Jean-Claude Michéa, « Peuple, people, populismes »

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Jean-Claude Michéa

Peuple, people, populismes

Entretien réalisé par Sébastien Lapaque
pour la Revue des Deux Mondes, avril 2017

Revue des Deux Mondes – Vos travaux sur l’abandon des classes populaires par la gauche ont suscité des objections. La plus fréquente d’entre elles : le peuple dont vous vous faites le témoin n’existerait plus. Comment répondez-vous à cela ?

Jean-Claude Michéa – L’idée que le peuple « n’existe plus » – aujourd’hui très répandue chez ces « sociologues » de gauche qui ne savent plus raisonner qu’en termes de « minorités » – est parfaitement surréaliste. C’est un peu, toutes proportions gardées, comme si des sénateurs de la Rome impériale avaient osé soutenir qu’il n’existait plus d’esclaves sous le règne bienveillant de Marc Aurèle ! En réalité, le « peuple » – au sens où ce mot figurait, il y a quelques décennies encore, au cœur de toutes les analyses révolutionnaires – n’a évidemment jamais disparu. Il est tout simplement devenu invisible pour la plupart des intellectuels de la classe dominante (qui confondent du reste en permanence le « peuple » comme catégorie sociologique et le « peuple » comme sujet politique à unifier dans le cadre d’une politique d’alliance de classes). À cela deux raisons essentielles.

La première est celle que le géographe Christophe Guilluy a largement contribué à mettre en évidence (ce qui explique tous les contre-feux régulièrement allumés par les médias de gauche et la sociologie d’État pour discréditer ses travaux). Contrairement, en effet, à ce qui se passait au xixe siècle, où une coexistence spatiale relative des élites, de leurs domestiques et des classes laborieuses – Paris comptait alors de très nombreuses usines – pouvait s’observer jusque dans la structure des immeubles (avec, notamment, les chambres de bonne et les entresols), la ségrégation spatiale induite par la dynamique capitaliste entre la France des quinze grands pôles métropolitains et la France « périphérique » a atteint aujourd’hui un tel degré que les classes populaires – elles-mêmes évidemment toujours aussi hétérogènes et plurielles – ont presque entièrement disparu du champ de vision de l’élite et des nouvelles classes moyennes (et le remplacement programmé des caissières de supermarché par des systèmes automatisés ne va évidemment pas arranger les choses !).

Dans leur vie quotidienne, ces catégories sociales privilégiées – qui pratiquent désormais de plus en plus, à l’image du monde des médias et du show-biz, un « entre-soi » de bon aloi – n’ont donc presque plus jamais affaire aux classes « subalternes » – qui représentent pourtant la majorité du corps social – sinon, bien sûr, à travers les seuls immigrés travaillant à leur service (femmes de ménage, nounous, dealers, etc.) et qui sont majoritairement concentrés dans les « banlieues » des grandes métropoles. Banlieues qui, étant elles-mêmes incluses dans le système de la mondialisation – d’où, entre autres, le fort taux de mobilité qui les caractérise –, bénéficient encore, malgré leur statut notoirement défavorisé, d’un certain nombre d’avantages pratiques et matériels dont les habitants des zones rurales abandonnées n’osent même plus rêver. (suite…)

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Marius Blouin, « Ce que signifie “avoir les moyens” (au-delà du capitalisme – et pire encore) »

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Marius Blouin

Ce que signifie « avoir les moyens » (au-delà du capitalisme – et pire encore)

Texte publié le 3 mars 2017 sur le site de Pièces et main-d’œuvre

Suivant les idées reçues de Marx et d’Ellul, et pieusement répétées par leurs disciples, les systèmes capitaliste et technicien partageraient un trait commun ; ce seraient tous deux des systèmes automates. Autonomes, c’est-à-dire, ne recevant leur loi, nomos, que d’eux-mêmes. Des « processus sans sujet », uniquement mus par la « force des choses », sans autre but que leur reproduction, leur « auto-accroissement » perpétuel (toujours plus de capital, toujours plus concentré ; toujours plus de technologie, toujours plus expansive). Bref des moyens sans maître et sans autre fin que leur auto-reproduction en perpétuel emballement.

Quant aux capitalistes et aux techniciens, ils ne seraient que les « fonctionnaires » asservis du capital ou de la technique, des instruments impersonnels et interchangeables, non moins soumis à leurs lois que les exécutants de base, et donc irresponsables de leur expansion universelle.

Or ces idées qui prennent l’apparence pour la réalité succombent à l’examen. Les capitalistes ne sont pas réductibles aux « fonctionnaires du Capital », ni à des financiers fous ou à des accapareurs pathologiques. Ce sont des passionnés de puissance qui accumulent les moyens de la puissance dans la société de leur temps : les vaches, la terre, les armes, l’argent, les machines. Que ces moyens changent, ils changent de moyens.

Le système technicien qui est le double entrelacé du capital industriel depuis 200 ans, n’est pas plus « automate », ni « autonome » que lui. Il n’y a pas de « force des choses », sauf à sombrer dans la pensée magique et l’anthropomorphisme, (les objets se « cachent », ils ont de la « malice », etc.) et à s’imaginer que les jouets s’éveillent la nuit pour vivre leur vie secrète.

Il faut distinguer entre la logique intrinsèque et virtuelle de « l’art de faire », du « savoir-faire » – la tekhnê – la mékhaniké teckhnê par exemple, l’art de faire une machine, et son actuel développement par certains hommes. La logique virtuelle « des choses », leur rationalité, présente bien l’aspect automate du système technicien, du capitalisme technologique (et de leur emballement conjoint), mais cette logique virtuelle, cet automatisme, ne peut rien par lui-même, tant qu’il n’est pas actualisé et activé par des hommes qui « ont les moyens », qui « veulent des moyens », qui « se donnent les moyens », etc. Et ils le font, au niveau platement empirique et historique, contre la volonté d’autres hommes, et contre d’autres rationalités, d’autres « logiques des choses », qui perdent en général. (suite…)