Jean-Claude Michéa, préface aux « Scènes de la vie intellectuelle en France »

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Jean-Claude Michéa

Préface de l’ouvrage
Scènes de la vie intellectuelle en France
L’intimidation contre le débat

par André Perrin, L’Artilleur, 2016

« Il est sans doute excessif de prétendre que,
à la faveur de certaines de nos procédures actuelles,
on pourrait délivrer un doctorat à un âne mort,
mais je crois qu’un âne vivant parviendrait à le décrocher. »

Simon Leys

En mars 2008, les éditions du Seuil publiaient Aristote au Mont-Saint-Michel, un ouvrage de l’historien Sylvain Gouguenheim, professeur à l’École normale supérieure de Lyon, consacré aux chaînes de transmission du savoir grec à l’Europe médiévale ; ouvrage remarquablement argumenté – donc méritant à ce titre d’être loyalement discuté par ses pairs – dans lequel il n’hésitait pas à remettre en question certains des dogmes officiellement reçus. On ne s’étonnera donc pas si dès le 25 avril Le Monde – fidèle à sa réputation de « journal officiel de tous les pouvoirs » (selon la formule de l’Internationale situationniste) – décidait d’ouvrir largement ses colonnes à 40 « chercheurs » afin de dénoncer dans ce livre érudit et iconoclaste un pur et simple brûlot « islamophobe », qui ne pouvait être par définition que dénué de toute valeur historique et intellectuelle (Libération lui emboîtera le pas le 30 avril – là non plus, rien d’étonnant –, 56 pétitionnaires, dont le très médiatique Alain de Libera, se joignant cette fois-ci à ce tir groupé mandarinal). Quelques semaines plus tard, on apprenait par la directrice de la collection « L’Univers historique » aux éditions du Seuil que plusieurs de ces intrépides signataires lui avaient demandé, après avoir signé ces pétitions, qu’elle leur envoie un exemplaire du livre incriminé, avouant par là même qu’ils ne l’avaient pas lu.

On pourrait, bien sûr, se contenter d’accueillir avec philosophie ces mœurs aussi curieuses que politiquement correctes. Depuis « sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent », la mauvaise foi, la calomnie et la malhonnêteté intellectuelle n’ont assurément jamais manqué à l’appel chaque fois qu’il s’agissait de prendre la place d’un rival ou d’éliminer un adversaire politique ou religieux. Hobbes en déduisait même, dans le Léviathan, que « s’il eût été contraire au droit de dominer de quelqu’un, ou aux intérêts de ceux qui dominent, que les trois angles d’un triangle soient égaux à deux angles d’un carré, cette doctrine eût été sinon controversée, du moins étouffée par la mise au bûcher de tous les livres de géométrie, pour autant que cela eût dépendu de celui à qui cela importait ». Hypothèse encore spéculative mais dont Marx estimait déjà, deux siècles plus tard, qu’elle était devenue la loi du débat intellectuel de son temps. Quand la bourgeoisie s’empare du pouvoir politique – écrivait-il ainsi – « alors sonne le glas de l’économie scientifique. Désormais il ne s’agit plus de savoir si tel ou tel théorème est vrai mais s’il est bien ou mal sonnant, agréable ou non à la police, utile ou nuisible au capital. La recherche désintéressée fait place au pugilat payé, l’investigation consciencieuse à la mauvaise conscience, aux subterfuges de l’apologétique » (Postface de la deuxième édition allemande du Capital). (suite…)

Jean-Claude Michéa, « Notre ennemi, le capital »

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Jean-Claude Michéa

Notre ennemi, le capital

Éditions Climats, 2017
(Note s de la scolie p, p. 296-299)

Nous disposons, à présent, de suffisamment d’éléments pour être en mesure d’anticiper en partie ce monde d’après, tel que les innombrables « futurologues » de l’élite industrielle et financière mondiale ont déjà commencé à en élaborer le scénario. Il ne pourrait bien sûr s’agir, dans cette hypothèse libérale, que d’une société duale, assez semblable, au fond, à celle que H.G. Wells avait magistralement décrite, en 1895, dans La Machine à explorer le temps (les descendants des classes privilégiées – les Éloïs – étant alors censés occuper – l’action se situe en 802701 – toute la surface d’une terre redevenue verdoyante, tandis que ceux des classes populaires – les terrifiants Morlocks – ont été relégués dans les profondeurs des mondes souterrains). C’est ainsi que les géants de la Silicon Valley – Google, Amazon, Facebook ou Apple – en sont déjà à réfléchir concrètement, depuis un certain nombre d’années, aux différentes possibilités de créer, un peu partout dans le monde, des territoires entièrement off-shore (que ces nouvelles zones à défendre du libéralisme post-démocratique prennent la forme de « micro-nations » ou même, comme l’imagine Patri Friedman, de « villes flottantes » situées dans les eaux internationales) à l’abri desquelles les Éloïs du futur pourraient se voir indéfiniment protégés de toute intervention étatique – notamment sur le plan fiscal – et libérés une fois pour toutes de toute responsabilité envers la nature et le reste du genre humain. Tout en bénéficiant par ailleurs (ce qui réjouira certainement Raphaël Liogier) de tous les privilèges à venir de l’« homme augmenté », voire immortel, et des gadgets sans cesse renouvelés de la technologie siliconienne.

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Olivier Rey : « Pier Paolo Pasolini. La force du passé »

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Olivier Rey

Pier Paolo Pasolini
La force du passé

(Texte paru dans Radicalité. 20 penseurs vraiment critiques,
L’Échappée, 2013)

Pier Paolo Pasolini est né en 1922 à Bologne, fils aîné d’un père militaire originaire de cette ville, et d’une mère venant du Frioul, région où Pier Paolo passera une bonne partie de sa jeunesse et qui restera toujours la plus chère à son cœur. Il est mort en 1975, dans ce qui a été présenté comme un différend qui aurait mal tourné avec un jeune tapin, mais dont beaucoup pensent qu’il s’agissait d’un assassinat commandité, dont les tenants et aboutissants restent obscurs. Artiste brillant et éclectique, il s’est illustré dans de nombreux registres, au premier chef la poésie et le cinéma, mais aussi le théâtre et le roman. Grande figure de la culture italienne au xxe siècle, il a aussi été un intellectuel de premier plan. Entre 1973 et sa mort, il a écrit régulièrement dans les journaux des articles qui, au-delà des circonstances immédiates qui ont pu les inspirer, sont aussi de véritables essais politiques, qui ont su saisir en profondeur le drame profond que vit notre époque.

Près de quarante ans après sa disparition, c’est surtout comme cinéaste que Pier Paolo Pasolini est encore connu en France. On se rappelle aussi qu’il fut victime, en 1975, d’un meurtre sordide sur une plage d’Ostie. Ses films le plus souvent cités sont ceux des débuts – Accattone (1960), Mamma Roma (1961) –, ainsi que Théorème (1968) et le toujours « sulfureux » Salò ou les 120 journées de Sodome (1975), pour le scandale provoqué à leur sortie. En fait, Pasolini s’exprima par bien d’autres moyens que le cinéma : il fut aussi un poète de premier ordre, un romancier, un dramaturge et un essayiste politique très important. C’est sur ce dernier aspect que nous entendons ici insister – un aspect que la figure de Pasolini cinéaste permet généralement de minimiser, voire d’ignorer complètement. Après sa mort, on l’a embaumé comme artiste. Artiste, il l’était incontestablement ; mais cette étiquette ne doit pas servir à émousser la portée politique de sa pensée. Si celle-ci se trouve négligée, ce n’est pas parce qu’elle serait périmée, mais parce qu’elle dit trop bien ce qui nous arrive.

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Un entretien avec Jean-Claude Michéa