Karel Čapek et Antoine de Saint-Exupéry par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Karel Čapek et Antoine de Saint-Exupéry

Notre Bibliothèque Verte (n° 30 & 31)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 28 avril 2021

Karel Čapek (1890-1938) et Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) se réunissent dans leur haine du robot, de la robotisation de l’espèce humaine et du monde machine. C’est une idée venue de loin que celle du robot. Au moins d’Aristote (-384 /-322 av. J.C), qui, dans son livre De la politique, explique que les esclaves sont nécessaires tant qu’il n’y aura pas de machines pour jouer de la cithare ou actionner des soufflets de forge à leur place. Mais déjà dans l’Atra-Hasîs (« Supersage », le Noé babylonien), 15 siècles plus tôt, les Grands Dieux décident de créer des robots, les hommes, pour remplacer les dieux mineurs en grève ; ceux-ci las de trimer pour les nourrir ayant brisé leurs outils. Ces robots sont créés d’eau et d’argile mêlées au sang d’un dieu sacrifié et on leur insuffle un souffle divin : l’âme.

Karl Marx (1818-1883) reprend l’idée d’Aristote vingt siècles plus tard, dans ses Fondements de la critique de l’économie politique (1857) – et presque un siècle avant l’automation : la machine libère l’homme du travail. Non seulement la Machinerie générale multiplie le potentiel de productivité mais elle crée les conditions d’un dépassement du capitalisme.

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Pierre Fournier et Gébé, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Pierre Fournier et Gébé
Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 2 mars 2021

C’est du 10 juillet 1971, voici 50 ans, un demi-siècle tout rond, et de Saint-Vulbas dans l’Ain (01), que l’on peut dater L’An 01 de la reverdie comme disent les trouvères, avec sa devise encore à accomplir : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste. »

Ce jour-là, à l’appel de Pierre Fournier (1937-1973) et de Gébé (1929-2004) dans Charlie Hebdo, ainsi que de leurs compagnons du comité Bugey-Cobayes, une sorte de croisade des enfants amena 15 000 marcheurs jusqu’aux grilles de la centrale du Bugey, pour la première grande manifestation anti-nucléaire et anti-industrielle de notre temps.

C’est de cette marche au soleil et de ces deux jours au bord de l’eau que s’ouvrit La Gueule ouverte, « le journal qui annonce la fin du monde » ; et de La Gueule ouverte que jaillirent les mots d’« écologie » et d’« écologistes ». C’est-à-dire le seul mot, la seule idée, le seul mouvement radicalement nouveaux à s’être imposés en politique depuis un demi-siècle : la défense indissociable de la nature et de la liberté ; du « vivant politique » (l’homme, le zoon politikon) dans un monde vivant, et contre l’incarcération de l’homme machine dans un monde machine.

Encore Fournier avait-il hésité : « « Naturistes », « végétariens », je me demande quel terme est le plus inepte, le plus inexact, le plus chargé d’interprétations funambulesques et d’avatars historiques regrettables. Je les refuse tous les deux, mais il n’y en a pas d’autre pour désigner les gens dont, grosso modo, je partage le combat. » (1)

Il y a débat. Nous préférons quant à nous la référence anarchiste « naturiste » (2), clairement sensible, politique et anti-industrielle, mais Fournier se rangea sous l’autorité de l’« écologie » (Haeckel, 1866, Morphologie générale des espèces), de la science à laquelle tout le monde croyait alors, pour démontrer scientifiquement la catastrophe que les aveugles refusent toujours de voir.

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Terry Gilliam, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 6 février 2021

Ceux qui y étaient se souviendront peut-être de la sortie d’un film intitulé 1984 en 1984. C’était malin, non. C’est tout ce dont on se souvient de ce film « inspiré » de l’œuvre d’Orwell (1903-1950), et passé à peu près inaperçu malgré son remarquable à propos commercial. En revanche, tous ceux qui ont vu Brazil de Terry Gilliam (1940-…), en 1985, se souviennent d’avoir bondi dans leurs fauteuils, et de s’être dit qu’ils venaient de voir la véritable version cinématographique de 1984 – 41 ans, donc, après la parution de l’œuvre terminale d’Orwell.
Poetic justice : les tâcherons trahissent platement les œuvres qu’ils pillent. Les vrais artistes les transfigurent. C’est ainsi qu’en avait agi Orwell lorsqu’il avait transposé en termes contemporains Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932), son professeur de français à Eton ; et Nous autres de Zamiatine (1920), le premier satiriste du techno-totalitarisme (voir ici). Il y aurait un livre à faire (s’il n’est déjà fait) sur sur les métamorphoses de cette société totalitaire d’un auteur et d’un temps aux autres, quitte à se dépêcher de l’écrire avant que les lecteurs et la lecture n’aient complètement disparu. Les critiques disent de ces œuvres qu’il s’agit de dystopies, d’utopies négatives ; nous disons qu’il s’agit de lieux communs à peine exagérés et stylisés, quand tout un chacun s’en va répétant que « la réalité dépasse la fiction ».

Terry Gilliam (vu de Brazil)
(1940-)

On résume ainsi l’effet papillon : petites causes, grandes conséquences. Tel est le ressort de Brazil, chef-d’œuvre du réalisateur Terry Gilliam (né en 1940). Les attentats à la bombe se succèdent dans une société située n’importe où, n’importe quand au XXe siècle. Un État dont la sinistre administration se dissimule derrière la vitrine du luxe ostentatoire et de la consommation de masse. Au ministère de l’Information, on fouille dans les classeurs pour retrouver les suspects potentiels. Mais alors que les machines excrètent leur rapport, le bureaucrate du service des recoupements écrase un insecte collé au plafond de son bureau. Insecte qui, se détachant, tombe dans les circuits de l’imprimante. Le rapport mentionnait un certain Archibald Tuttle, hors-la-loi magistral. On recherche désormais l’honnête citoyen Buttle. Malheureuse faute de frappe qui entraîne la mort de ce dernier, après que les troupes d’assaut ont saccagé son appartement pour le capturer et l’emmener, un sac sur la tête, devant femmes et enfants. Plus tard, le falot Sam Lowry, employé aux Archives, se trouve chargé de traiter cette « erreur administrative ». C’est le début d’une aventure qui voit ce rouage de l’organisation tout risquer pour retrouver la fille de ses rêves, la fille dont il rêve (qui se trouve être la voisine des Buttle), quitte à devenir un ennemi de l’État.

Brazil, peinture d’un pouvoir tentaculaire, placé sous l’égide de l’hygiène et de la sécurité, laisse ainsi d’emblée sa place au hasard. Le système souffre de failles minuscules, prêtes à le faire chanceler. Pour le dire avec un terme anglais dont l’usage, pour une fois, se justifie : il y a réellement un bug dans la Machine. Ou peut-être un fantôme, cet esprit résiduel qui se refuse à disparaître même si le corps ploie sous la routine. À l’image de Sam Lowry, ce rêveur impénitent, épris d’élévation. À l’image de Gilliam lui-même, sans doute.

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George Orwell, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 6 février 2021

George Orwell (vu de 1984)
(1903-1950)

Que reste-t-il à dire sur 1984, le dernier roman de George Orwell, qui n’ait été dit ? Depuis sa parution en 1949, l’œuvre a été l’objet de tant de disputes interprétatives, tirée d’un côté ou de l’autre en fonction des intérêts de ses exégètes, communistes, socialistes libertaires ou libéraux, qu’on hésite à en rajouter. Sans compter les ébahis de dernière minute. La description du régime dirigé par l’énigmatique Big Brother a été tenue pour « prophétique », à la lumière des révélations d’un Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse aux États-Unis et en Angleterre. Quant aux techniques de destruction de la vérité déployées par le « parti intérieur » et son intellectuel organique O’Brien (double pensée, réécriture du passé, certitude du « 2+2 = 5 »), elles ont permis d’ironiser sur les « faits alternatifs » de l’administration Trump et de commenter avec autorité l’entrée dans l’ère de la « post-vérité ». Au temps pour l’« actualité » de 1984, livre dont les journalistes des grands médias n’ont pas manqué de souligner qu’il a connu un record de ventes aux États-Unis à la suite de l’élection présidentielle de 2016.

Piètre reconnaissance. Si la relecture de 1984 et des textes qui entourent sa préparation et sa rédaction nous rappelle quelque chose, c’est bien la vacuité de l’« actualité », cette écume médiatique. Certes, le livre anticipe notre basse époque de surveillance globale et d’indifférence à l’égard de la vérité. Mais il rassemble des réflexions ébauchées de longue date par Orwell, où ce dernier redoute le déploiement d’une société de contrainte, c’est-à-dire d’une organisation qui étrangle chaque individu-numéro dans un filet toujours plus resserré, en supprimant jusqu’à la conscience des issues de secours. Ce mouvement de fond, c’est le progrès mécanique encouragé par les socialistes marxistes, dont Orwell démonte les présupposés dès le Quai de Wigan (1937). C’est pourquoi 1984 est, à nos yeux, « inactuel ». Il nous incite à vivre à contretemps, et contre notre temps, ravivant le sens du passé, et donc de la liberté.

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Hésiode, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

 

Voici Hésiode et Castoriadis, le plus ancien et le plus récent des Grecs. On veut dire de ces Grecs qui nous aident à penser la défense du vivant politique (zoon politikon), dans son milieu vivant. L’humain libre et la Nature indissociables.
Hésiode, quasi-contemporain d’Homère (VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C), nous conte la Genèse suivant les Grecs. Un fonds sans fond de matière et d’énergie confuses qui se divise et se complexifie en couples de formes antinomiques et complémentaires, jusqu’à passer du Chaos au Cosmos. C’est d’Hésiode que nous tenons le mythe de Prométhée et des origines de la technique. Et celui de Pandore « aux yeux de chouette », l’Eve des Grecs, la première des femmes, lancée par Zeus dans une humanité désormais sexuée et séparée des dieux, où les mortels doivent s’accoupler pour engendrer. Mais Hésiode, quatre siècles avant Epicure, c’est déjà le penseur de la justice, confondue avec la justesse, la mesure. Mortels, apprenons à cultiver notre jardin et notre auto-suffisance, et n’envions ni les rois, ni les dieux. 

Hésiode
(VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C)

Vingt-huit siècles plus tard, Castoriadis (1922-1997) renoue avec cette pensée de l’autonomie et récuse avec Ellul (1912-1994), la prétendue « neutralité de la technique ». Il n’existe pas, nous rappelle-t-il, d’épistémé ou de tekné, de science ou d’expertise, en matière politique, mais uniquement des opinions, des doxa. Et c’est donc aux citoyens, égaux en droits et en participation effective à l’ecclésia, l’assemblée du peuple, de délibérer et de décider collectivement. Et non pas aux technocrates du Conseil scientifique, ni à leurs pareils du gouvernement dont l’élection de pure forme ne sert qu’à sauver une représentation de démocratie, justement nommée « démocratie représentative ».

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Cornelius Castoriadis, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Cornelius Castoriadis
(1922-1997)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

On entend gronder Cornelius Castoriadis :

« Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche (…) Or cela, évidemment, c’est très loin non seulement du système actuel mais de l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est l’imaginaire de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote : une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre… c’est cela qu’il faut détruire. » (Cf. Post-scriptum sur l’insignifiance)

C’était en 1996, quelques mois avant la mort de cet intellectuel au savoir encyclopédique, philosophe, mathématicien, historien, économiste, psychanalyste. Un intellectuel militant qui a théorisé jusqu’à son dernier souffle la transformation révolutionnaire de la société. Au fil d’une odyssée dans les courants d’extrême gauche, faite d’engagements, de ruptures et de révisions, qui donnent à son œuvre sa dimension buissonnante.

Théoricien politique, Castoriadis le devient très jeune. Né à Constantinople en 1922, il arrive à Athènes à l’âge de trois mois, sa famille ayant fui la mainmise turque sur l’Asie mineure, où se trouve alors l’armée grecque. Le jeune Castoriadis passe son enfance dans une Athènes encore limpide et indemne du trafic automobile. Le paysage radieux et la sociabilité ordinaire imprègnent l’enfant d’un attachement sensuel à la vie. Pour le reste, une excellente éducation bourgeoise comme on en souhaite à tous les enfants de prolétaires : sa mère, douée pour le piano, lui transmet son amour de la musique ; son père, francophile, anticlérical, antiroyaliste, lui fait très tôt réciter les grands poèmes de la langue française et le texte de L’Apologie de Socrate, par Platon. Entre 12 et 14 ans, sa gouvernante lui fait découvrir les philosophes (Platon, Spinoza, Kant). Lejeune bourgeois plonge dans Marx, avant même de débuter ses études. Encore au lycée, en 1937, il adhère aux Jeunesses communistes grecques. La Grèce subit la dictature de Ioannis Metaxas, allié naturel de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Inscrit à la faculté en droit, sciences économiques et politiques, Castoriadis est arrêté en 1939, mais vite relâché. Il rompt avec le Parti communiste qui, face à l’occupant allemand, défend une « ligne chauvine ». Le jeune « internationaliste » (plutôt antinationaliste) s’en sépare avec d’autres étudiants pour créer une organisation clandestine. Face au PC qui recrute en masse, à la faveur de la lutte contre l’occupant, Castoriadis s’engage dans l’aile la plus à gauche du parti trotskiste grec, sous la houlette du charismatique Spiros Stinas, décrit dans ses mémoires comme un héros et saint laïc, persécuté presque toute sa vie. Jusqu’à la fin 1945, notre auteur milite dans cette organisation, pris entre le marteau du stalinisme et l’enclume du fascisme. C’est alors qu’il se présente à un concours de l’école française d’Athènes pour des bourses d’études supérieures post-doctorales en France. Il bénéficie ainsi d’une aide pour effectuer une thèse de philosophie. Avec d’autres étudiants, il est exfiltré en bateau en décembre 1945, et rejoint Paris via l’Italie et la Suisse. (suite…)

Lewis Mumford, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 janvier 2021

On ne va pas faire de « contrôle des connaissances », mais normalement, lecteurs, vous en savez déjà long sur Lewis Mumford (1895-1990), l’auteur de Technique et civilisation (1934), et du Mythe de la Machine (2 vol. 1966, 1970, 2019 aux Editions de l’Encyclopédie des Nuisances), et sinon reportez-vous à l’entretien avec Annie Gouilleux, sa traductrice, que nous avons publié en 2019 (ici).

Ce qui nous intéresse chez Mumford, c’est l’usage des mots machine (et mégamachine) comme métaphore de l’organisation sociale composée d’organes humains, de même qu’un orgue est composé d’outils, qui lui permettent de travailler : erg– énergie, ergonomie, etc. L’organisation, la machine, comme moyen de la puissance, suivant l’étymologie grecque de mêkhané, moyen/machine. La discipline, « force des armées », et l’union « qui fait la force », optimisant l’efficacité et la puissance des forces militantes et militaires. Cette machine, on la voit émerger des cités du IVe millénaire avant J.-C. (Cf. L. Mumford, La Cité à travers l’histoire, 1961), de leurs édifices gigantesques, dont la construction exige l’organisation (la « coordination » disent les marxistes), d’une main d’œuvre pléthorique. Et pour finir, cette machine humaine, invincible combinaison d’union et de discipline, réalise tout simplement l’organisation de Saint-Simon (1760-1825), le théoricien fondateur de l’industrialisme (Cf. LOrganisateur, 1819), elle-même extrapolée de l’organisme humain. Org– = outil + énergie = travail (work) (Dictionnaire étymologique). Vous voyez comme on se retrouve, et qu’on ne vous fait pas lire pour rien.

Mais, avions-nous demandé à Annie Gouilleux, de quels maîtres, de quels penseurs, Lewis Mumford tirait-il son inspiration, ses pistes et son goût de l’enquête ? – Car seuls les ignorants n’ont eu ni maître ni modèle. Et bien, surtout Patrick Geddes, nous dit Annie, « un néo-lamarckien qui a coécrit Evolution avec J. Arthur Thompson dans la section de biologie de la bibliothèque du City College. » Mais aussi un botaniste qui s’intéresse à la biologie, à l’agencement des villes et à la sociologie. Qui possède une culture encyclopédique sur les religions et les cultures orientales, sur l’économie, sur l’anthropologie et la paléontologie. Car, selon Geddes, il est impossible de comprendre un organisme vivant sans tenir compte de la totalité de son environnement. « La philosophie de Patrick Geddes, dit Lewis Mumford, m’a évité de devenir un spécialiste borgne […], elle m’a donné l’assurance dont j’avais besoin pour devenir généraliste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à rassembler d’une manière plus intelligible tout le savoir que le spécialiste, par sa concentration poussée à l’extrême avait enfermé dans des compartiments étanches. » Selon les propres mots de Mumford, Geddes devient son maître et un peu le père qu’il ne connaît pas. Malgré des relations parfois orageuses, ils correspondent jusqu’à la mort de Geddes en 1932. La devise de Geddes, vivendo discimus (nous apprenons en vivant) devient celle de Lewis Mumford entre 1914 et 1924, lorsqu’il exerce de petits emplois tout en poursuivant ses études. (suite…)

Patrick Geddes, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Patrick Geddes
(1854-1932)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 janvier 2021

 

Dans le quartier historique d’Édimbourg s’élève un bâtiment carré, haut de vingt-cinq à trente mètres, qui domine la cité et offre au regard un panorama circulaire. On y entre comme on s’ouvre au monde, entre une mappemonde au dix-millionième et un buste de Pallas. Des peintures, des cartes murales et horizontales, des exhibitions d’artefacts nationaux accompagnent le visiteur. Puis, d’étages en étages, on étudie l’Europe, les arcanes linguistiques de l’Empire britannique, puis l’Écosse, la ville d’Édimbourg, jusqu’à une petite tour où se situe la Chambre noire (caméra obscura). Dans cette dernière salle, un vaste appareil photographique projette sur un écran horizontal peint en blanc de multiples images de la ville recueillies à l’extérieur. Telle est l’Outlook Tower (la tour d’observation), pensée et réinventée par le naturaliste et géographe écossais Patrick Geddes. Ce point d’observation unique, musée géographique exaltant l’identité celte dans ses rapports avec la nature et le monde, condense les principes éducatifs, architecturaux et politiques de ce savant généraliste. Un honnête homme à l’époque des débuts de la spécialisation.

À la fin du XIXe siècle, au Royaume-Uni, le fonctionnement des vieilles universités de Cambridge et d’Oxford, fondées sur la collégialité, est contesté. Des réformateurs cherchent à implanter le modèle de l’université divisée en départements contrôlés par des spécialistes. Lesquels feront cours à de futurs spécialistes, et ainsi de suite. Geddes, quant à lui, est certes un « positiviste », disciple d’Auguste Comte. Autrement dit un esprit qui assigne à la science la tâche de voir pour prévoir, en substituant à la question « pourquoi ? » la question « comment ? ». Positiviste, donc, mais d’une espèce démocratique. Le savoir scientifique doit valoir pour tous. Chaque étudiant, et plus encore chaque adulte, doit être capable d’analyser et de comprendre scientifiquement son expérience personnelle. Geddes s’initie aux sciences de la nature, botanique et biologie, sous la férule des plus grands de son époque, notamment Thomas Henry Huxley, ci-devant « bouledogue » de Darwin ; celui qu’on lâche dès que les prêtres s’enflamment contre la découverte de notre parenté simiesque. Si l’on croit, du moins, que l’on doit cette découverte à Darwin, suivant la légende répandue par ses disciples. Thomas Henry Huxley est le grand-père de Julian, théoricien de l’eugénisme et inventeur du terme « transhumanisme » , et de son frère Aldous, l’auteur du Meilleur des mondes.

Mais Geddes refuse de s’enfermer dans une spécialisation. En 1880, après avoir étudié la biologie à Londres, en France et tenté une expédition au Mexique, il se fixe à Édimbourg où son intérêt bascule vers la réforme sociale et la réflexion sur l’évolution des grandes villes industrielles. Dans un monde de plus en plus cloisonné, Geddes détonne. Lui qui refuse le principe des évaluations et des examens, il cherche sans cesse à établir les relations réciproques entre les diverses branches du savoir, au bénéfice de la vie. Les livres sont choses précieuses. Mais avant tout, « nous apprenons en vivant », avance-t-il. Et de montrer l’exemple en multipliant les initiatives éducatives en tout genre et les projets de réforme urbaine et civique, aux quatre coins du monde, tels les plans de l’université hébraïque de Jérusalem et de la ville de Tel-Aviv. (suite…)

D.H. Lawrence, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 9 décembre 2020

 

Un peu par hasard, et pour donner de quoi lire au lecteur, nous avons pris le pli de grouper ces notices par diptyques. Ray Bradbury constituant l’exception – mais nous y avions joint l’une de ses nouvelles, à peu près inconnue. Dès le début ce fut aussi un jeu que d’assembler ces couples, en fonction de quelque ressemblance ou dissemblance, d’accord ou d’opposition, en laissant au lecteur le soin de discerner pourquoi diable nous avions réuni deux auteurs que rien ne semblait relier. Nous pourrions reconstituer ces paires de toute autre manière et non moins motivée. Nous pourrions publier des trios de notices, ou derechef, une seule à la fois, ou encore suivant un tout autre principe – vous verrez.

Pour Landauer et Lawrence, c’est facile : suivez la femme. Pas n’importe quelle femme ; Frieda von Richthofen. Mais qui est-ce ? Que vient-elle faire entre Lawrence et Landauer ? Le lien, lecteur, la liane. Le serpent du sexe, du sensible et de la sensualité, ramenant les hommes à leur « état primitif de fils du soleil » (A. R.). Pardon pour ces allitérations faciles, mais il faut bien qu’on se fasse plaisir, nous aussi.
Sinon nos deux auteurs pensent comme Flaubert : « J’appelle bourgeois, tout ce qui pense bassement. » C’est-à-dire que tous deux vomissent non seulement le capitalisme – c’est la moindre des choses – mais au-delà, l’industrialisme noirâtre, avec ses usines dont leurs camarades anarchistes et communistes rêvent de s’emparer, et cette répression des corps que l’on associe à l’époque dite « victorienne ». Ces deux solitaires, révoltés viscéraux, furent des éclaireurs de l’immense révolte sexuelle et naturienne qui advint des décennies après leurs morts prématurées. Et voilà pourquoi ils appartiennent à notre galerie d’anciens.

 

David Herbert Lawrence
(1885-1930)

 

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Gustav Landauer, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Gustav Landauer
(1870-1919)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 9 décembre 2020

Né en 1870 à Karlsruhe, dans une famille de commerçants juifs, le philosophe, poète et anarchiste allemand Gustav Landauer fut révolutionnaire sa vie durant. Mais ni en raison d’une appartenance de classe, ni pour lutter avec acharnement pour sa subsistance. Au fil d’une scolarité exemplaire dans un lycée de l’Allemagne bismarckienne, il trompe l’ennui en dévorant Goethe, Hölderlin, puis, lors de ses études de philologie moderne, Schopenhauer, Nietzsche et Ibsen. Autrement dit les pourfendeurs des « philistins », ces individus bornés, aux préoccupations essentiellement matérielles, auxquels il oppose l’aspiration romantique. Le voici prêt, lui, l’intellectuel, à découvrir la littérature socialiste. Il n’est certes pas ouvriériste. Ce n’est pas le point de vue de classe qui le rapproche du socialisme, mais la critique de la mesquinerie bourgeoise ; de la glace qu’elle répand sur les relations humaines. Féru de littérature et de théâtre, il se lance dans toutes sortes d’initiatives culturelles. D’abord tenté par une carrière académique en philosophie, il y renonce pour exercer sa pensée au plus près de la réalité sociale, dans le but de la transformer culturellement. A 23 ans, les polices de l’empire le considèrent comme l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire en Allemagne. Il collabore à plusieurs journaux, participe à la fondation de théâtres populaires, essuie des peines de prison au tournant du siècle pour incitation à l’action révolutionnaire. Période frénétique et épuisante.

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Samuel Butler, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Samuel Butler (1835-1902) et John Brunner (1934-1995). Deux Anglais nés à un siècle de distance et qui tous deux ont hissé la critique de la Machine, de la Mégamachine comme dirait Lewis Mumford – machinisme, machinistes, machination de l’homme et du monde – au rang de chefs-d’œuvre romanesques. Le premier, contemporain de Darwin, s’est colleté avec la théorie de l’évolution, l’a explorée, en a tiré des conséquences sinistres pour l’espèce humaine, bien avant les eugénistes, alias « transhumanistes » actuels et a fini par répudier le « darwinisme technologique (et social) », comme son auteur lui-même. Les Êtres vivants ne sont pas des machines (B. Louart). Ainsi, faut-il considérer « chacun des atomes de l’univers comme vivant, capable de sentir et de se souvenir, quoique dans une humble mesure. La vie doit être éternelle, comme l’est la matière, et la vie et la matière doivent être jointes indissolublement ainsi que le corps et l’âme » (Unconscious Memory).

Quant au second, John Brunner, faut-il se réjouir qu’il nous ait donné, voici un demi-siècle de cela, des romans aussi passionnants et prescients que Tous à Zanzibar, L’orbite déchiquetée, Le troupeau aveugle, Sur l’onde de choc, ou se révolter qu’il nous ait distraits avec ses terribles fictions devenues nos réalités d’aujourd’hui ? Hmm. Ce serait un sujet si l’on faisait encore des dissertations au lycée, comme dans ces années 70 où Brunner publiait ses romans dévorés par la jeunesse rock, hippie, gauchiste, underground, etc. Mais comme on n’en fait plus, lisez donc les notices du professeur Garcia pour vous faire une idée. (suite…)

John Brunner, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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John Brunner
(1934-1995)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 18 novembre 2020

C’est tout jeune lecteur que John Brunner dévore, à l’âge de six ans, un volume de La guerre des mondes, de H. G. Wells, égaré dans sa chambre d’enfant. Une vocation est née. Trois ans plus tard, il échafaude des récits autour d’un curieux personnage nommé « Gloop ». Un nom d’extraterrestre, qui évoque les invasions martiennes, les voyages intergalactiques, les vaisseaux spatiaux et les communications à la vitesse de la lumière. Certes, l’œuvre prolifique de Brunner, qui écrivait aussi pour gagner sa croûte, a sacrifié aux exigences standard de la littérature de genre, dans la veine des space operas.

Cependant, l’écrivain est aussi l’auteur d’une tétralogie publiée à la charnière des années 1960-1970. Avec Tous à Zanzibar (1968), L’orbite déchiquetée (1969) et Le troupeau aveugle (1972) – et dans une moindre mesure Sur l’onde de choc (1975) –, Brunner a non seulement obtenu de prestigieuses récompenses auprès de la critique spécialisée, mais encore façonné quatre œuvres dotées d’une puissance interprétative incomparable. S’inscrivant plutôt dans la tradition du naturalisme social, ces romans décryptent le devenir morbide de la société industrielle aux Etats-Unis, à la fois décor et laboratoire, avec un luxe de détails et des perspectives entrecroisées (historiques, économiques, sociales, littéraires, scientifiques) qui rendent le lecteur plus intelligent, et plus profonde sa compréhension du présent. Allez savoir pourquoi la « science-fiction », ou plutôt la fiction d’anticipation, dystopique, paraît toujours plus crédible aux Etats-Unis.

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Murray Bookchin, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

On a rencontré notre premier « municipaliste », il y a deux ans, lors d’une réunion d’opposants au « développement » (industriel et économique). Sévère, excédé, le type nous faisait la leçon avec un brin d’agacement comme s’il était fâché d’être là et de perdre son temps avec nous. Allez savoir, c’est peut-être ce qui marche avec les Kurdes du Rojava, nous on respecte les différences culturelles. Après on a compris que le type, comme tous les militants, copiait le maître – Murray Bookchin (1921-2006) – un authentique judéo-bolchevique de la bonne époque (quoique né à New York), longuement et stupidement communiste, stalinien puis trotskyste, avant de virer anarchiste (hum) et d’étendre à la dégradation du monde et de ses habitants, une analyse anticapitaliste mâtinée d’anti-industrialisme. Aujourd’hui, on dirait « écosocialisme » et il s’agit toujours de théoriciens marxistes et/ou trotskystes (Michael Löwy, Daniel Tanuro, Razmig Keucheyan, Andreas Malm, etc.), faisant grand tapage autour du « Capitalocène », afin de taire le Technocène.
Ceci dit, mis à part ses pulsions hégémonistes (on ne se remet jamais tout-à-fait d’un dressage bolchevique), Bookchin a eu son moment d’utilité lorsqu’il a publié Notre environnement synthétique (juin 1962) – une percée anti-industrielle qui a précédé de quelques mois le Printemps silencieux de Rachel Carson – avant de sombrer finalement dans les illusions d’une technologie émancipatrice – c’est-à-dire émancipée du capitalisme. Le bonhomme a fait aussi des entrechats dialectiques entre nature et culture qui devraient lui valoir les faveurs des néo-animistes, farouches ennemis de ces dualismes qui nous ont fait tant de mal.

Bref, si vous voulez rire, lisez plutôt Edward Abbey (1927-1989), son contemporain et double moqueur. Egalement anarchiste – et même fin connaisseur, mais indemne de toute séquelle communiste, plutôt dans la veine beatnick, genre Bukowski élevé à la ferme, lecteur de Whitman, ivrogne, coureur, bourlingueur, écrivain, prof de fac et inspirateur des éco-saboteurs d’Earth First !
Bookchin est à l’est. Abbey est à l’ouest. Bookchin veut mettre le prolétariat aux commandes de la Machine. Abbey veut détruire la Machine – et le prolétariat. Abbey défend la sauvagerie parce qu’il éprouve comme nous le lien entre nature et liberté. C’est la servitude volontaire qu’il combat, tout autant que l’amour du pouvoir. Que celui-ci s’achève dans le capitalisme ou le communisme l’indiffère, puisque dans tous les cas c’est le système technocratique qui s’étend. Bookchin (et les bookchinistes), a beaucoup fulminé et vitupéré contre Abbey : raciste, sexiste, arrogant, grossier, etc. Abbey a beaucoup ri, et fait rire, de Bookchin (notamment dans Le retour du gang). Ils se sont aussi retrouvés quelquefois à la même table et autour de quelques idées. A vous de faire le tri (suite…)

Edward Abbey, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre

Version imprimable d’Edward Abbey

Edward Abbey
(1927-1989)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 3 novembre 2020

Le symbole du groupe écologiste radical Earth First ! ne trompe pas, composé d’un marteau de pierre et d’une clé à molette. En 1980, quelques défenseurs des espaces sauvages, opposants à l’hydre mécanique, fondent ce groupe en hommage à Edward Abbey, l’auteur du Gang de la clé à molette. Ce roman picaresque publié en 1975 narre les aventures de quatre saboteurs, des luddites combattant, cette fois, non pour leurs métiers mais pour l’ocre désert d’Arizona, le fleuve Colorado, le défilé de Glen Canyon et les espèces environnantes (castors, hérons, pélicans, aigrettes, sans compter les cerfs arpentant les berges du fleuve). Ce que les Américains nomment la wilderness, la nature sauvage, un lieu non pas à conquérir mais à préserver. Abbey, souvent cantonné au genre du Nature writing, à mi-chemin entre le récit de voyage et l’observation de naturaliste, trouve dès 1968 un public d’environnementalistes avec Désert solitaire. Ce journal, tour à tour incisif et contemplatif, où l’auteur consigne ses impressions sous forme de notes de ranger, dans le parc national des Arches (Utah) – en réalité, dans plusieurs autres endroits. Ces deux livres font de « Cactus Ed », l’écrivain du désert, un symbole de la résistance au progrès technique, héros de jeunes activistes en quête d’une figure tutélaire (ses discours lors des rassemblements d’Earth First ! seront un moment toujours très attendu), héraut de ses compagnons pour lesquels il hurle contre la civilisation industrielle : loups, coyotes, wapitis, mouflons, aigles.

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Ivan Illich, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable d’Ivan Illich

Ivan Illich
(19262002)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 17 octobre 2020

Un penseur incarné. Appelé par le génie des lieux. Ainsi pourrait-on évoquer Ivan Illich, prêtre itinérant qui, toute sa vie, pensa et cultiva la convivialité, l’amitié et l’hospitalité. Né à Vienne, en Autriche, d’une famille mi-yougoslave mi-allemande, il émigre après la Seconde Guerre mondiale vers l’Italie. Tour à tour guide de montagne, berger et traducteur des multiples langues qu’il croise, il étudie dans le même temps la cristallographie, la chimie, la théologie et l’histoire. Polyglotte, pressenti pour accomplir une carrière diplomatique au Vatican, il rompt avec ce destin – sans pour autant rejeter l’Église ni le catholicisme, auquel il doit sa construction intellectuelle et nombre de ses concepts – pour devenir, dans les années 1950-1960, jeune prêtre dans une paroisse portoricaine de New York. Vice-recteur de l’université de Porto Rico, il dénonce des manquements aux missions de son ministère. Ses démêlés avec la hiérarchie l’obligent à s’en aller. Sillonnant l’Amérique latine à pied et en autobus, il élit domicile au Mexique et fonde, à Cuernavaca, le CIDOC (Centro Intercultural de Documentaciôn), qu’il dirige de 1966 à 1976. Cette université libre laisse la part belle aux rencontres, aux conversations, à l’enquête et à l’amitié. Elle ouvre ses portes à tous ceux – intellectuels, artistes, militants, étudiants, simples curieux – qui désirent mieux comprendre ce que le Développement (autrement dit le Progrès sans merci) fait aux individus et aux communautés dans la société industrielle. Mieux comprendre. Pas mieux aider. Illich ne laisse aucune illusion à ces étudiants américains bien intentionnés qui se portent volontaires pour aider les pauvres mexicains. Dans ce cas le don est un poison, comme il le dira frontalement aux boy-scouts états-uniens. Les membres des classes supérieures d’une « démocratie » avancée ne peuvent que perpétuer le mépris envers les autochtones, ignorants qu’ils sont de leur passé et de leurs traditions. (suite…)

Jean Brun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

L’un est inconnu, l’autre est méconnu. L’un est protestant et l’autre catholique. Les deux poussèrent la critique de la Machine – du culte et de l’idolâtrie de la Machine – jusque dans leurs fondements métaphysiques (« désir », volonté de puissance) ; et fortifièrent par cette critique, l’autonomie philosophique du courant anti-industriel, à l’écart et contre les pseudo-critiques – heideggerienne, structuraliste et sous-marxiste.
C’est une lectrice qui nous a écrit au printemps dernier, après un entretien consacré à Bernard Charbonneau (ici) : s’il vous plaît, pourriez-vous parler aussi de Jean Brun ? C’était un proche de Ivan Illich et il a fait des livres importants.
La lectrice avait raison. Renaud Garcia a lu Jean Brun et il nous donne maintenant l’envie passionnée de le lire à notre tour. Merci lectrice, et voyez comme c’est simple. Il suffit de demander et notre bibliothécaire effectue les recherches pour vous et pour les intéressés.

Quant à Ivan Illich qui fut passagèrement le maître à penser des écologistes des années 70, jusque dans les colonnes du Nouvel Obs et aux éditions du Seuil, considérablement pillé, plagié, trahi, nous lui devons parmi d’autres concepts devenus classiques, ceux de « convivialité » et de « contre-productivité » – vous verrez, c’est d’une lumineuse évidence, et une fois qu’on a compris, on ne voit plus jamais l’économie et les économistes d’un œil perplexe. Un autre lecteur nous demande de signaler également Le Genre vernaculaire, un livre mis à l’index et au bûcher par certains féministes depuis sa parution en 1983. C’est fait. Lisons les livres au lieu de les interdire. Lisons-les nous-mêmes, d’abord, et faisons-nous notre propre opinion, avant de les blâmer et proscrire suivant la ligne du Parti, le prêt-à-penser du moment ou le dernier caprice de Camille. (suite…)

Jacques Luzi, « Lettre à mes « amish » de PMO à propos des « Lumières » de Macron »

Mis en ligne le 17 octobre 2020 par PMO sur leur site

Version imprimable de la lettre a mes amish

Lettre à mes « amish » de PMO
à propos des « Lumières » de Macron

Le propre de cette idéologie technocratique
est de se présenter comme étant sans alternative : on n’a pas le choix !
Jürgen Habermas, 1968.

J’ai bien reçu votre « 5G : avis aux opposants sur les luttes de pouvoir au sein du parti technologiste » (20 septembre 2020), dans lequel vous n’avez pas manqué de mettre en exergue cette déclaration du Président de la République : « La France est le pays des Lumières, le pays de l’innovation. J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile. Je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine» (14 septembre 2020).

Je n’ai qu’une connaissance superficielle de qui sont les amish, aussi ne parlerai-je que des « amish », à la fois au sens méprisant donné par Macron et au sens d’« amis ». J’ai, par contre, une conscience un peu plus fouillée de l’enseignement des Lumières, qui est sans rapport avec l’injonction à l’innovation technologique systématique. Ayant à délivrer un cours d’Histoire de la pensée à une jeunesse étudiante parfois soucieuse d’échapper au carcan abêtissant de la « professionnalisation », j’envisage cette année de le présenter à partir de quelques commentaires à propos de cette affligeante déclaration présidentielle, dont le seul mérite est de démontrer, si tant est qu’il faille encore le faire, l’inculture, la médiocrité et la mauvaise foi de nos gouvernants (comme de leurs fidèles chalands). Et de confirmer ce jugement de Rousseau : « Il est douteux que depuis l’existence du monde, la sagesse humaine ait jamais fait dix hommes capables de gouverner leurs semblables. » Je me permets, en retour de votre texte, de partager quelques idées directrices de cette introduction.

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Les Impressionnistes, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable des Impressionnistes

Les Impressionnistes (environ 1863-1889)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 22 septembre 2020

En 1904, au début d’un essai intitulé « L’art et le peuple », Élisée Reclus, géographe et poète, dit ceci : « À la fermeture du Salon, un de mes amis, grand amateur de belles choses, m’arriva tout désolé. Il avait été malade, puis un voyage l’avait éloigné de Paris ; maintenant, il revenait trop tard pour visiter l’Exposition, et voilà qu’il se lamentait de n’avoir pas vu ces multitudes de marbres, de peintures, dont l’entretenaient les revues spéciales. Qu’il se rassure, le cher compagnon ! Une promenade dans les sentiers de la forêt, sur les feuilles froissées, ou bien une minute de repos au bord d’une fontaine pure, – s’il s’en trouve encore à quinze ou vingt lieues du boulevard – le consoleront d’avoir manqué sa visite au palais coutumier où, tous les ans, sont enfermés temporairement ce que l’on appelle les “beaux-arts”. »

Avec cette exhortation à rompre avec l’académisme pour retrouver un art vivant, dont le milieu est la nature, Reclus donne à penser l’ampleur de la révolution picturale provoquée quelque trente années auparavant par le groupe des Impressionnistes. Lui, le pionnier du naturisme radical, partage beaucoup de choses avec son exact contemporain Camille Pissarro (1830-1903), chef de file des Impressionnistes, maître de Cézanne et de Gauguin. Une même idée : la nature est une œuvre d’art. Le géographe sensible l’aménage pour qu’elle forme le milieu de la liberté humaine. L’œil et la main de l’artiste en font un paysage dans lequel les modernes plongent se ressourcer. Un semblable idéal : anarchie et fraternité. Il faut imaginer les deux amis, cheminant en 1894 dans les plaines de Flandres où le peintre est venu rendre visite au géographe professant à Bruxelles, pour saisir comment la version reclusienne de l’écologie sensible trouve dans l’art de Pissarro, et des autres impressionnistes, sa vision. Mais pour mesurer mieux encore la richesse de ce mouvement, revenons à la décennie 1863-1873. Celle-là même qui voit Reclus composer son Histoire d’un ruisseau, dissertant sur la terre, cette « grande éducatrice », par la « magnificence de ses horizons, la fraîcheur de ses bois, la limpidité de ses sources » et la joie pure d’éprouver, dans le bain, la nudité. (suite…)

Élisée Reclus, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Défendons la nature, combattons l’«écologie»

Voici les notices de Notre Bibliothèque Verte, rédigées par Renaud Garcia, et consacrées cette fois à Elisée Reclus et à ses compagnons du mouvement impressionniste.

« Et si nous sommes, qui sommes-nous ? », se demandait-on dans l’avant-propos à Notre Bibliothèque Verte (ici).
Sans doute des « écologistes » devions-nous conclure à regret. Ce mot d’« écologie » étant le seul mot nouveau apparu en politique depuis 50 ans, et le seul à rassembler aux yeux du grand public les « écolos » dans toutes leurs nuances et contradictions. Du moins tant que les mots de « nature » et de « naturistes » n’auront pas remplacé ceux d’« écologie » et d’« écologistes ».

Car l’écologie est un contre-sens politique. Tout d’abord le nom d’une sciencefondée et nommée comme telle par Ernst Haeckel (1834-1919), un biologiste darwiniste, en 1866, dans sa Morphologie générale des organismes. Oikos : demeure, habitat, milieu ; logos : science, discours. « Science des êtres vivants dans leur milieu ». Haeckel était en outre et en vrac un dessinateur remarquable, un militant libre-penseur, eugéniste et raciste, dont les nazis reprirent les pires idées. (Cf. André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, Ed. Flammarion, 2000). (suite…)

Simone Weil, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Voici deux nouvelles notices de Notre Bibliothèque Verte, par Renaud Garcia, consacrées cette fois à Simone Weil et à Georges Bernanos.

Ces deux-là étaient vraiment faits pour s’entendre. Georges Bernanos, le premier né et le dernier mort (1888–1948), disciple royaliste et catholique de Edouard Drumont, le porte-parole de l’anticapitalisme antisémite et de Charles Maurras, celui du nationalisme antidreyfusard. Simone Weil (1909–1943), Juive rationaliste, disciple de Descartes via Alain, son professeur de khâgne, et militante anarcho-syndicaliste d’une intransigeance à faire pâlir Louise Michel.

Ils se rencontrèrent plusieurs fois, mais jamais face à face. La première fois, c’est lors de la guerre d’Espagne (1936–1939), à laquelle tous deux participent dans les camps opposés. Simone Weil combattant dans la Colonne Durruti et Georges Bernanos soutenant l’armée nationaliste de ses écrits. Chacun, à cette occasion, découvre l’inhumanité sanguinaire de son propre camp. Non seulement, ils osent voir, mais ils osent dire ce qu’ils ont vu ; ces vérités qui ne sont pas bonnes à dire. Bernanos dans ses Grands cimetières sous la lune (1938) ; Simone Weil dans une lettre à Bernanos que celui-ci gardera toute sa vie dans son portefeuille. C’est que tous deux sont encore plus amis de la vérité que de leurs amis respectifs, anarchistes et nationalistes.
Autre rencontre, le christianisme auquel Weil se convertit, convaincue comme Bernanos d’embrasser la véritable religion des pauvres et des humiliés, ce que chacun peut vérifier en lisant les radicales et indépassables prédications du charpentier de Nazareth.

Weil et Bernanos se rejoignent également dans leur opposition révulsée au pétainisme, à la collaboration et à l’Occupation. Une opposition spirituelle qui ne se paie pas de mots, quoique tous deux l’aient proclamée par écrit, mais aussi d’actes et de privations, matérielles et physiques. Tous ces faits suffiraient à nous les rendre plus que chers et dignes d’admiration, mais si nous les réunissons dans Notre Bibliothèque Verte, c’est pour avoir, dans un suprême effort de lucidité héroïque, et pour la dernière fois, trahi leur camp au profit de la vérité.
Leurs derniers écrits, avant, pendant et après cette guerre qui se gagne ou se perd sur le front scientifique, technologique et industriel, dénoncent l’avènement de l’homme-machine, incarcéré dans un même monde-machine et commun aux vainqueurs et aux vaincus. De l’Allemagne au Japon, et de l’URSS aux USA. (suite…)

Georges Bernanos, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de Bernanos

Georges Bernanos
(1888-1948)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 3 septembre 2020

Les maniaques du classement rangent Bernanos dans la case des « inclassables ». Ceux qui ont toujours refusé de sacrifier leur liberté de pensée et d’action aux idoles du Parti, de la Race, du Collectif ou de la Nation. Oui, vous avez bien lu : de la « Nation ». Lui, Bernanos, l’écrivain « de droite », dévot de surcroît, héraut de la France immortelle pendant la période catastrophique de 1939-1945 ? « On demande à voir », s’écrient les gendegauches. Alors voyons.

Né en 1888 dans une famille royaliste et catholique dont le père, tapissier-décorateur, fera fortune dans son domaine, Bernanos reçoit une éducation religieuse ample, dont il saura gré à ses parents : « Dans ma famille catholique et royaliste, j’ai toujours entendu parler très librement et souvent très sévèrement des royalistes et des catholiques. Je crois toujours qu’on ne saurait réellement “servir” – au sens traditionnel de ce mot magnifique – qu’en gardant vis-à-vis de ce qu’on sert une indépendance de jugement absolue. C’est la règle des fidélités sans conformisme, c’est-à-dire des fidélités vivantes » (« Autobiographie », in La révolte de l’esprit). Enfant, il écoute son père lire La libre parole, journal fondé en 1892 par Édouard Drumont. Auteur en 1896 de La France juive, journaliste et polémiste (il révèle le scandale de Panama), nationaliste, antiparlementaire et anti-dreyfusard, Drumont est à l’époque le représentant de l’antisémitisme populaire. La révolte du petit peuple travailleur contre les puissances de l’argent, cristallisée en haine du Juif, banquier et spéculateur. Il devient un maître à penser pour le jeune Bernanos, par sa détestation de l’esprit mercantile. Un maître dont l’écrivain, déjà reconnu, fera l’éloge dans son premier essai, La grande peur des bien-pensants (1931), critique de la déliquescence d’une nation livrée aux mains de la bourgeoisie conservatrice. Élève des Pères jésuites au Collège de la rue Vaugirard (où il croise un certain Charles de Gaulle), puis placé dans un collège de l’Artois (dont les paysages seront le décor de ses oeuvres romanesques), où son père a acquis une propriété dans laquelle la famille passe ses vacances, Bernanos s’engage avec passion à l’Action française et fait partie des Camelots du roi, groupe versé dans le folklore provocat (suite…)

Les naturiens, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main d’œuvre)

Les naturiens
(environ 1890-1945)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 17 août 2020

Les années 1894-1914, qualifiées de « Belle Époque » à la suite de la Grande Guerre, n’ont sans doute eu de beau que le nom. À l’intérieur comme au-delà des frontières, le capitalisme industriel étend son emprise. Inégalités sociales, misère, crises politiques (l’affaire Dreyfus au premier chef) remplissent concrètement les promesses de la chimie, de l’automobile et du pétrole. Les trois idoles du progrès et de la civilisation machinistes.

Contrairement aux masses, certains n’y croient pas. Modestes anarchistes, ils font sécession d’avec leur propre camp pour opposer à la « ville tentaculaire, au luxe insolent, au mensonge, à la chimie meurtrière, à la vie artificielle, aux forces du mal et de la contrainte » le principe de la liberté dans la nature. Sous l’impulsion du dessinateur et publiciste Émile Gravelle (1855-?), figure de la bohème de Montmartre, créateur en juillet 1894 du journal L’état naturel et la part du prolétaire dans la civilisation, ils se rallient à la position naturienne : une intuition qui soutient la volonté, révolutionnaire, de changer de mode de vie, afin d’arracher la classe ouvrière aux séductions de la science qui facilite la vie. C’est que ces libertaires-là ont tiré les leçons de l’activisme des poseurs de bombe du début des années 1890. Suite à une vague d’attentats, la répression de l’État est devenue féroce, avec ses « lois scélérates ». L’échec de la « propagande par le fait », entendue de façon étroitement explosive, entraîne la dislocation des groupes et structures militantes. L’horizon d’un soulèvement spontané des masses, attisé par l’étincelle de la dynamite, se perd dans un lointain avenir jamais atteint. Nombre d’anarchistes se tournent vers l’organisation syndicale de la lutte sociale. Pas les naturiens qui, minoritaires entre les minoritaires, entendent tout autrement le terme « révolution ».

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Léon Tolstoï, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Tous nos lecteurs croient connaître Tolstoï ; presque aucun ne connaît les naturiens. Le premier est aux Russes ce que Victor Hugo est aux Français : l’écrivain national. Le vieux génie barbu issu de la classe supérieure comme celle-ci est issue de la classe inférieure, au point que le mot de « peuple » confond l’ensemble national avec cette classe populaire, le peuple avec le bas peuple. Tolstoï, c’est le génie du peuple en qui tout le peuple se reconnaît et qui, par ses écrits théoriques, inspire pêle-mêle des mouvements ouvriers, paysans, pacifistes, des sectes et des mouvements « tolstoïens » de « retour à la terre » et de « simplicité volontaire », en Russie comme à l’étranger. « Tolstoïens », c’est-à-dire chrétiens anti-industriels.

Les seconds sont à la même époque, à la Belle époque, les plus méconnus des anarchistes français, artisans et bohèmes, des anti-industriels qui lisent, écrivent, théorisent, publient des livres, des journaux, et mettent en pratique le retour à la terre, la vie en communauté, l’amour libre, le féminisme, le végétarisme et le végétalisme ; et qui, pour leur peine, sont raillés et occultés par leurs compagnons anarchistes industrialistes. Ce que les tolstoïens et les naturiens ont en commun, à part le fait d’avoir inauguré voici plus d’un siècle de cela, une critique en actes et en pensée dont nous restons redevables, c’est la féroce opposition, sinon la répression qu’ils subirent face aux industrialistes, libéraux ou communistes, et notamment face aux léninistes, trotskystes et staliniens.

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5G : l’entretien que vous auriez pu lire dans « Le Monde », par PMO

Nos lecteurs savent que nous ne faisons pas partie de la Société des Amis du Monde, l’organe central de la technocratie. Nous ne quémandons jamais la faveur d’une tribune dans ses pages « Débats », mais nous avons accepté pour la troisième fois en vingt ans, de répondre aux questions d’un de ses journalistes. Les deux premières fois, il s’agissait des nanotechnologies et de la tyrannie technologique ; cette fois de la 5G et du monde-machine.
L’article du Monde (« Protection de la santé, lutte contre le consumérisme… Pourquoi une partie de la gauche s’oppose à la 5G », 18/08/20 – à lire ici) vise essentiellement à valoriser les parasites et récupérateurs du type Piolle et Ruffin. Il n’était pas question que notre entretien paraisse in extenso. Raison de plus pour le publier nous-mêmes en ligne.

***

Le Monde : Comment expliquez vous l’opposition croissante à la 5G et que des partis de gouvernement se joignent à ce combat qui était encore marginal il y a quelques mois ?

Pièces et main d’œuvre : La 5G est la dernière vague de l’emballement technologique qui, depuis 50 ans, accélère l’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine. Comme à chaque étape, une minorité refuse l’injonction à « vivre avec son temps », ainsi que la déshumanisation et la dépossession par l’automatisation.
Cette minorité – méprisée par la technocratie et ses porte-paroles médiatiques – s’est fait entendre plus que d’ordinaire à l’occasion du déploiement à marche forcée des compteurs-capteurs Linky. Nous avons animé des dizaines de réunions publiques à travers la France, réunissant des publics de plus de 100 personnes (avec des pointes à 300), même dans des villages, où s’exprimait ce refus du premier objet connecté imposé (voir ici). Si la presse nationale a longtemps ignoré ce mouvement démarré en 2016, puis l’a tourné en dérision (en gros, un mouvement de « ploucs » ignorants), une revue de la presse locale entre 2016 et 2019 donne un aperçu de l’ampleur et de l’intensité de ces débats avec des « gens normaux », non militants – d’abord surtout des retraités, puis de plus en plus de jeunes.
Après des années d’enquête sur la smart city, la ville-machine et la société de contrainte , nous, Pièces et main d’œuvre, avons été les premiers surpris par ce mouvement de fond. Lequel ne s’est pas arrêté avec le déploiement de Linky, mais a élargi sa réflexion au gaspillage énergétique de la société électrique, à la société-machine et à la 5G, indispensable à l’interconnexion des milliards d’objets connectés censés fonctionner à notre place. (suite…)

Ray Bradbury, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Encore une notice de Notre Bibliothèque Verte avant de filer au frais, durant cette nouvelle canicule. Ça cogne, vous savez, dans notre cuvette grenopolitaine – oui, vous savez – c’est pareil chez vous, c’est pareil partout.
« Où sont passées nos rivières ?, glapit la Une de Aujourd’hui en France. La France à sec. » (7 août 2020) Les pompiers disent que les incendies sont plus intenses. Ils s’allument spontanément, ils brûlent plus fort, ils ne s’éteignent pas. L’Australie et la Sibérie brûlent des semaines et des mois durant. C’est bien. Les copropriétaires de l’immense cercle arctique (Russie, Canada, Etats-Unis, Scandinavie), vont pouvoir industrialiser ces étendues sauvages : après nous la sécheresse. L’affreuse sécheresse universelle annoncée par J.G. Ballard (1930 – 2009) en 1965 dans son livre homonyme, Sécheresse (1975 pour la traduction française chez Casterman).
Mais on ne va pas commencer à prendre au sérieux des ouvrages de science-fiction. Ni à confondre les anticipations issues de l’imagination des écrivains avec les prospectives produites par les ordinateurs des scientifiques. Et puis ce pourrait être pire. Nous sommes loin de ce Fahrenheit 451 – 232,8 degrés centigrades – température d’inflammation spontanée du papier, auquel Ray Bradbury a consacré un roman (1953), et François Truffaut, un film (1966). Mais saviez-vous que trois ans avant Fahrenheit 451, Ray Bradbury avait écrit une brève histoire du monde intitulée Feu de joie ? Non ? Eh bien la voici, en annexe à la notice que Renaud Garcia consacre cette fois au seul Ray Bradbury.

Version imprimable de Bradbury

Ray Bradbury
(1920-2012)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 août 2020

Le vert est-il la couleur de Ray Bradbury, l’écrivain de science-fiction le plus connu au monde, auteur de Fahrenheit 451 et des Chroniques martiennes ? Il s’en défendait lui-même. « Je ne souhaite pas qu’on fixe sur moi l’étiquette d’écologiste. C’est trop sérieux », avouait l’auteur de L’homme illustré (1950), un des premiers livres sur la pollution (entretien avec P. Curval, Futurs, n°3, septembre 1978).

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Eugène Zamiatine, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de Zamiatine

Eugène Zamiatine
(1884-1937)

Mis en ligne par PMO sur leur site le 28 juillet 2020

Le XXVIe siècle. À la suite d’une guerre de deux cents ans, L’État unique, guidé par le
Bienfaiteur, a étendu son joug sur toute la surface terrestre. Pour le bonheur des hommes. Ou plutôt, des numéros, pièces interchangeables, anonymes, vêtues de leur « unif » gris, immergées dans le Collectif. Une grande usine séparée du monde d’avant, naturel et sauvage, par un « Mur Vert ». Une machine sociale réglée par une Table des heures, des normes maternelles et paternelles, l’organisation de la vie privée et sexuelle, réduite à la portion congrue : la concession hygiénique que le totalitarisme mécanique accorde à ce qu’il reste d’animal dans ses rouages. Humble serviteur de ce système, D-503 est un ingénieur chargé de la construction de L’Intégral, un vaisseau spatial censé coloniser les autres planètes, pour ramener l’infini au fini, l’inconnu au connu. L’imprévisible au rationnel. Ce mathématicien de l’État unique, incapable de raisonner en tant qu’individu, livre à la postérité ses notes écrites à la veille de la conquête ultime, à la suite de laquelle plus rien n’arrivera jamais. Plus de rêve, plus d’imagination. Plus de perspective au-delà des murs. D-503 s’oublie. « Nous autres », c’est le seul point de vue à partir duquel il se sent autorisé à parler. Jusqu’à la rencontre, le surgissement de l’autre. La femme rédemptrice, I-330, dont la lettre-symbole tranche et jette le trouble dans l’état statique. I, comme une lame. Motif romantique qui fait basculer le héros du côté de la résistance des « méphis », ceux qui ont refusé l’embrigadement par la Machine et sont partis s’instruire « au contact des arbres, des animaux, du soleil ». I-330 et ses compagnons, les diaboliques, les séparateurs, qui introduisent des différences de potentiel dans l’équilibre mécanique, de part en part prévisible, transparent et homogène.

(suite…)

Pierre Kropotkine, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Le philosophe Alain dit quelque part que tout est toujours déjà dit et pourtant, toujours à redécouvrir. C’est ce que prouve évidemment la lecture de Pierre Kropotkine, théoricien anarchiste et scientifique « écologiste » de la fin du XIXe siècle, opposé à Lénine et à la dictature du parti bolchevique, et dont les funérailles en 1920 virent l’ultime manifestation des anarchistes en URSS.
A peine Kropotkine était-il enterré, que le mathématicien Eugène Zamiatine s’attelait à l’écriture de Nous autres, impitoyable satire de la Machine collectiviste et technologique pilotée par la technocratie bolchevique. C’est de son roman que sont issus successivement le Meilleur des mondes d’Huxley et 1984 d’Orwell. Zamiatine eut la chance de pouvoir s’exiler d’URSS avant de mourir à Paris en 1937.
Brisons la Machine, qu’elle soit bleue, blanche ou rouge.

Version imprimable de Kropotkine

Pierre Kropotkine
(1842-1921)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 28 juillet 2020

Dans son poème De Profundis, Oscar Wilde décrit Pierre Kropotkine, théoricien du communisme anarchiste, comme un « Jésus blanc » venu de Russie. D’autres se délectent de le nommer le « prince de l’anarchie ». Clin d’œil, certes, à la vie rocambolesque d’un fils d’aristocrates russes, page personnel du tsar Alexandre II, qui choisit contre les attentes familiales de s’engager dans un régiment de cosaques sibériens, puis devient anarchiste en 1872, au contact des ouvriers horlogers du Jura suisse, membres de la branche antiautoritaire de l’Internationale. Mais allusion plus sérieuse, aussi, à la noblesse de caractère de cet honnête homme impliqué dans la vague du populisme russe (l’« aller au peuple » des narodniki), deux fois emprisonné, exilé en Angleterre, référence incontournable du mouvement anarchiste international jusqu’au soutien qu’il apporte aux Alliés en 1914, ce qui lui aliène nombre d’anarchistes. (suite…)

Jacques Tati par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

On ne sait si Jaime Semprun, auteur post-situationniste et maître d’œuvre de l’Encyclopédie des nuisances (EdN), aimait le cinéma de Jacques Tati. Son biographe nous le dira un de ces jours.
On ne sait si Jacques Tati, cinéaste dont le double désopilant, Monsieur Hulot, subit sous nos yeux la transformation de la vie quotidienne en mécanique absurde et déshumanisée, aurait aimé la prose ouvragée de Jaime Semprun.
Nous aimons lire Semprun et regarder Monsieur Hulot ; les deux nous paraissent complémentaires et nécessaires à la critique de la société industrielle.
Voici donc deux nouvelles notices de Notre Bibliothèque Verte, afin d’occuper vos loisirs en cet été d’évitement social.

Version imprimable de Jacques Tati

Jacques Tati
(1908-1982)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

Avec sa démarche dégingandée, son auto déglinguée, son goût des plaisirs simples et ses maladresses en cascade, le personnage de Monsieur Hulot reste le symbole d’une humble excentricité. Son inventeur, Jacques Tati, n’y était pourtant pas prédisposé. De son vrai nom Jacques Tatischeff, celui que l’on a souvent tenu pour un modeste fils d’artisan encadreur, était en réalité issu d’une famille cosmopolite au capital économique et culturel élevé. Son grand-père russe était le général Dimitri Tatischeff qui fut ambassadeur du tsar à Paris. Son grand-père hollandais fut l’ami de l’encadreur de Van Gogh. Sa mère, quant à elle, était la fille d’un des encadreurs les plus réputés de Paris, Van Hoof. Son père prendra la succession de l’entreprise et dirigera un petit atelier d’encadrement d’art. La famille part en vacances à Deauville ou au Touquet, tout en fréquentant les clubs d’équitation de la région parisienne, les théâtres ou les spectacles de music-hall. Le jeune Tati démontre ses qualités athlétiques dans les clubs sportifs les plus huppés (le Racing Club de France), en équitation, au tennis ou au rugby. Avec ses camarades de club, il fréquente les cafés et restaurants chic de Paris. Destiné par sa famille à une carrière d’ingénieur, il s’avère peu disposé aux études, quitte l’école à 16 ans pour entrer dans l’atelier familial. En parallèle, il met au point de petits spectacles de mimes sur le thème du sport, qu’il joue dans les restaurants fréquentés par le Racing. Au début des années 1930, il se lance dans une carrière artistique dans le music-hall, enparallèle de son travail dans l’atelier d’encadrement. Au moment où le cinéma devient parlant, Tati accède au statut de vedette de spectacles muets. Afin, peut-être, d’acquérir une situation davantage en accord avec son mode de vie et ses origines, il choisit la voie des courts puis des longs métrages. Ses influences sont claires : il a absorbé, tel un buvard, la technique du gag visuel élaborée par les maîtres du burlesque, Buster Keaton, Harold Lloyd, Roscoe Arbuckle, Stan Laurel & Oliver Hardy et, bien entendu, Charlie Chaplin. Les Américains. (suite…)

Jaime Semprun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

Version imprimable de Jaime Semprun

Jaime Semprun
(1947-2010)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

 

De son père Jorge Semprun, rescapé du camp de Buchenwald, auteur célèbre de L’écriture ou la vie, récompensé en 1995 par le prix littéraire des Droits de l’Homme, ministre de la Culture de 1988 à 1991 sous le gouvernement de Felipe Gonzalez, son fils Jaime n’a, pour certains de ses amis et collaborateurs, guère hérité que du nom. Adolescent non-conformiste, lecteur vorace, il rompt très tôt avec son géniteur, en qui il voit surtout un membre zélé du Parti communiste espagnol, fervent soutien de cette tromperie appelée URSS. Jaime Semprun cultive des qualités opposées à celles dont il estime qu’elles ont construit la renommée de son père : sobriété, discrétion, amour dela vérité, refus du pouvoir, indifférence à l’égard du commerce éditorial. Au long de quelques trente-cinq années d’écriture et d’édition, aucun passage à la télévision, ni même à la radio, pas d’entretiens dans la grande presse.

Néanmoins, en dépit de tout l’esprit subversif qu’on voudra, on n’est pas sans reste un fils de bourgeois. Doublement, même, puisque notre auteur est également le beau-fils de Claude Roy, poète, journaliste et écrivain, passé par les Camelots du Roi, puis actif dans la Résistance (où il croise Jorge Semprun) avant d’adhérer au PCF. Claude Roy épouse en effet en secondes noces, en 1958, la mère de Jaime Semprun, l’actrice et dramaturge Loleh Bellon. Pour nous qui venons après coup, le jeune Semprun, qui absorbe la vaste culture familiale, semble bien plutôt un produit de sa classe, de cetout petit monde parisien où défilent artistes, acteurs, philosophes, écrivains, journalistes. Il s’essaie d’ailleurs au cinéma expérimental, avant de se tourner vers l’écriture, au contact des situationnistes, ces membres de la classe dominante passés à la défense de l’autonomie ouvrière, sous la houlette de Guy Debord.

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Theodore Kaczynski, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Theodore John Kaczynski
(né en 1942)

Mise en ligne le 10 juillet 2020 sur le site de Pièces et main-d’œuvre

En 1996, le FBI mettait enfin la main sur Theodore John Kaczynski (dit « Ted »), alias Unabomber, devenu depuis la fin des années 1970 l’ennemi public n°1 aux États-Unis, en raison de ses attentats à la bombe ayant fait trois morts et une vingtaine de blessés. Adolescent solitaire, élève surdoué, Kaczynski entre à Harvard avec deux ans d’avance. Peu friand de mondanités universitaires, il y subit en outre des tests de conditionnement supervisés par le Pr. Henry Murray. Mathématicien de haut niveau refusant de faire carrière dans la recherche, il enseigne deux ans à Berkeley pour faire des économies avant de démissionner en 1969. Revenu chez ses parents, embauché sans succès dans l’entreprise de son frère cadet, il finit par acheter un lopin de terre non loin de Lincoln, dans le Montana, pour mettre en application son idéal de rupture avec le système techno-industriel. Le temps passant, sa bienaimée nature toujours plus défigurée, les gens aussi passifs que des rouages graissés, Kaczynski remâche sa haine de la civilisation moderne et se met à confectionner des bombes qu’il expédie, dans la plupart des cas, par courrier. Les victimes sont liées de près ou de loin à la recherche scientifique et au progrès industriel : le propriétaire d’un magasin d’ordinateurs ; un cadre d’une entreprise de publicité ; le président de la corporation de sylviculture de Californie. Toujours recherché après dix-sept ans, il envoie en 1995 un manifeste, signé du pseudonyme collectif FC (pour Freedom Club), aux rédactions du New York Times et du Washington Post. Il promet d’arrêter ses activités terroristes en échange de la publication de La société industrielle et son avenir. Une fois publié, son frère et sa belle-soeur reconnaissent dans le manifeste les grandes lignes de sa pensée et certains de ses tics langagiers. Ils le dénoncent aux autorités, qui l’arrêtent, suite à la traque la plus coûteuse de l’histoire du FBI, dans sa cabane de Stemple Pass Road. Depuis 1999 Ted Kaczynski purge une peine de réclusion à vie dans le quartier de haute sécurité de la prison de Florence, dans le Colorado. Cela ne l’a pas empêché de poursuivre sa réflexion, dans la mesure des moyens alloués. On dispose ainsi de près de trois-cents pages d’analyses et de correspondance, publiées en 2008, qui complètent en français la traduction du manifeste.

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Epicure, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mise en ligne le 10 juillet 2020 sur le site de Pièces et main-d’œuvre

Épicure
(341-270 av. J-C)

Les épicuriens

Peu de philosophes furent aussi combattus, calomniés et caricaturés qu’Épicure. Peu sont
parvenus à se constituer un auditoire aussi vaste et fidèle à travers les siècles, en dépit de la disparition de la plus grande part d’une oeuvre monumentale, réduite à trois lettres et diverses sentences plus ou moins authentifiées. Épicure le tard venu, l’insulaire né à Samos, pensant à l’ombre de Socrate, Platon et Aristote. Le sage du Jardin, dernier philosophe d’une époque de décadence : la cité-État s’est effondrée, l’homme grec de l’empire macédonien de Philippe, puis d’Alexandre, ne se reconnaît plus comme « animal politique ». Il trouve refuge dans les mystères de l’Orient ou dans l’acceptation stoïcienne d’un rôle sur la grande scène du

Cosmos, ordonné par la Providence. Au milieu des décombres, Épicure enseigne la joie de vivre, la sobre jouissance de notre nature sensible. On l’attaquera constamment pour cela : il manquerait à la vertu, ses disciples seraient des « pourceaux », voluptueux sans mesure, selon le poète latin Horace (65-8 av. J-C). Image sur laquelle s’appuieront les Pères de l’Église pour condamner les épicuriens, ces mécréants intéressés à jouir loyalement de leur être.

À Rome, son disciple Lucrèce (98-55 av. J.-C.) célèbre dans son poème De la nature la rébellion du philosophe irréligieux : « La vie humaine, spectacle répugnant, gisait sur la terre, écrasée sous le poids de la religion, dont la tête surgie des régions célestes menaçait les mortels de son regard hideux, quand pour la première fois un homme, un Grec, osa la regarder en face, l’affronter enfin. » Le blasphémateur fut le premier à « forcer les verrous de la nature » puis, vainqueur, il « revient nous dire ce qui peut naître ou non, pourquoi enfin est assigné à chaque chose un pouvoir limité, une borne immuable ». En réalité, Épicure ne nie pas les dieux. Il les éloigne dans des intermondes. Il ne veut rien leur confier, et surtout pas de fausses espérances. En revanche, en disant « ce qui peut naître ou non » et pourquoi chaque chose ne dispose que d’un pouvoir limité, Épicure reste un blasphémateur pour les apprentis sorciers contemporains, nouveaux possédés du progrès sans merci.

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PMO, « Et si nous sommes, qui sommes-nous ? »

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Et si nous sommes, qui sommes-nous ?

Mis en ligne par PMO sur son site le 10 juillet 2020


S’ils veulent exister collectivement – c’est-à-dire politiquement – dans le débat public et les rapports de force, anti-industriels et anti-autoritaires n’ont rien de plus important à faire que de se trouver un nom qui ne soit pas « anti-… », ni « alter-… », mais qui dise pour quoi au juste, ils se battent, puisque la seule chose que l’on sache d’eux, c’est qu’ils sont contre tout et son monde. Un nom c’est une idée. L’émergence de leur courant, occulté en tant que tel dans les médias et les esprits, dépend de sa capacité à se faire ce nom générique, positif et immédiatement compréhensible, qui échappe au condominium des saint-simoniens : libéraux et communistes, droite bourgeoise et gauche technocratique.

Celui de luddite n’a de sens qu’en pays anglophone mais punk, hippie et beatnick ont fini par s’imposer ici comme ailleurs. C’est l’avantage de l’impérialisme culturel. Les communistes libertaires, comme les chauves-souris, ont un mot de trop pour ne pas susciter l’ambiguïté et la méfiance. De même « l’écosocialisme », chimère rouge à pois verts, brevetée par le sociologue trotskyste, Michael Löwy et quelques-uns de ses pareils, pour rabattre au NPA et aux Insoumis, des individus décidément trop verts. L’anarchisme est trop vague, trop pollué et lié à l’industrialisme. Surtout depuis que queers et cyborgs, activistes de la reproduction artificielle et de l’auto-machination – technopoièse, autopoièse – ont usurpé des noms jadis honorables, féministes, libertaires, etc., pour renverser de l’intérieur le sens de l’émancipation, ajoutant l’eupoièse à l’eugénisme honni. Certes l’anarchie a souvent été le lieu commun de principes antinomiques, mais travestir Foucault, Butler et Preciado en successeurs d’Emma Goldman, Louise Michel et Kropotkine ; s’affranchir de notre dépendance envers une « mère » nature indifférente, abolir la reproduction libre et gratuite, pour s’asservir à la mère machine, au pouvoir des marchands et fabricants d’enfants, c’est arracher le vivant politique de ses conditions même d’existence ; et donc de toute possibilité d’autonomie.

Dommage, ils étaient sur la bonne voie ces naturiens de la fin du XIXe siècle, quoique affreusement minoritaires et raillés par leurs compagnons. Les actuels primitivistes devraient peut-être reprendre leur nom, à défaut d’imposer le leur (1). La décroissance fait son trou malgré son croassement ingrat et sa critique parcellaire concentrée sur la seule croissance. Elle est déjà, grâce au journal qui porte son nom, l’horrible alternative à l’économie politique pour tous les commentateurs, journalistes, politiques, économistes, etc. C’est bon signe. Mais le seul mot nouveau qui se soit imposé dans le public, en politique, depuis un demi-siècle, c’est l’écologie. (suite…)

PMO, « Leurs virus, nos morts »

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Pièces et main-d’œuvre

Leurs virus, nos morts

L’espoir, au contraire de ce que l’on croit,
équivaut à la résignation.
Et vivre, c’est ne pas se résigner.
Albert Camus, Noces

 

Les idées, disons-nous depuis des lustres, sont épidémiques. Elles circulent de tête en tête plus vite que l’électricité. Une idée qui s’empare des têtes devient une force matérielle, telle l’eau qui active la roue du moulin. Il est urgent pour nous, Chimpanzés du futur, écologistes, c’est-à-dire anti-industriels et ennemis de la machination, de renforcer la charge virale de quelques idées mises en circulation ces deux dernières décennies. Pour servir à ce que pourra.

1. Les « maladies émergentes » sont les maladies de la société industrielle et de sa guerre au vivant

La société industrielle, en détruisant nos conditions de vie naturelles, a produit ce que les médecins nomment à propos les « maladies de civilisation ». Cancer, obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires et neuro-dégénératives pour l’essentiel. Les humains de l’ère industrielle meurent de sédentarité, de malbouffe et de pollution, quand leurs ancêtres paysans et artisans succombaient aux maladies infectieuses.

C’est pourtant un virus qui confine chez lui un terrien sur sept en ce printemps 2020, suivant un réflexe hérité des heures les plus sombres de la peste et du choléra. 

Outre les plus vieux d’entre nous, le virus tue surtout les victimes des « maladies de civilisation ». Non seulement l’industrie produit de nouveaux fléaux, mais elle affaiblit notre résistance aux anciens. On parle de « comorbidité », comme de « coworking » et de « covoiturage », ces fertilisations croisées dont l’industrie a le secret (1).

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PMO, « Ellul & Charbonneau contre la fabrication de l’homme-machine »

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Pièces et main-d’œuvre

Ellul & Charbonneau contre la fabrication de l’homme-machine

(Repris du site de PMO)

Voici un article de Bernard Charbonneau (1910-1996), Vers un meilleur des mondes, publié en 1984 dans Combat nature, et un extrait de Ce que je crois, de Jacques Ellul (1912-1994), publié en 1987 chez Grasset (à lire ci après). Deux textes contre la fabrication de l’homme-machine (FIV, PMA, GPA, eugénisme et manipulations génétiques), que nous republions à l’occasion du vote de la nouvelle loi de « bioéthique », étendant à toutes les femmes, fécondes ou non, seules ou en couples, l’accès aux technologies de production infantile.

Merci à qui nous les a passés et à qui les fera passer à son tour.

 

Ces textes, nous ne les connaissions pas quand nous avons publié dans La Décroissance, en octobre 2019, notre Appel contre l’eugénisme et l’anthropocide[1]. Ni en septembre, Alertez les bébés ! Objections aux progrès de l’eugénisme et de l’artificialisation de l’espèce humaine[2]. Ni les multiples enquêtes consacrées depuis deux décennies à la machination de l’homme, notamment dans le domaine de la production infantile.

Certains nous ont reproché, comme d’habitude, de parler trop tôt, ou trop tard, trop fort, trop clair, trop compliqué – enfin trop. Nous avons découvert avec surprise et plaisir qu’Ellul & Charbonneau employaient déjà nos mots, et sans plus les mâcher que nous : « fabrication de l’homme par l’homme », « bombe génétique », « eugénisme scientifique », « homme-machine », « ensemble de pièces détachées », « mécanique composée de multiples rouages que l’on peut séparer, reporter, recomposer autrement… », etc.

Non que nous soyons sensibles à l’argument d’autorité, mais nous préférons avoir raison avec Ellul & Charbonneau que tort avec tout le monde. Et les critiques qu’ils adressent sur le vif au biologiste Jacques Testart, « inventeur » de la fécondation in vitro (FIV), restent les nôtres :

« D’ailleurs, Le Monde nous apprend que le « père » d’Amandine, le premier bébé éprouvette, a commencé sa carrière à l’INRA avant de passer à l’INSERM. On nous apprend que cet éminent inséminateur « supporte mal le monde médical, son appétit du gain », c’est pourquoi « il veut gagner un peu plus que son salaire, il a obtenu l’autorisation de vendre ses services à l’hôpital américain de Neuilly » (Cf. Le Monde 12-13 février 1984).[3] »

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PMO, « Transhumanisme et cannibalisme »

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Pièces et main d’œuvre
Transhumanisme et cannibalisme

  Article paru dans la revue Nature & Progrès, n° 108, juin/juillet/août 2016

et sur le site de PMO

Un bon roman vaut mieux que de lourds essais : si vous voulez saisir l’essence du transhumanisme sans vous perdre dans les méandres de ses discours, lisez Jack Barron et l’éternité, un livre de Norman Spinrad paru en 1969. Le transhumanisme fait crever scientifiquement les superflus, pour que vivent les technocrates. Banalisé par les médias, les idéologues et les scientifiques, il n’est plus une opinion à discuter mais – au mieux – un phénomène à “réguler”, comme la nucléarisation du monde ou le trafic de stupéfiants. Ce projet d’anthropocide contamine les esprits parce qu’il dévale la plus grande pente où convergent les lignes de fond de l’ère techno-industrielle. On ne peut s’y opposer qu’en étant radicalement humain et à contre-courant des forces de gravité sociales qui nous tirent au plus bas niveau de l’espèce.

 

Recherche de l’immortalité, avènement d’un homme nouveau, “lâcher prise”, le transhumanisme est l’ersatz de religion de la technocratie, l’idéologie dominante de l’époque et de sa classe dominante. Il habille, comme représentation et comme programme, un fait accompli : l’artificialisation du monde, de la vie et des humains. Non seulement Google, Amazon, Facebook, Tesla et autres transnationales de la Silicon Valley financent les recherches sur l’homme-machine et la “mort de la mort”, mais les secteurs économiques stratégiques, qui ne prospèrent que sur leur capacité d’innovation travaillent tous à la fabrication du posthumain.[1] Nanotechnologies, biotechnologies, informatique, neurotechnologies, ou, si l’on préfère leurs applications : implants et prothèses électroniques, interfaces homme-machine, puces communicantes et objets connectés, ingénierie génétique, big data, robotique et intelligence artificielle. Toutes font partie des “technologies-clés génériques” (key enabling technologies) soutenues par la Commission européenne pour garantir la puissance et la croissance européennes. Le même arsenal transhumaniste est financé dans le cadre de la “Nouvelle France industrielle” de François Hollande depuis 2013. Si les défenseurs de l’humain jouissaient de pareils soutiens et moyens, l’humanisme serait peut-être à la mode.

Le transhumanisme – et c’est sa force – n’est rien d’autre que le nom de l’idéologie fumeuse qui s’échappe des technologies convergentes ; c’est-à-dire de la phase actuelle de ce progrès technologique qu’on n’arrête pas. Chercheurs et ingénieurs travaillent chaque jour à l’avènement du posthumain, au nom de la science, de la croissance et de l’emploi. (suite…)

PMO à « Terre à Terre »

Le 7 mai 2016, les rédacteurs de Pièces et main d’œuvre étaient au micro de Ruth Stégassy sur France Culture

Pour écouter l’émission, cliquer ici.

 

 

PMO : « Machines arrière ! »

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Machines arrière !
(des chances et des voies d’un soulèvement vital)

 

(Texte mis en ligne le 8 mars 2016 sur le site de Pièces et main d’œuvre)

 

 

Une revue universitaire vient de nous poser l’une de ces questions qui remplissent les bibliothèques de livres et les penseurs d’angoisse depuis 1945 : « Quelle forme est-il encore envisageable de donner à la résistance ? Peut-on espérer voir se lever les populations superflues contre le capitalisme technologique et ses soutiens politiques ? »

Il faudrait pour répondre à pareilles questions avec une certitude scientifique, maîtriser la théorie du chaos et connaître la situation dans toutes ses conditions initiales et toutes les chaînes de réactions qu’elles peuvent déclencher. Heureusement, ni les big data, ni les logiciels des sociologues et de la Rand Corporation, malgré tous leurs modèles, ne peuvent encore traiter l’avenir comme un mécanisme programmé.

Le plus sage serait de dire, oui, on peut espérer un tel soulèvement, mais ses formes, par nature, sont indéterminables, et c’est d’ailleurs ce qui en fera un véritable soulèvement et lui donnera une issue possible. Nous n’obéissons à nul destin. Tant qu’il y aura de la vie et de l’humain, l’irréductible liberté nous ouvrira une issue de secours.

Il y a cependant derrière ces deux questions, une troisième informulée, qui se résume classiquement par : Que faire ? et à laquelle tout partisan de l’émancipation s’efforce de répondre, en paroles et en actes. Que peut cet individu ? Que peut-il avec ses semblables pour transformer la situation donnée ? Et d’abord quelle est cette situation ? Qui sont les superflus ? Qu’est-ce qui les émeut ? Comment leur vient la critique ? Que sont les radicaux et comment peuvent-ils révéler aux superflus, le contenu même de leur rêve ancien ? Quelles sont les oppositions entre extrémistes et radicaux, et pourquoi les extrémistes sont les pires ennemis de toute radicalité ? Quels buts et moyens peuvent se fixer les partisans du soulèvement vital ?

Il ne s’agit pas ici d’un traité systématique. Nous avons tâché d’articuler sous une forme claire et sommaire, des éléments retenus de nos lectures, de nos observations, de notre expérience depuis quelques lustres : des matériaux de base. La pensée et le passé. Le rêve ancien du monde. La clarté des humanités. Des éclairs de Marx, Pascal, Rabelais. Un retour sur Debord et « la construction des situations». Les ZAD, le Chiapas et l’Etat islamique. L’anthropologie mimétique et le refus des politiques identitaires. Une théorie des idées et des propositions pratiques.

Faute d’avoir à offrir, comme d’autres, un grandiose plan stratégique, nous avançons les quelques directions dont nous sommes sûrs, jusqu’à ce que les faits les contredisent, pour servir ce que de bon semblera.

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PMO, «Peste islamiste, anthrax transhumaniste»

Pièces et main d’œuvre

Peste islamiste, anthrax transhumaniste

Le temps des inhumains

Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour.

Albert Camus, L’Homme révolté

Cela fait quarante ans que les bourgeois intellectuels – universitaires, militants et médiatiques – macèrent dans l’anti-humanisme. Cette haine, dans un monde voué à la machine, est devenue l’idéologie dominante. Contre les transhumanistes avides d’en finir avec l’erreur humaine, et les djihadistes assoiffés d’inhumanité, nous, animaux politiques, défendons le genre humain. C’est bien plus beau lorsque c’est inutile.

Cela fait quarante ans que les beaux esprits s’en vont radotant que « Camus est un philosophe pour classe de terminale. » Si seulement c’était vrai. Ils auraient au moins enseigné l’école du courage et de la droiture à leurs élèves.

Le 12 novembre 2015, nous avons reçu ce message du journal Libération :

Madame, Monsieur,
Samedi 28 novembre, Libération organise à Grenoble une journée de débats consacrée à la santé connectée. Ce Forum sera à la fois la vitrine des innovations de santé mais aussi le lieu du débat et de la réflexion sur les conséquences politiques, économiques et sociales d’une telle transformation.

Nous aimerions inviter un représentant de Pièces et Main d’Oeuvre à prendre part au débat « Le progrès, un débat de société? ». Cette rencontre aura lieu samedi 28 novembre de 18h30 à 20h, à la Faculté de médecine de l’Université Joseph Fourier.

Dans l’attente de votre retour, je vous prie de croire en mes sentiments les plus distingués.

Lauren Houssin Forums Libération

Le 13 novembre 2015, avec la France entière nous avons reçu ce message de l’Etat islamique :

Un groupe ayant divorcé la vie d’ici-bas s’est avancé vers leur ennemi, cherchant la mort dans le sentier d’Allah, secourant sa religion, son prophète et ses alliés, et voulant humilier ses ennemis. (…) Huit frères portant des ceintures d’explosifs et des fusils d’assaut ont pris pour cible des endroits choisis minutieusement à l’avance au cœur de la capitale française (…) où étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité.

Qu’est-ce qui nous fait agir, nous, les humains ? On peut lister toutes sortes de facteurs, matériels, psychologiques, affectifs, politiques, culturels. Mais en fin de compte, ce qui nous fait choisir une direction plutôt qu’une autre, ce sont les idées. C’est-à-dire des formes – eidos, en grec. « L’image d’une chose », dit Descartes. L’idée qu’on se fait de ce qui est juste, bon, désirable, par exemple. Nous ne cessons de répéter, quand on nous demande « quoi faire », à nous, Pièces et main d’œuvre, que les idées ont des conséquences. Nous menons une lutte d’idées ; nous devons par conséquent être capables de forger et d’énoncer les idées qui nous font choisir une direction – qui devraient nous faire agir.

(suite…)

“Appel des chimpanzés du futur”, PMO

Télécharger le fichier Appel…

Pièces et main d’œuvre

Appel des chimpanzés du futur

Frères humains, sœurs humaines,

Vous avez entendu parler du transhumanisme et des transhumanistes ; d’une mystérieuse menace, groupe fanatique, société de savants et d’industriels, discrète et puissante, dont les menées occultes et l’objectif affiché consistent à liquider l’espèce humaine pour lui substituer l’espèce supérieure, « augmentée », des hommes-machines. Une espèce résultant de l’eugénisme et de la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, des neurotechnologies et des immenses progrès de la science.

Vous avez entendu l’ultimatum, cynique et provocant, de ce chercheur en cybernétique : « Il y aura des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré. » (1) et encore, « Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. » (2) Et vous vous êtes demandé s’il fallait prendre ces esbroufes au sérieux, ou s’il ne s’agissait que de science-fiction et de l’expression boursouflée de l’orgueil technocratique. Hélas, le danger est véritable, et l’Humanité affronte une tentative d’extinction, fomentée par et pour une faction égoïste, implacable et toute-puissante, lasse de partager ce monde résiduel avec des masses de bouches inutiles et toujours plus nombreuses. Comment en sommes-nous venus là, et que devons-nous faire ? (suite…)

“Alerte à Babylone”

Alerte à Babylone

Un film de Jean Druon (2005)

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