de cette sidération collective.

C’est propre à chaque génération d’en venir à considérer, l’âge aidant, que la vie sociale était plus supportable avant, au temps… où elle savourait sa jeunesse ! Mais c’est sans doute la première fois que ce constat peut être établi absolument, en dehors du prisme de la subjectivité de ceux qui voient poindre la fin de la vie, puisque la déferlante capitaliste met en péril, dans tous les domaines, la reproduction du vivant – y compris pour les gamètes des jeunes hommes !

Même si dans les années 1960, des encore quasi-adolescents s’ensilicosaient les poumons dans les mines – dans le même temps où les salaires ouvriers dégageaient à peine de quoi acheter une machine à laver le linge pour soulager le travail féminin -, ce dont nous pouvons garder tout de même la nostalgie c’est qu’il y eut à l’époque la sensation d’une bifurcation possible et le désir d’un autre emploi de la vie : un des slogans de Mai 68, certes pas le plus flamboyant, en disant le refus de « Métro, boulot, dodo », protestait contre la mise sous cloche de la vie sensible : 52 ans après, le confinement sanitaire strict pour les 83 % d’urbains de la population a réalisé cette mise sous cloche sous le précepte de survie « Travail, famille, wifi ». (suite…)

Cornelius Castoriadis, « Réflexions sur le racisme »

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Cornelius Castoriadis

Réflexions sur le racisme


Exposé au colloque de l’Arif
« Inconscient et changement social »,
le 9 mars 1987. Publié dans Connexions, n° 48,1987,
puis dans Les carrefours du Labyrinthe III
Le monde morcelé,
1990, Le Seuil 

(mis en ligne en 2009 sur le site du collectif Lieux communs) 

Nous sommes ici, cela va de soi, parce que nous voulons combattre le racisme, la xénophobie, le chauvinisme et tout ce qui s’y apparente. Cela au nom d’une position première : nous reconnaissons à tous les êtres humains une valeur égale en tant qu’êtres humains et nous affirmons le devoir de la collectivité de leur accorder les mêmes possibilités effectives quant au développement de leurs facultés. Loin de pouvoir être confortablement assise sur une prétendue évidence ou nécessité transcendantale des « droits de l’homme », cette affirmation engendre des paradoxes de première grandeur, et notamment une antinomie que j’ai maintes fois soulignée et que l’on peut définir abstraitement comme l’antinomie entre l’universalisme concernant les êtres humains et l’universalisme concernant les « cultures » (les institutions imaginaires de la société) des êtres humains. J’y reviendrai à la fin.

Mais ce combat, comme tous les autres, a été à notre époque souvent détourné et retourné de la manière la plus incroyablement cynique. Pour ne prendre qu’un exemple, l’État russe se proclame antiraciste et antichauvin, alors que l’antisémitisme encouragé en sous-main par les pouvoirs bat son plein en Russie et que des dizaines de nations et d’ethnies restent toujours de force dans la grande prison des peuples. On parle toujours – et à juste titre – de 1’extermination des Indiens d’Amérique. Je n’ai jamais vu personne se poser la question : comment une langue qui n’était, il y a cinq siècles, parlée que de Moscou à Nijni-Novgorod a-t-elle pu atteindre les rives du Pacifique, et si cela s’est passé sous les applaudissements enthousiastes des Tatars, des Bourites, des Samoyèdes et autres Toungouzes. (suite…)

Une lettre de J.R.R. Tolkien à son fils Christopher

Il s’agit de la lettre 52 de la correspondance publiée (Lettres, Bourgois, 2005, p. 97-99). Elle est datée du 29 novembre 1943.

 

 

Mes opinions politiques penchent de plus en plus vers l’Anarchie (au sens philosophique, désignant l’abolition du contrôle, non pas des hommes moustachus avec des bombes) – ou vers la Monarchie « non constitutionnelle ». J’arrêterais quiconque utilise le mot État (dans un sens autre que le domaine inanimé qui recouvre l’Angleterre et ses habitants, chose qui n’a ni pouvoir, ni droits, ni esprit) ; et après lui avoir laissé une chance de se rétracter, l’exécuterais s’il s’obstinait ! Si nous pouvions revenir aux noms personnels, cela ferait le plus grand bien. Le gouvernement est un nom abstrait désignant l’art et le fait de gouverner, et ce devrait être un délit de l’écrire avec un g majuscule ou pour parler des personnes. Si les gens avaient l’habitude de parler du « Conseil du Roi George, Winston et sa bande », cela aiderait beaucoup à éclaircir les idées, et à limiter le terrifiant glissement vers la Euxcratie. De toute façon, l’étude convenable de l’Homme est tout sauf l’Homme ; et l’emploi le moins convenable pour n’importe quel homme, même les saints (qui, dans tous les cas, étaient pour le moins réticents à l’accepter), est de commander d’autres hommes. Pas un sur un million n’est indiqué pour l’emploi, et surtout pas ceux qui en recherchent l’occasion. Et du moins cela ne concerne qu’un petit groupe d’hommes qui savent qui est leur maître. Les gens au Moyen Âge avaient on ne peut plus raison de faire de nolo episcopari [en latin : « Je ne souhaite pas être nommé évêque »] la meilleure raison qu’un homme pût donner aux autres pour être fait évêque. Donne-moi un seul nom de roi dont l’intérêt principal dans la vie est les timbres, les chemins de fer ou les chevaux de course, et qui a le pouvoir de renvoyer son vizir (ou quelque autre nom que tu préfères lui donner) s’il n’aime pas la coupe de son pantalon. Et ainsi de suite jusqu’au bas de l’échelle. Mais, bien entendu, la faiblesse fatale de tout cela – après tout, ce n’est que la faiblesse fatale de toute chose bonne par nature dans un monde mauvais, corrompu et contre nature – c’est que cela ne marche, et n’a marché, que quand le monde entier part en pagaille, toujours de la façon propre à la bonne vieille inefficacité humaine. (suite…)

David Cayley, « Sur la pandémie actuelle, d’après le point de vue d’Ivan Illich »

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David Cayley

Sur la pandémie actuelle,
d’après le point de vue d’Ivan Illich

Publié le 8 avril 2020 sur son blog davidcayley.com
Traduction française parue sur lundimatin le 18 mai 2020

La semaine dernière, j’ai commencé à écrire un texte au sujet de la pandémie du Covid-19. J’ai essayé de dégager la question principale que cette pandémie soulève, à mes yeux : l’effort massif et coûteux déployé pour endiguer et limiter les maux causés par le virus est-il le seul choix qui s’offre à nous ? Cet effort est-il une sorte de réponse évidente, inévitable, dictée par la simple prudence, afin de protéger toutes les personnes les plus vulnérables ? Ou bien n’est-il pas une forme désastreuse, qui cherche à contrôler ce qui est clairement hors contrôle ? Un effort qui doublera les dégâts provoqués par la maladie d’autres problèmes, qui auront une incidence dans un futur plus ou moins éloigné ? Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour me rendre compte que la plupart des hypothèses que j’énonçais étaient très éloignées de celles qui avaient court autour de moi. Il m’a fallu avouer que la plupart de ces hypothèses découlaient de ma conversation prolongée avec les travaux d’Ivan Illich. J’en ai déduit qu’avant de pouvoir parler clairement des faits actuels, il me faudrait d’abord présenter le rapport qu’a entretenu toute sa vie durant Ivan Illich à la santé, la médecine et la question du bien-être. Dans ce qui va suivre, je commencerai donc par présenter de façon succincte l’évolution de la critique qu’Illich a établie à l’endroit de la bio-médecine, après quoi j’essaierai de répondre aux questions que j’ai posées plus haut.

En introduction de La Convivialité, écrit en 1973, Illich a décrit ce qu’il considère être le cours normal du développement des institutions, en prenant la médecine comme exemple type. La médecine a connu dans son histoire deux tournants décisifs. Le premier, au début du vingtième siècle, lorsque les traitements médicaux sont devenus ostensiblement efficaces et les bienfaits qu’ils généraient ont surpassé, en général, les maux qu’ils combattaient. Pour nombre d’historiens, c’est là le seul critère valable – à partir de ce tournant, le progrès est supposé continuer indéfiniment, peu importe qu’il y ait ou non des phases de reculs : rien ne peut arrêter le progrès.

Illich ne souscrivait pas à cette idée. Il a établi l’existence d’un second tournant décisif, lequel était bien entamé, selon lui, au moment où il écrivait. Au-delà de ce second tournant, il anticipait l’avènement de ce qu’il appelait une certaine contre-productivité – l’intervention médicale perdrait du terrain face à ses objets, et serait plus nuisible que bienfaisante. C’était là, selon lui, une caractéristique de toute forme d’institution, de bien ou de service – on pouvait identifier en chacun d’eux un seuil, un point limite, au-delà duquel ils se trouvaient en excès et dysfonctionnels. La convivialité tentait d’identifier ce jeu d’« échelles naturelles » – c’est d’ailleurs la seule tentative générale et programmatique entreprise par Illich pour établir une philosophie des technologies. (suite…)

Louis de Colmar, « Les hommes ne détestent rien tant que le changement »

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Louis de Colmar

Les hommes ne détestent rien tant
que le changement

 

Publié sur le blog En finir avec ce monde, le 27 avril 2020

Les hommes ne détestent rien tant que le changement. On pourrait presque lire l’histoire humaine comme une lutte permanente pour le conjurer. Le génie humain pourrait presque se résumer à l’art de contenir et d’encadrer, tant bien que mal, l’écoulement du temps. Ce qui caractérise la modernité, c’est en fin de compte l’effondrement des digues temporelles traditionnelles, effondrement qui se caractérise par un double mouvement : le renforcement centripète d’un pôle de stabilité autour de l’État – le Léviathan de Hobbes relève bien d’un enracinement – couplé à un renforcement centrifuge de l’économie et du marché. Ces deux mouvements doivent être conçus ensembles, en interdépendance. Ce grand écart entre stabilité et mouvement, pour ainsi dire sur le plan horizontal, doit en outre être complété par un grand écart vertical dans la durée, qui permet de mettre face à face la déchirure du présent – résultant de l’opposition entre ces forces centripètes et centrifuges – et la promesse de leur réunification future à travers la mythologie du progrès. C’était du moins le cas dans la phase classique de la modernité (pour schématiser, du XVIe au XIXe siècle).

Ce schéma était en gros celui qui s’est effondré pendant la Première Guerre mondiale. Dans l’entre-deux-guerres, on a assisté à une tentative de rétablir ce schéma disloqué, dans le sens où l’État, au nom de sa stabilité historique fantasmée, a voulu prendre en charge directement la dynamique sociétale dont l’effondrement avait conduit au cataclysme guerrier. Cette tentative a échoué dans les affres de la deuxième guerre mondiale. S’en est suivie une nouvelle tentative de rééquilibrage qui a fonctionné jusqu’à l’aube des années 1980, qui aura été marqué par l’illusion d’une cogestion de la stabilité de l’État et du dynamisme du marché. À cette période a finalement succédé le rêve néo-libéral qui, en inversion de l’après-Première Guerre mondiale, a joué cette fois-ci la carte de la suprématie de la dynamique du marché relativement à la stabilité étatique, carte qui a été perdue dans la crise de 2008, concomitamment avec une inversion complète de l’idéologie du progrès au cours du siècle. (suite…)

« Planète des humains ou Comment le capitalisme a absorbé l’écologie » (Jeff Gibbs, Michael Moore)

Jaime Semprun, « La domestication par la peur… »

(1997)

La domestication par la peur ne manque pas de réalités effrayantes à mettre en images ; ni d’images effrayantes dont fabriquer la réalité. Ainsi s’installe, jour après jour, d’épidémies mystérieuses en régressions meurtrières, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s’éprouvent plus que comme les objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l’existence d’une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques. Tels ces feuilletons télévisés d’un nouveau genre, très suivis par les jeunes téléspectateurs, qui décrivent un monde de cauchemar où tout n’est que manipulations, leurres, trames secrètes, où des forces occultes installées au cœur de l’État complotent en permanence pour étouffer les vérités qui pourraient se faire jour ; vérités effectivement sensationnelles, puisqu’elles concernent en général les menées d’extraterrestres.

Mais le propos de cette sorte de version médiatique moderne des Protocoles des Sages de Sion est moins de désigner un ennemi et des responsables du complot que d’affirmer que celui-ci est partout : il ne s’agit pas, pour l’instant du moins, de mobiliser, pour des pogroms ou des Nuits de Cristal, mais plutôt d’immobiliser dans l’hébétude, dans la résignation à l’impossibilité de reconnaître, communiquer et établir quelque vérité que ce soit. Les extravagances calculées de ces produits de l’usine à rêves devenue usine à cauchemars n’ont pas pour but de convaincre, pas plus que ne l’ont celles de la propagande générale. Elles ont pour but de parachever la destruction du sens commun, l’isolement de chacun dans un scepticisme terrorisé : Trust no one, ne faites confiance à personne, tel est le message, on ne peut plus explicite. A propos de ce qui n’était alors qu’un simple travers individuel, Vauvenargues faisait cette remarque qui peut s’appliquer à la psychologie de masse de l’ère du soupçon : « L’extrême défiance n’est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d’être trompé. »

Des fictions aussi sinistres ne peuvent être regardées comme s’il s’agissait de documentaires que parce que la réalité entière est d’ores et déjà perçue comme une fiction sinistre. A ceux qui ont perdu « tout ce domaine de relations communautaires qui donne un sens au sens commun », il devient impossible de faire raisonnablement le partage, dans le flot des informations contradictoires, entre le plausible et l’invraisemblable, l’essentiel et l’accessoire, l’accidentel et le nécessaire. L’abdication du jugement, admis comme inutile face au ténébreux arbitraire du fatum technique, trouve dans cette idée que la vérité est ailleurs le prétexte à renier des libertés dont on ne veut plus courir le risque ; à commencer par celle de trouver des vérités dont on devrait faire quelque chose. Le soupçon de manipulation générale est alors un ultime refuge, une façon commode de ne pas faire face à l’irrationalité totale de la décadence, en lui prêtant une rationalité secrète. On l’a vu à l’occasion de l’accession au statut d’informations, sous le nom de « crise de la vache folle », des malversations courantes de l’industrie agro-alimentaire : soutenir que tout cela n’était que leurre médiatique destiné à terroriser la population, ou plus prosaïquement complot de l’agro-alimentaire français contre ses concurrents anglais, permettait de nier puérilement l’affreuse réalité tout en posant au malin qui ne s’en laisse pas conter. Le monde angoissant de la fiction paranoïaque protège donc contre l’angoisse du monde réel insensé, mais il exprime aussi, qu’il s’agisse de grossières fabulations à l’usage des masses ou des scénarios plus sophistiqués pour une pseudo-élite d’initiés, la recherche d’une protection plus effective, la soumission anticipée à l’autorité qui l’assurera, le phantasme d’être coopté ; bref le désir de faire partie du complot. Déjà les Protocoles des Sages de Sion avaient dû leur popularité, tout autant qu’à la répulsion, à la fascination pour la technique de la conspiration mondiale qu’ils exposaient et que les nazis s’appliquèrent à mettre en œuvre.

Jaime Semprun,  L’Abîme se repeuple, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1997.

Jacques Luzi, « Covid-19 : avant, pendant, après »

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Jacques Luzi

Covid-19 : avant, pendant, après

 

Publié le 25 avril 2020 sur le site de Pièces et main d’œuvre

(Jacques Luzi, est l’auteur de Au rendez-vous des mortels. Le déni de la mort dans la culture occidentale, de Descartes au transhumanisme, Éditions de la Lenteur, 2019)

Le Covid-19 n’est pas issu de la génération spontanée. Il n’est pas un fléau de Dieu. Ni l’instrument d’un complot. Ni un simple incident de parcours dans le fleuve faussement tranquille des sociétés industrielles.

L’histoire des coronavirus, de leur origine et de leurs retombées sanitaires, avait déjà fait l’objet d’études et d’analyses, qui laissaient entrevoir la pandémie à venir, celle, précisément, dans laquelle nous sommes embarqués aujourd’hui et qui nous dicte ses propres contraintes. Ainsi, le journaliste scientifique américain David Quammen avait prévenu, dans un livre au titre éloquent : Spillover : Animal Infections and the Next Human Pandemic (W.W. Norton & Company, New York, 2012). Dans «Where will the next pandemic come from ? And how can we stop it ?» (Popular Science, 15 octobre 2012), il écrivait :

Les pressions et les perturbations écologiques causées par l’homme mettent toujours plus d’agents pathogènes animaux en contact avec les populations humaines, tandis que la technologie et le comportement humains propagent ces agents pathogènes de plus en plus largement et rapidement. En d’autres termes, les épidémies liées aux nouvelles zoonoses, ainsi que la récurrence et la propagation des anciennes, ne sont pas simplement ce qui nous arrive, mais reflètent ce que nous faisons.

(suite…)

Écran total, « Ne laissons pas s’installer le monde sans contact »

Appel au boycott de l’application Stop Covid-19

Publié sur le site de la revue Terrestres le 27 avril 2020

Du point de vue sanitaire, l’épidémie de Covid-19 mettra du temps à livrer tous ses mystères. Le brouillard qui entoure l’origine de la maladie, sa diffusion et sa létalité ne pourra se dissiper que lorsqu’elle cessera de frapper dans autant de pays à la fois. A ce jour, personne n’a l’air de savoir quand une telle accalmie se produira. D’ici là, pour continuer de vivre, nous ne devons ni sous-estimer, ni surestimer cette épidémie en tant que telle.

Par contre, ce que nous sentons très clairement, c’est que la crise sanitaire a des chances importantes de précipiter l’avènement d’un nouveau régime social : un régime basé sur une peur et une séparation accrues, encore plus inégalitaire et étouffant pour la liberté. Si nous prenons la peine de lancer cet appel, c’est que nous pensons que cela n’est pas joué d’avance et que des possibilités vont se présenter, pour les populations, de l’empêcher. Mais alors que nous, simples citoyens, ressentons violemment la fragilité de nos existences face à la menace du virus et d’un confinement long, l’ordre politique et économique en vigueur semble, lui, à la fois ébranlé et renforcé par la secousse en cours. Il paraît en même temps fragile, et très solide sur ses bases les plus « modernes », c’est-à-dire les plus destructrices socialement.

Bien sûr, il n’a pas échappé à grand-monde que la situation présente a permis aux gouvernements de nombreux pays de tétaniser, pour un temps indéterminé, les contestations parfois extrêmement vives dont ils faisaient l’objet depuis plusieurs mois. Mais ce qui est tout aussi frappant, c’est que les mesures de distanciation interpersonnelle et la peur du contact avec l’autre générées par l’épidémie entrent puissamment en résonance avec des tendances lourdes de la société contemporaine. La possibilité que nous soyons en train de basculer vers un nouveau régime social, sans contact humain, ou avec le moins de contacts possibles et régulés par la bureaucratie, est notamment décelable dans deux évolutions précipitées par la crise sanitaire : l’aggravation effrayante de l’emprise des Technologies de l’information et de la communication (TIC) sur nos vies ; et son corollaire, les projets de traçage électronique des populations au nom de la nécessité de limiter la contagion du Covid-19. (suite…)

Edouard Schaelchli, « Urgence et tragédie »

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Edouard Schaelchli
Urgence et tragédie
Faillite du politique en temps de crise sanitaire

Car quant à ceux qui disent que rendre la cause soit ôter la signifiance du signe, ils ne considèrent pas qu’en voulant abolir par cette raison les prédictions des signes et prodiges célestes, ils ôtent aussi ceux qui se font par artifice, comme les sons des bassins, les lumières des feux le long de la marine, les ombres des aiguilles dans les horloges du soleil, toutes lesquelles choses se font par quelque cause et quelque manufacture, pour être signe de quelque chose.
Plutarque, Vie de Périclès.

Par définition, l’état d’urgence exclut toute question concernant « ce qu’il faut » ou « ce qu’il ne faut pas ». L’urgence porte en elle-même sa propre nécessité (qui n’a pas de loi, legem non habet ), ou alors elle n’a rien d’urgent. Ce qui définit le mieux l’urgence, c’est, en creux, ce dont elle se démarque le plus absolument : le temps de la délibération, la suspension de tout « il faut » en vue d’une détermination concertée de ce que, précisément, il faut. Toute société connaît des moments où l’urgence impose des décisions qui ne pourront être ratifiées qu’après-coup par la délibération, ou du moins sanctionnée par une procédure rétrospective, voire par une cérémonie expiatoire. Rares sont celles qui portent en elles la notion d’urgence comme une catégorie constitutionnelle ou juridique. Il est paradoxal de constater que c’est précisément là où le droit s’est le plus explicitement constitué pour empêcher que des décisions soient prises sans délibération (ou des pouvoirs exercés sans limite) qu’est apparue l’idée d’un « état d’exception » qui permet de suspendre « l’état de droit ». A Rome existait, à côté de la dictature (qui n’était justement pas une magistrature d’exception, ni même d’urgence, contrairement à ce qu’on pourrait croire), une procédure par laquelle le Sénat pouvait déclarer une sorte d’arrêt du droit (le justitium) par un « senatusconsulte », dit ultimus parce qu’il se situait à l’extrême limite de ce que le pouvoir peut décider en vertu de l’autorité qui le fonde. Il s’en suivait un tumultum dans lequel n’importe quel citoyen pouvait, à la limite, se retrouver investi du pouvoir suprême de prendre toutes mesures susceptibles d’arrêter le danger, sans considération du droit.

Comment ne pas penser aujourd’hui à ces cas-limites, en principe liés à des moments de crise bien particuliers, guerres étrangères ou civiles, révolutions, (mais dont le philosophe Giorgio Agamben a profondément montré qu’ils tendaient à devenir la norme d’un ordre politique et juridique dont la technicisation accompagne partout la tendance à confondre l’état de paix avec l’état de guerre) – aujourd’hui, au moment où partout en même temps dans le monde une crise sanitaire considérée (à tort ou à raison) comme sans précédent sert de prétexte à une véritable assignation à résidence d’une moitié de la population du globe et conduit à envisager des mesures généralisées d’identification des « cas suspects », de contrôle accru des mouvements, rassemblements et comportements collectifs et de traçage systématique des individus testés ? Le mot d’ordre partout diffusé, « Restez chez vous », quoiqu’il ait pour effet immédiat de plonger nos rues et nos places dans un silence de mort, n’en retentit pas moins comme le signal d’un tumulte qui permet à tout un chacun de s’improviser chef de guerre, capitaine de vaisseau, médecin-chef, maître-queue, brigadier, professeur de vertu, censeur, juge ou inquisiteur, rien qu’en répétant la consigne magique. Lisez les journaux, écoutez la radio, naviguez sur la toile, vous n’y lirez qu’un mot, vous n’y entendrez qu’un cri : confinement, distanciation sociale, pistage, masques, gants, hygiène, masques, masques ! N’est-ce pas bien fait pour rendre d’emblée suspects (et reconnaissables) ceux qui, n’ayant peut-être pas bien entendu, sortiraient quand même se promener, sans masque, devenant sans s’en rendre compte des individus potentiellement dangereux, passibles de l’inculpation d’avoir par leur inconscience entraîné la mort de quelqu’un ? (suite…)

Cornelius Castoriadis, « Autogestion et hiérarchie »

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Cornelius Castoriadis

Autogestion et hiérarchie
(1974)

Nous vivons dans une société dont l’organisation est hiérarchique, que ce soit dans le travail, la production, l’entreprise ; ou dans l’administration, la politique, l’État ; ou encore dans l’éducation et la recherche scientifique. La hiérarchie n’est pas une invention de la société moderne. Ses origines remontent loin, bien qu’elle n’ait pas toujours existé et qu’il y ait eu des sociétés non hiérarchiques qui ont très bien fonctionné. Mais dans la société moderne le système hiérarchique (ou, ce qui revient à peu près au même, bureaucratique) est devenu pratiquement universel. Dès qu’il y a une activité collective quelconque, elle est organisée d’après le principe hiérarchique, et la hiérarchie du commandement et du pouvoir coïncide de plus en plus avec la hiérarchie des salaires et des revenus. De sorte que les gens n’arrivent presque plus à s’imaginer qu’il pourrait en être autrement, et qu’ils pourraient eux-mêmes être quelque chose de défini autrement que par leur place dans la pyramide hiérarchique.

Les défenseurs du système actuel essaient de le justifier comme le seul « logique », « rationnel », « économique ». On a déjà essayé de montrer que ces « arguments » ne valent rien et ne justifient rien, qu’ils sont faux pris chacun séparément et contradictoires lorsqu’on les considère tous ensemble. Nous aurons l’occasion d’y revenir plus bas. Mais on présente aussi le système actuel comme le seul possible, prétendument imposé par les nécessités de la production moderne, par la complexité de la vie sociale, la grande échelle de toutes les activités, etc. Nous tenterons de montrer qu’il n’en est rien, et que l’existence d’une hiérarchie est radicalement incompatible avec l’autogestion.

Autogestion et hiérarchie du commandement

Décision collective et problème de la représentation

(suite…)

Édouard Schaelchli, « Lettre ouverte à M. le Maire d’Égletons »

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Édouard Schaelchli

Lettre ouverte à M. le Maire d’Égletons
(et à travers lui à tous les maires de France
et à ceux qui nous gouvernent)

 

Monsieur le Maire,

Vous avez pris la décision, en avance sur toute disposition réglementaire nationale, d’interdire le marché qui se tient ordinairement le dimanche sur la place centrale d’Égletons et d’en avertir immédiatement les marchands présents dimanche dernier (22 mars). Vous vous sentez sans doute aujourd’hui justifié d’avoir ainsi procédé par l’interdiction générale qui s’est, entre-temps, étendue à tout le territoire, sauf dérogation spéciale des Préfets. Vous ne vous poserez donc sans doute aucune question et n’éprouverez aucune espèce de doute concernant le bien-fondé d’une telle décision. C’est l’avantage d’une situation d’urgence que de simplifier à l’extrême les formalités juridiques et les procédures administratives pour les rendre purement et simplement expéditives.

Il appartient de droit aux citoyens qui vous ont élu de vous faire part de l’inquiétude où les met cette précipitation des pouvoirs publics à suspendre, pour des raisons sanitaires prétendument scientifiques, toutes les conditions de la vie sociale ordinaire, sans laisser aux individus la moindre part d’initiative pour se préserver au mieux d’une épidémie dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a nullement été anticipée par lesdits pouvoirs. Vous-même n’avez été récemment reconduit dans vos fonctions de maire que parce que le Haut Conseil scientifique jugeait que la tenue des élections ne présentait pas de risque particulier, du moment que se trouvaient respectées certaines mesures de précaution. On peut imaginer qu’aujourd’hui le même Conseil haut et scientifique jugerait extrêmement dangereux de vous élire, ce qui devrait, par voie de conséquence, vous rendre vous-même plus circonspect à l’égard des décisions que vous prenez. Qui sait, en outre, si, demain, il ne sera pas jugé dangereux de faire ses courses dans les grandes surfaces que, par votre décision, vous favorisez dans une certaine mesure ? Pourquoi n’appartiendrait-il pas, étant donné l’incertitude qui plane aujourd’hui sur le caractère réellement rationnel des décisions scientifiques, à chaque individu de veiller lui-même sur sa santé en choisissant de faire ses courses en plein air plutôt que dans l’atmosphère aseptisée et peu ragoûtante de supermarchés où de malheureuses caissières se trouvent contraintes de s’exposer à la contagion alors qu’elles auraient toutes les raisons de rester chez elles ?

(suite…)

Jacques Ellul, « Le fascisme, fils du libéralisme »

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Jacques Ellul

Le fascisme, fils du libéralisme
Esprit, 1937

(«  Cette étude a paru d’abord, dactylographiée,
dans le bulletin intérieur de notre groupe de Bordeaux  »
note Jacques Ellul, qui a 24 ans lorsqu’il rédige ce texte majeur.) 

 

Le fascisme, prétendue réaction

Le fascisme apparaît, lorsqu’on l’envisage de l’extérieur, comme une réaction. C’est là une doctrine si couramment admise et tellement évidente que personne ne la discute. Le fascisme n’est pas une nécessité en soi, il n’est pas un produit fatal du monde moderne mais il est une réaction contre ce monde. Et l’on invoque des soi-disant lois historiques qui définissent l’histoire comme une succession d’actions et de réactions. Toute nouvelle institution s’expliquant par son opposé et expliquant la naissance de sa propre négation. Si l’on veut, une sorte de dialectique hégélienne ramenée au simplisme – c’est notion courante.

Mais si l’on quitte les généralités et que l’on essaie de préciser cet opposé, l’on commence à ne plus être d’accord, selon que l’on envisage l’état de fait qui a précédé le fascisme, ou les tendances de sa doctrine. Dans le premier cas, le fascisme devient une réaction contre le libéralisme, dans le second une réaction contre le communisme.

La première de ces oppositions est surtout dessinée par les fascistes eux-mêmes. Ils admettent fort bien que leur doctrine n’est pas essentiellement positive. Ils proclament que le libéralisme a donné tout ce qu’il pouvait donner – qu’il n’est plus qu’une doctrine morte dans un monde près de la mort et que de ce cadavre l’on doit tirer les éléments qui peuvent servir ; les ordonner selon un esprit nouveau. On s’oppose grossièrement au libéralisme, il suffit que le libéralisme ait affirmé quelque chose pour proclamer immédiatement le contraire – et l’on fait alors une accumulation de ces contredits, présentant ces affirmations comme un corps de doctrine. Le fascisme ayant proclamé la faillite des byzantinismes décadents, et classé sous ce nom tout ce qui ressortit à une intelligence réelle, n’en est pas à une contradiction près. Et cela ne choque personne de voir se développer les compagnies d’assurances dans les pays où l’on exalte les valeurs de risque, de voir un appareil bureaucratique gigantesque là où les divers Führers proclament leur haine de tout ce qui est administration, et d’écouter parler de l’homme primitif et sauvage, du pur barbare blond par l’intermédiaire d’un poste de TSF. Ceci pour montrer à l’évidence que si l’on parle de barbare, de risque et de ronds-de-cuir, c’est seulement pour s’opposer à un libéralisme où l’on parlait d’Edmond Rostand, de sorbets et de confort – opposition toute formelle de deux séries de valeur également sensibles et sommaires. L’on devrait donc caractériser le fascisme, si l’on veut y voir à tout prix une réaction, par la volonté formelle de réaction qu’il affirme contre le libéralisme, et non point comme une véritable réaction. Il veut réagir non seulement parce qu’il y est porté par un courant de la sentimentalité publique, mais encore parce qu’il est imbu de l’idée plus haut signalée que tout se comporte par action et réaction. Je me propose ici précisément de rechercher si, à travers les formes, les mots et les expressions, il est en opposition réelle avec le libéralisme ou bien s’il y a un courant continu, une fusion effective du libéralisme dans le fascisme, et ce qui a provoqué cette fusion.

(suite…)