Olivier Rey, « Milieu, robustesse, convivialité, contre environnement, optimisation, complexité »

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Olivier Rey

Milieu, robustesse, convivialité,
contre environnement, optimisation, complexité

Institut Momentum. Séminaire du 18 novembre 2016

C’est en 1972 que fut publié le rapport The Limits to Growth, résultat d’une étude commanditée par le Club de Rome – think tank composé de scientifiques, d’économistes, de hauts fonctionnaires et d’industriels. Ce rapport mettait en garde : le mode de développement adopté depuis la révolution industrielle européenne, s’il était poursuivi, n’allait pas tarder à outrepasser les possibilités d’une nature finie, à ruiner celle-ci et, par voie de conséquence, à précipiter l’humanité dans le chaos. Le constat n’était pas nouveau, mais on peut faire crédit aux rédacteurs du rapport de l’avoir fait, simulations informatiques à l’appui, et dans le style réclamé par les institutions internationales.

Les services : extension du domaine de la croissance

Quant aux préconisations qu’inspira ce rapport, c’est une autre histoire. Entre autres recommandations, le Club de Rome prôna le passage progressif d’une économie fondée sur la production de biens matériels à une économie de services – au premier rang desquels l’éducation, la médecine et la communication. Or, que s’est-il passé au cours des quarante dernières années ? L’économie des services s’est développée dans des proportions considérables, au point de constituer, dans les pays dits développés, la part de loin dominante de l’économie en général. Cependant, en raison de la solidarité entre les différentes « machines », qu’elles soient mécaniques, électroniques, administratives, gestionnaires, organisationnelles, cette extension des services a été une façon non pas de changer de direction de développement, mais de s’entêter dans la même voie. En effet, l’extension des services ne se substitue pas à la consommation de marchandises, mais s’y ajoute, et même l’intensifie, en renforçant notre propension à toujours attendre la satisfaction non de notre propre activité, mais de ce qui nous est fourni. C’est pourquoi, au sein de l’économie globale, la production industrielle a certes baissé en proportion par rapport aux services, mais n’en a pas moins augmenté en volume ; et, quoique de façon déguisée, la plupart des services entraînent aujourd’hui une importante consommation d’énergie – la prétendue économie de l’« immatériel » implique beaucoup de « matériel ». Par ailleurs, la croissance des services peut s’avérer aussi nocive pour les cultures humaines que la croissance de la production matérielle pour la nature, en dépossédant communautés et individus de tout ce qu’ils étaient jadis capables de faire par eux-mêmes. Elle étend toujours davantage l’emprise du Gestell, du « Dispositif », parce qu’elle dispose à tout attendre de lui, et fait disparaître jusqu’à l’idée qu’on pourrait vivre sans lui. Comme l’écrivait Ivan Illich en 1971 :

Des verbes qui décrivaient une activité personnelle tels qu’apprendre, se loger, se soigner, nous font irrésistiblement penser à des services dont la distribution est plus ou moins bien assurée. Nous pensons qu’il faut résoudre les problèmes de l’habitat, des soins médicaux, etc., sans nous souvenir un seul instant que les hommes pourraient être capables de se soigner ou d’édifier leurs maisons eux-mêmes. Tout est affaire de services et l’adolescent, au lieu d’apprendre, par exemple, à s’occuper de sa grand-mère, apprend par contre à manifester devant l’asile de vieillards où il n’y a plus de lits disponibles1.

Aucune exagération dans ces propos : lorsque de nombreux vieillards moururent en France lors de la canicule de l’été 2003, ce ne fut pas la négligence de leurs familles ou de leurs voisins qui fut mise en cause, mais l’incurie du gouvernement. Il semble que la liberté du citoyen consiste aujourd’hui à déléguer toujours plus de responsabilités – des devoirs les plus simples jusqu’à l’exercice de la rationalité – à des organisations de tous ordres, jusqu’à ce que l’autonomie revendiquée devienne un mot vide de sens. (suite…)

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Denis Collin, « La fabrication des humains »

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Denis Collin

La fabrication des humains

Denis Collin est professeur de philosophie. Il est un des animateurs du blog La Sociale.
Le texte « La fabrication des humains » est paru la première fois en septembre 2015, dans la revue Quel sport ?, à l’occasion d’un numéro spécial consacré à « L’inconscient politique du corps» . Il a été mis en ligne par PMO en janvier 2016.

 

Introduction

La question du « mariage pour tous » a quitté le devant de la scène – après avoir joué son rôle : servir de diversion « sociétale » au moment où, reniant même ses maigres promesses, le gouvernement de « gauche » s’engageait dans une offensive antisociale sans précédent. Bien que le gouvernement ait juré ses grands dieux que le mariage des couples homosexuels ne valait pas reconnaissance de la procréation médicalement assistée (PMA pour les lesbiennes) et de la gestation pour autrui (GPA à destination des couples gays), petit à petit, au cas par cas, ces pratiques sont néanmoins en cours de légalisation.

J’ai eu l’occasion, en 2013, de soutenir que le problème n’était pas à proprement parler celui du mariage des homosexuels – le Pacs était déjà un contrat civil qui pouvait, moyennant quelques inflexions, devenir l’équivalent du mariage, lequel est d’abord un contrat d’union civile – et ce depuis le Code civil dit « Code Napoléon ». Le problème réel posé était celui de la filiation et finalement du mode de reproduction des humains. Les partisans de la Manif pour tous, de ce point de vue, avaient parfaitement raison et les dénégations de la « majorité » de gauche étaient tout à fait hypocrites.

Je voudrais revenir sur ces questions en soulignant que les partisans fanatiques du mariage homosexuel sont souvent des défenseurs ardents des évolutions du « capitalisme absolu » et que, si clivage social il y a, il n’est pas du tout là où les têtes vides de la gauche et l’extrême gauche ont voulu le placer. Les « progressistes » en matière de procréation sont en réalité l’avant-garde d’une nouvelle manière de fabriquer des humains, une manière contrôlée selon des procédures technocratiques et technologiques. Ce qui suppose une mise en coupe réglée de la sexualité – et non pas une plus grande liberté sexuelle. Sous le règne de l’équivalent général (l’argent) tous les individus doivent être conformes aux normes en vigueur et indéfiniment substituables les uns aux autres. Pour comprendre ce qui est en cause, il faut se détourner des théories postmodernes et revenir à des bons vieux auteurs, comme Marcuse : désublimation répressive et modelage d’un homme unidimensionnel, voilà ce dont il s’agit. (suite…)

Ivan Illich, « Un certain regard »

Entretien en français avec Jean-Marie Domenach
dans la série « Un certain regard » le 19 mars 1972.

« Le siècle du moi »

Un documentaire en quatre volets de la BBC sur l’utilisation de la psychanalyse par la propagande d’Etat sous-titré en français par DGR-Le Partage.

 

Renaud Garcia, « Du délire en milieu “     déconstructionniste” »

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Renaud Garcia
« Du délire en milieu “     déconstructionniste” »
(Entretien avec Pierre Thiesset pour La Décroissance, octobre 2015.)

Dans les années 1970, les intellectuels pouvaient encore parler de lutte des classes et d’aliénation. En l’an 2015, ces vieilleries sont révolues. À l’université, dans Libération, au Parti socialiste ou à l’extrême gauche, le mot d’ordre de l’intelligentsia moderne est à la « déconstruction ». Tout est à déconstruire, les « stéréotypes de genre », les « normes », les « représentations »… Dans son livre Le Désert de la critique. Déconstruction et politique (éd. L’Échappée), le philosophe Renaud Garcia montre en quoi les théories de la « déconstruction » sapent la critique sociale, encouragent la marchandisation et le déferlement technologique et conviennent parfaitement à une société libérale et atomisée.

Dans votre ouvrage, vous montrez que la « déconstruction » est devenue l’impératif de la critique dite « radicale ». Que recouvre ce terme ? 

On en trouve l’origine chez Derrida, l’un des grands philosophes français qui ont accompagné dans les années 1970-80 les mouvements de gauche dissidents. Il a développé une méthode, la « déconstruction » : il prétendait revenir sur les grands impensés de la tradition philosophique, proposer une nouvelle lecture des textes classiques. Déconstruire un texte, pour le résumer grossièrement, c’est montrer ce qui est entre les lignes, ce que le lecteur ordinaire ne saurait pas voir, décrypter ce qui paraît clair, cohérent, argumenté, pour décentrer la pensée, quitte à aller à contresens. Au-delà d’une méthode d’analyse des textes, la déconstruction s’est étendue à d’autres domaines : Derrida cherchait aussi à déconstruire les institutions, à déconstruire les normes… Son œuvre a beau être extrêmement obscure, elle a été pionnière et a ouvert sur toutes les élaborations contemporaines visant à reconsidérer les rapports entre majorité et minorités.

Comment cette pensée incompréhensible pour les profanes a-t-elle pu avoir autant de succès ? 

Les concepts de Derrida ont été diffusés par des universitaires, des gens qui en tant que citoyens ne font pas nécessairement preuve d’une extraordinaire lucidité critique, mais qui sont rompus à l’usage des signes, qui savent manipuler des références et briller par des discours complexes, voire confus. Quand on connaît les arcanes de la philosophie en France, on sait que ce genre de « bluff » fonctionne assez bien. En se parant des thèmes de la déconstruction, on croit se donner une crédibilité, une légitimité intellectuelle, un prestige social, parce qu’on emploie des mots compliqués, une phraséologie obscure, qui satisfait la soif de reconnaissance. Or, certains universitaires ont repris le discours de Derrida pour lui donner une application particulière et amener ses concepts vers la base. Dans les études féministes par exemple, Marie-Hélène Bourcier, une sociologue qui a reçu une formation d’élite à l’École normale supérieure, a importé le langage de la déconstruction dans un cadre militant. À l’université de Lille, elle forme des jeunes dans des ateliers drag kings, où des femmes « performent » – selon ses termes – le genre homme, partent dans les rues, le métro, pour provoquer la prise de conscience de la construction du genre… En plus de ce succès dans le milieu universitaire, tout un travail de diffusion a été opéré par des brochures, par une presse militante, qui peuvent aborder des sujets intéressants mais qui se retrouvent toujours dans le même orbe, avec des concepts assez ésotériques portant notamment sur la déconstruction du genre, mais aussi du langage, de la nature, du corps, de l’universel, de la raison…

En quoi cette « pensée de la déconstruction », qui se prétend subversive, a-t-elle fait le jeu du libéralisme ?  (suite…)

Jean-Claude Michéa, 2017

Entretien avec Jean-Claude Michéa, Montpellier, Comédie du livre 2017

Miguel Espinosa, « Asklépios, le dernier Grec »

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Miguel Espinosa

Asklépios, le dernier Grec
(1972)

RN Éditions, Paris, 2016
(Traduction d’Antonio Werli)

Prologue

Je m’appelle Asklépios, et, de loin en loin, je prends la plume pour me confesser, et je le fais pour satisfaire la nécessité de me sentir vrai, comme l’a prescrit Démocrite.

J’aime la comparution de toutes les choses, grandes et petites, sur la Terre, entre la Terre et le Soleil, et par-delà le Soleil, existantes. Je cherche l’originaire, et déteste prospecter la fin de ce qui est là et demeure, car suffit à ma raison le postulat que montre le fait.

Les enfants et les femmes m’attendrissent, dont la présence docile se révèle compagnie. Ma volonté n’est pas tentée par le Pouvoir, j’ai toutefois une inclination à théoriser sur cet événement. J’appelle théoriser juger à partir de principes et conclure implacablement.

Je rejette les fictions et leurs conséquences ; m’est étrangère, par conséquent, la conscience de caste ou supériorité. Je ne peux admettre que l’on déguise ce que le jugement correct présente comme vrai. Je hais les révérencieux, les magiciens me répugnent et j’abhorre toute doctrine irrationnelle. Les enfilades de mots dépourvus de sens me font honte ; je ne peux supporter que l’on dise, par exemple : « mon frère spirituel », « notre destinée manifeste ».

Je me moque de toute grandeur, car je pense que toute grandeur est fausse. Auprès des vaniteux, je suis le démiurge qui les enfle ; auprès des hypocrites, le démiurge qui les scandalise ; et auprès des neutres, le démiurge qui les implique. Comme tout proscrit, je connais des nostalgies, et les nostalgies que je vis, moi, un Grec, ce sont celles-ci : nostalgie de la Vérité, de la Beauté, de la Bonté. (suite…)

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune vient de paraître. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron. Le fichier pdf de la version en ligne (reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

Vous pouvez également commander l’ouvrage (84 pages, format 154 x 236)
en envoyant vos coordonnées à l’adresse

lesamisdebartleby[at]free.fr

(Participation aux frais d’impression et d’envoi : 10 euros)

 

Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques »

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Simone Weil

Note sur la suppression générale
des partis politiques
(1940)

Le mot parti est pris ici dans la signification qu’il a sur le continent européen. Le même mot dans les pays anglo-saxons désigne une réalité tout autre. Elle a sa racine dans la tradition anglaise et n’est pas transplantable. Un siècle et demi d’expérience le montre assez. Il y a dans les partis anglo-saxons un élément de jeu, de sport, qui ne peut exister que dans une institution d’origine aristocratique ; tout est sérieux dans une institution qui, au départ, est plébéienne.

L’idée de parti n’entrait pas dans la conception politique française de 1789, sinon comme mal à éviter. Mais il y eut le club des Jacobins. C’était d’abord seulement un lieu de libre discussion. Ce ne fut aucune espèce de mécanisme fatal qui le transforma. C’est uniquement la pression de la guerre et de la guillotine qui en fit un parti totalitaire.

Les luttes des factions sous la Terreur furent gouvernées par la pensée si bien formulée par Tomski : « Un parti au pouvoir et tous les autres en prison. » Ainsi sur le continent d’Europe le totalitarisme est le péché originel des partis.

C’est d’une part l’héritage de la Terreur, d’autre part l’influence de l’exemple anglais, qui installa les partis dans la vie publique européenne. Le fait qu’ils existent n’est nullement un motif de les conserver. Seul le bien est un motif légitime de conservation. Le mal des partis politiques saute aux yeux. Le problème à examiner, c’est s’il y a en eux un bien qui l’emporte sur le mal et rende ainsi leur existence désirable.

Mais il est beaucoup plus à propos de demander : Y a-t-il en eux même une parcelle infinitésimale de bien ? Ne sont-ils pas du mal à l’état pur ou presque ?

S’ils sont du mal, il est certain qu’en fait et dans la pratique ils ne peuvent produire que du mal. C’est un article de foi. « Un bon arbre ne peut jamais porter de mauvais fruits, ni un arbre pourri de beaux fruits. »

Mais il faut d’abord reconnaître quel est le critère du bien.

Ce ne peut être que la vérité, la justice, et, en second lieu, l’utilité publique.

La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. Ce sont des moyens en vue du bien, estimés efficaces à tort ou à raison. Si la République de Weimar, au lieu de Hitler, avait décidé par les voies les plus rigoureusement parlementaires et légales de mettre les Juifs dans des camps de concentration et de les torturer avec raffinement jusqu’à la mort, les tortures n’auraient pas eu un atome de légitimité de plus qu’elles n’ont maintenant. Or pareille chose n’est nullement inconcevable.

Seul ce qui est juste est légitime. Le crime et le mensonge ne le sont en aucun cas. (suite…)

Cornelius Castoriadis, « Marx aujourd’hui »

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(Entretien avec des militants libertaires enregistré le 23 mars 1983 et publié dans Lutter, n° 5, mai-août 1983.) 

Lutter: – Pour des militants qui veulent se battre contre le capitalisme, qu’il s’agisse du capitalisme occidental ou des sociétés bureaucratiques de l’Est, à quoi peut servir Marx aujourd’hui, en 1983 ?

Cornelius Castoriadis : – Le terme « servir » n’est pas bon : un auteur n’est pas un outil. Cela dit, Marx est un grand auteur et, comme avec tout autre grand auteur, si on ne le lit pas pour y trouver un dogme, une vérité toute faite, si on le lit en réfléchissant et de manière critique, on voit ce que c’est que penser, on découvre des manières de penser et de critiquer la pensée.

Or, à cet égard, Marx est un auteur particulièrement difficile et même particulièrement « dangereux », particulièrement « leurrant » – d’abord parce qu’il s’est leurré lui-même. Auteur qui a énormément écrit, dont les écrits ne sont ni très homogènes, ni très cohérents, auteur très complexe, et finalement antinomique.

Pourquoi antinomique ? Parce que Marx apporte une inspiration, une intuition, une idée, une vue qui est relativement nouvelle : ce sont les hommes qui font leur propre histoire, « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Autrement dit, la source de la vérité, notamment en matière de politique, n’est pas à chercher dans le ciel ou dans des livres mais dans l’activité vivante des hommes existant dans la société. Cette idée, apparemment simple et même banale, a une foule innombrable de conséquences capitales – mais que Marx n’a jamais tirées. Pourquoi ? Parce qu’en même temps – c’est-à-dire dès sa jeunesse – Marx est dominé par le phantasme de la théorie totale, achevée, complète. Non pas du travail théorique (évidemment indispensable), mais du système définitif.

Ainsi, il se pose – et cela, dès L’Idéologie allemande – comme le théoricien qui a découvert la loi de la société et de l’histoire : loi de fonctionnement de la société, loi de succession des formations sociales dans l’histoire, puis « lois de l’économie capitaliste », etc.

Ce deuxième élément – que l’on peut à bon droit appeler l’élément théoriciste, ou spéculatif – domine dès le départ la pensée et l’attitude de Marx, et relègue l’autre à quelques phrases lapidaires et énigmatiques. C’est pourquoi aussi il passera l’essentiel de sa vie adulte, trente ans, à essayer de finir ce livre qui s’appelle Le Capital, qui devra démontrer théoriquement l’effondrement inéluctable du capitalisme à partir de considérations économiques. Évidemment il n’y parviendra pas, et il ne finira pas Le Capital.

Cette deuxième position est fausse. Et elle est incompatible avec la première. Ou bien il y a vraiment des lois de l’histoire – et alors une véritable activité humaine est impossible, sinon tout au plus comme technique ; ou bien les hommes font vraiment leur histoire – et la tâche du travail théorique n’est plus de découvrir des « lois », mais d’élucider les conditions qui encadrent et limitent cette activité, les régularités qu’elle peut présenter, etc.

Or c’est cette deuxième position qui a permis à Marx et au marxisme de jouer un rôle si important – et si catastrophique – sur le mouvement ouvrier. Les gens ont cherché, et ont cru trouver, dans Marx un certain nombre de vérités toutes faites ; ils ont cru que toutes les vérités, en tout cas les vérités les plus importantes, se trouvent dans Marx, que ce n’est plus la peine de penser par soi-même – que même, à la limite, c’est dangereux et suspect. C’est elle aussi qui a légitimé la bureaucratie des organisations ouvrières se réclamant du marxisme, en l’instaurant dans la position d’interprète officiel et autorisé de l’orthodoxie socialiste. (suite…)

Günther Anders, « La fin du pacifisme »

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Günther Anders

La fin du pacifisme (interview imaginaire)
1987

Cette traduction de l’allemand par Elsa Petit est parue en janvier 2007 dans le numéro 28-29 de la revue Tumultes consacré à « Günther Anders, Agir pour repousser la fin du monde ». Le texte a paru pour la première fois dans le n° 395/396 de Forvm (Vienne, janvier 1987). Il a ensuite été repris dans Gewalt – ja oder nein ? (Knaur, Munich, 1987), version utilisée pour cette traduction.

 

Aucun de ceux — je parle ici essentiellement des hommes politiques, des généraux, des scientifiques et des journalistes — aucun de ceux qui travaillent à faire croître la menace nucléaire générale et préparent le meurtre de masse, qui menacent effectivement de nous tuer ou se contentent d’avoir la possibilité de le faire à l’aide des centrales nucléaires “pacifiques”, aucun de ceux-là n’a plus le droit et ne doit plus pouvoir se sentir en sécurité. Du fait qu’ils se sont donné pour programme et pour métier de nous maintenir dans la peur, c’est dorénavant à leur tour de vivre dans la peur. Ceux qui menacent nos vies doivent voir à leur tour leurs vies menacées par nous. Nous ne devons pas en rester à des menaces mais, en les mettant ici et là à exécution, nous devons les intimider, leur faire prendre conscience de la situation et les amener ainsi à faire machine arrière. Pour qu’au bout du compte, plus personne ne soit menacé, ni nous ni eux. Y réussirons-nous ? Pouvons-nous encore enrayer par nos menaces défensives le péril encouru par l’humanité ? Je ne le sais pas. Ce que je sais, en revanche, c’est que sans menaces défensives, nous n’y arriverons pas.

Charles Meunier, Le Canard déchaîné, Montréal, février 1986
(extrait traduit par Günther Anders le 28 septembre 1986).

 

On murmure que vous récusez désormais la qualification de pacifiste. Vous comprendrez que cette rumeur nous a étonnés et déstabilisés. Elle nous a même effrayés.

Il n’y a pas de quoi être effrayé. Ce que j’ai voulu dire en refusant désormais d’être classé dans cette catégorie, c’est seulement que celui qui aujourd’hui encore se présente comme « pacifiste » semble sous-entendre par là, sans plus ample questionnement critique, qu’il serait aussi possible de parvenir à ses fins dans les luttes politiques pour la puissance à l’aide d’autres moyens que ceux auxquels ont recours les pacifistes. Ce n’est plus le cas de nos jours puisque toute guerre impliquant de grandes puissances, mais aussi de petits États assez « grands » pour posséder la bombe, se transformerait automatiquement et probablement dans les minutes suivant son déclenchement en catastrophe générale. En outre et je l’ai déjà dit il y a trente ans (1), il n’y a plus d’objectif militaire qui ne serait lui-même anéanti par les effets des moyens mis en œuvre pour l’atteindre car tout effet dépasse ici de loin l’intention poursuivie. Voilà pourquoi il n’y a plus d’alternative au pacifisme. On devrait à l’heure actuelle remplacer la devise « La fin justifie les moyens » — qui, en soi, est fausse — par celle-ci : « Les moyens détruisent les fins ». Puisqu’il en est ainsi, il n’y a plus d’alternative au pacifisme. Voilà pourquoi je n’en suis plus un. Là où il n’y a plus d’alternative, on n’a plus besoin de spécifier sa position à l’aide d’un attribut comme « pacifiste ».

La fin du pacifisme (suite…)

Ivan Illich, Hommage à Jacques Ellul

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Ivan Illich

Hommage à Jacques Ellul 

Intervention en français à l’Institut d’études politiques
de Bordeaux, le 13 novembre 1993, publiée dans
La Perte des sens, Fayard, 2004

Monsieur Ellul,

C’est pour moi un honneur et une grande joie que d’être invité par Daniel Cérézuelle à participer à cet hommage. Monsieur Ellul – j’aimerais plutôt dire maître Jacques –, j’ai été touché par votre comparaison du maître avec le bœuf qui, en tirant la charrue, ouvre un sillon. Je me suis efforcé de vous suivre dans un esprit de filiation, avec tous les faux pas que cela implique. Veuillez accepter la moisson et reconnaître les fleurs dans ce que vous pourriez regarder comme de mauvaises herbes.

Ainsi puis-je exprimer ma gratitude envers un maître à qui je dois une orientation qui a infléchi de façon décisive mon chemin depuis quarante ans. Ma dette à son égard est indiscutable, et j’ai pu le vérifier tout récemment d’une façon particulière.

Pour préparer mon intervention lors de cette séance, je souhaitais relire une vingtaine de vos ouvrages que je n’avais pas sous la main. Mon élève et ami José Maria Sbert a puisé dans sa bibliothèque pour me procurer cette moitié de votre œuvre – des volumes qu’il avait abondamment annotés, sans craindre d’en souligner des paragraphes entiers. Ayant passé mes soirées avec ce trésor, j’ai été confondu par la nouveauté et la vivacité avec lesquelles, au long des années, vous ne cessez de reprendre vos intuitions fondamentales des premiers temps en les clarifiant toujours davantage. Votre ténacité, votre humilité et votre magnanimité devant la critique font de vous un modèle qu’il faut saluer. (suite…)

Castoriadis : « Affirmer la raison contre la révélation »

Une archive radiophonique du philosophe Cornelius Castoriadis sur la guerre des valeurs prophétisée par Max Weber, qu’il analyse en 1987 à la lumière de l’Iran chiite de l’ayatollah Khomeini.

 

 

L’universalité formelle qui domine le monde moderne fait surgir la question de la guerre des dieux d’une manière tout à fait angoissante.

Nous sommes pris par l’oreille, amenés devant l’histoire et forcés de choisir entre des valeurs, des systèmes de valeurs qui se heurtent […] Le problème atteint toute son intensité lorsque quelqu’un se réclame de la révélation divine […] Nous avons à affirmer la raison contre la révélation. Et ça, c’est ce qu’est l’Occident depuis les Lumières[…] Les gens ne prennent pas au sérieux ce que sont les religions…