Hamed Abdel-Samad, « Le fascisme islamique »

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Hamed Abdel-Samad

Le fascisme islamique
Grasset, mars 2017

Né en 1972 près du Caire, fils d’imam, Hamed Abdel-Samad émigre en 1995 en Allemagne pour y poursuivre ses études, pendant lesquelles il sera un temps membre des Frères musulmans. Devenu athée, il publie en 2009 Mon adieu du ciel, qui lui vaut une fatwa. Son essai Le Fascisme islamique, grand succès en Allemagne en 2014, aurait dû être publié en français à l’automne 2016 mais son premier éditeur a jeté l’éponge, pour ne pas « apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite ». Hamed Abdel-Samad vit désormais sous haute protection policière.

Islam et islamisme. À quoi bon une distinction ?

J’ai moi-même fait partie de ceux qui soulignaient combien il était important de séparer clairement l’islam de l’islamisme. Je pensais que cette distinction éviterait aux musulmans normaux de tomber sous le coup d’accusations généralisées. Puis j’ai fini par prendre conscience que cette distinction faisait uniquement le jeu des islamistes, exactement comme les termes « islamophobie » ou « islam modéré ». En effet, tant qu’on ne condamne qu’une seule forme de l’islamisme et qu’on qualifie l’islam de religion pacifique, on ménage une porte de sortie à 1’islam politique. Si l’idée en soi est bonne, il faut juste la mettre correctement en pratique. Une distinction entre islam et musulmans me paraît bien plus sensée.

Bien évidemment, l’islam compte divers courants et tendances. Il est clair que les soufis sénégalais vivent leur religion différemment des paysans de Malaisie. Les chiites d’Iran et de Bahreïn ne doivent pas être confondus avec les sunnites du Bangladesh ou du Pakistan. De telles différences sont peut-être intéressantes aux yeux des ethnologues, des théologiens et des chercheurs en histoire culturelle, mais, d’un point de vue politique, elles sont assez insignifiantes. Politiquement, ce n’est pas ce qui différencie les musulmans dans le monde qui est important, mais ce qui les relie, à savoir : l’islamisme, le rêve du califat et les lois de la charia. Que ce soit dans le régime théocratique chiite d’Iran ou dans la province sunnite de Banda Aceh en Indonésie, au Mali ou dans la bande de Gaza, à Karachi ou à Casablanca, l’islam politique surmonte toutes les divisions ethniques et culturelles. Tous ceux qui se réfèrent à l’islam politique ont la même vision du monde, de la société et de l’homme ; ils veulent uniformiser la société, appliquer les lois d’Allah en ayant recours à la violence s’ils le jugent nécessaire. L’islam contient une dimension spirituelle et une doctrine sociale qui sont tout à fait plaisantes, fournissent du réconfort et une certaine structure, mais l’islamisme demeure la proposition la plus forte de l’islam car il renferme la raison d’être de cette religion. Il renferme une promesse sacrée.

L’islam présente un défaut de naissance. Très tôt dans son histoire, il a connu des succès politiques et fondé un État – déjà du temps du prophète Mahomet. Ce n’est le cas d’aucune autre religion. Dès le départ, l’islam a été politique. Contrairement à Jésus, Mahomet ne fut pas seulement prédicateur mais tout à la fois chef d’État, commandant d’armée, ministre des Finances, législateur, juge et policier. Politique, économie, guerres et violence se mêlèrent ainsi d’emblée à la religion. Tout fut sacralisé, pas seulement des points isolés : c’est le problème originel. Le problème n’est pas ce qui se trouve dans le Coran mais la façon dont la majorité des musulmans lit le Coran aujourd’hui, c’est-à-dire comme la directe parole inaltérée de Dieu, parole dont la validité est éternelle. Le problème n’est pas ce qu’a dit ou fait Mahomet voilà 1400 ans, mais le fait que beaucoup de musulmans le voient comme un modèle pour les actes qu’ils accomplissent au xxie siècle.

Dans la biographie de Mahomet, on peut lire qu’il a mené entre soixante-dix et quatre-vingt-dix guerres rien que dans les huit dernières années de sa vie. Cela signifie une guerre par mois. Il a éliminé les chrétiens et les juifs d’Arabie, et il a imposé l’islam par l’épée. Il a fait décapiter entre 400 et 900 juifs sans défense en un seul jour. Aujourd’hui, on parlerait de crime contre l’humanité. Si 1’on veut établir une distinction entre islam et islamisme, on doit soit condamner Mahomet, soit au moins concéder qu’un tel homme n’a pas la légitimité de servir de modèle à l’individu moderne. L’intangibilité du Coran et du Prophète constitue le fond du problème de l’islam. Quiconque s’y accroche est un islamiste, même s’il prend ses distances avec les atrocités commises par les combattants de l’EI.

En quoi consiste alors l’islamisme ? Où commence-t-il et où s’arrête-t-il ? Daesh, Boko Haram, Al-Qaida sont-ils des groupes islamistes, mais le Hamas, les Frères musulmans ou l’AKP turc, non ? Ces organisations aspirent-elles à autre chose que ce à quoi aspiraient Mahomet et la première génération de musulmans ? À l’époque, ce furent Mahomet et ses compagnons qui divisèrent le monde en fidèles et infidèles. Ce sont eux qui inventèrent le principe du djihad en tant qu’activité permanente des musulmans. Ils conquirent des territoires, ordonnèrent aux chrétiens et aux juifs de choisir entre la conversion, la djizya et la mort. Les femmes et les enfants des armées vaincues étaient réduits en esclavage. Ceux qui font cela aujourd’hui sont des militants islamistes radicaux. Autrefois, on parlait simplement d’islam.

Je cautionnerais une distinction entre islam et islamisme si Mahomet avait été pacifiste, s’il n’avait conduit aucune guerre ni chassé personne de chez lui. J’approuverais qu’on dise que l’EI se livre à un usage abusif du Coran si celui-ci contenait des phrases comme « Aimez vos ennemis » ou « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre ». Mais pourquoi parler d’abus quand on trouve dans le Coran deux cent six passages faisant l’apologie de la violence et de la guerre ? Le Coran contient vingt-cinq ordres dans lesquels Dieu intime sans détour à ses fidèles de commettre des meurtres, avec des formules telles que « tuez-les », « décapitez-les », etc. Pourquoi affirmer que l’EI interprète mal le Coran ? Les guerriers de Dieu n’interprètent rien du tout. Ils ne font que mettre en pratique ce que le Coran exprime sans équivoque.

L’exégèse coranique est nécessaire à ceux qui veulent sortir de ce dilemme et se réconcilier avec la modernité, à ceux qui sont embarrassés à l’idée que leur livre sacré exprime un tel enthousiasme pour la violence. Ils s’obligent à replacer dans leur contexte les propos du Coran et à les limiter au viie siècle. Or, en quoi est-ce modéré de dire que l’islam était violent à l’époque, mais uniquement dans des circonstances précises ? D’autres relativisent cette mise en relation avec les circonstances lorsqu’il s’agit des passages pacifiques du Coran. Pourtant, ces passages-là devraient eux aussi être rapportés à des conditions historiques données et ne suffisent pas à faire de l’islam une religion de paix. Si l’interprétation de ces théologiens pacifiques nous paraît plus exploitable et sympathique, elle n’en est pas automatiquement plus correcte que la lecture des salafistes.

Qu’est-ce alors qu’un islamiste ? Un simple combattant qui agite un drapeau noir et coupe des têtes ? Ou est islamiste quiconque place les lois de l’islam au-dessus du droit séculier ? Pour moi, un père musulman qui interdit à sa fille de participer au cours de natation est un islamiste. Une mère qui conseille à ses enfants de ne pas lier amitié avec des Allemands parce qu’ils mangent de la viande de porc, boivent de l’alcool et se livrent à la débauche, ce qui fait d’eux des impurs, est une islamiste. Les organisations musulmanes qui exercent une influence sur l’enseignement de l’islam, pratiquent la finance islamique, organisent des manifestations contre la guerre de Gaza mais hésitent à prendre position contre Daesh sont, à mes yeux, également des islamistes. De même, tous ceux qui prétendent que la charia est compatible avec la démocratie sont des islamistes car, que ce soit leur intention ou non, ils font de la démocratie le cheval de Troie de l’islam. Ce n’est qu’une fois que l’islam se sera débarrassé de ce défaut de naissance qu’on pourra établir une distinction entre islam et islamisme.

Tout d’abord, les musulmans doivent évacuer l’aspect juridico-politique de l’islam car il comporte des caractéristiques fascisantes. Tant que l’islam part du principe que Dieu est le législateur et que ses lois sont non négociables et non modifiables, il ne fait qu’un avec 1’islamisme. Le christianisme et le judaïsme n’ont pas davantage donné naissance à des démocraties. Il a d’abord fallu que ces religions perdent tout pouvoir politique avant d’être en mesure de cohabiter avec la démocratie. On peut retirer à l’islam son pouvoir politique tout en restant musulman.

On ne peut clairement séparer l’islam de l’islamisme qu’à condition que les musulmans se détachent de l’image islamique de Dieu : un dieu qui téléguide les hommes et les surveille 24 heures sur 24, un dieu jaloux, furieux, qui leur inflige des supplices infernaux pour les punir de petits délits, mais qui ne doit lui-même surtout pas être remis en question. Ce n’est qu’en procédant à une relativisation du message central de l’islam qu’on pourra opérer une différenciation. Ce message central est le suivant : les hommes ont été créés pour servir Dieu et exécuter ses lois sur terre.

Bien sûr, il existe une différence essentielle entre un homme qui décapite des infidèles en Irak ou en Syrie et un père à Copenhague, Paris ou Berlin qui oblige sa fille à porter le voile. Mais tous deux agissent poussés par la nécessité de se plier à la volonté de Dieu et de n’avoir d’autre choix, en tant qu’humain, que d’exécuter la volonté de Dieu ; là est tout le problème. Se plier à la volonté de Dieu se dit « islam » en arabe, et non « islamisme ».

L’islam est à l’islamisme ce que l’alcool est à l’alcoolisme. Tout dépend de la quantité. Un peu d’alcool peut avoir un effet réparateur et récréatif. Beaucoup d’alcool conduit à l’addiction et à l’agressivité. La dimension spirituelle de l’islam est réparatrice et offre un certain réconfort, mais plus l’islam influence la vie, plus on se rapproche de l’islamisme. L’islam, et pas uniquement l’islamisme, ont l’ambition de réguler l’existence d’un musulman du moment où il se lève jusqu’à celui où il va se coucher. Un islam qui veut se détacher de l’islamisme doit d’abord renoncer au djihad, à la charia, à l’apartheid sexuel et à la totale régulation de la vie. Mais alors se pose la question : que reste-t-il de l’islam authentique ?

Ce que nous devrions distinguer, c’est l’islam d’un côté et les musulmans de l’autre. Tous les musulmans ne sont pas des lecteurs aveugles du Coran. Tous ne s’en tiennent pas à chaque rituel ni à chaque principe moral de l’islam. La plupart des musulmans ne fréquentent pas la mosquée. C’est pourquoi il serait erroné d’attribuer les mêmes caractéristiques à tous les musulmans du monde. Il serait erroné de les rendre responsables des monstruosités commises par d’autres. S’en prendre grossièrement à tous les musulmans serait une erreur fatale et une perte. Nous devrions plutôt aider ceux d’entre eux qui veulent que la religion soit une affaire privée. Mais il faut soutenir encore davantage les musulmans qui cherchent à se libérer complètement des structures religieuses rouillées et de l’emprise de la société. Pour dépolitiser l’islam, nous avons besoin de l’aide des musulmans eux-mêmes, sans quoi tout ne sera que peine perdue. Au fond, il ne s’agit pas seulement de radicalisation et d’intégration. C’est l’avenir de toute l’Europe qui est en jeu.

 

Fabrice Nicolino, « Cette gauche qui s’est toujours couchée devant les despotes »

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Fabrice Nicolino

Cette gauche qui s’est toujours
couchée devant les despotes

11 janvier 2017

(Fabrice Nicolino, un des survivants de la tuerie du 7 janvier 2015, célèbre à sa façon, dans son blog Planète sans visa, l’anniversaire du massacre à Charlie Hebdo. Une saine colère.)

 

Vous n’y couperez pas. Hélas ? Je vous livre ci-dessous un très long papier que j’ai écrit pour Charlie de la semaine passée. Il évoque une histoire à laquelle je reste profondément lié, et qui me donne la joie de parler de Victor Serge, l’un des héros de mon Panthéon personnel. Ceux qui auront le courage de s’y mettre constateront que la crise écologique n’est pas, pas tout à fait absente de mon propos. De toute façon, sans révolution morale et intellectuelle, franchement, l’avenir est noir charbon. Au fait, je publie le mois prochain un livre dont le titre est Ce qui compte vraiment. Je vous en reparlerai.

Deux ans déjà. Deux ans qu’il nous faut supporter leurs leçons politiques et morales. Charlie serait allé trop loin. Charlie ne respecterait rien. Charlie l’aurait peut-être bien cherché. Mais derrière les dégoûtantes vomissures de nos grands penseurs de gauche, il y a une histoire. La soumission au totalitarisme.

 

Vous les Pleureuses, vous les salauds qui avez craché sur Charlie tout en faisant les beaux esprits, voici votre histoire, et elle est sinistre. Elle ne commence pas avec la Russie stalinienne, mais c’est là qu’elle a déployé, pour la première fois avec tant de force, sa bassesse. Entre 1917, date de la révolution d’Octobre et 1991, année de la disparition de l’URSS, les intellectuels de gauche français se seront (presque) tous couchés. Et pourtant ! Un, une classe se forme là-bas dès les premières années, farcie de privilèges. Deux, les anciens bolcheviques de 17 sont arrêtés et assassinés après des procès truqués au cours desquels ils avouent ce que les tortionnaires leur ont dicté. Trois, la paysannerie part à la broyeuse, sur fond de collectivisation et de famine organisée, comme en Ukraine. Quatre, des milliers, puis des centaines de milliers, puis des millions d’innocents partent peupler les nombreuses îles de l’archipel du Goulag. (suite…)

PMO, «Peste islamiste, anthrax transhumaniste»

Pièces et main d’œuvre

Peste islamiste, anthrax transhumaniste

Le temps des inhumains

Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour.

Albert Camus, L’Homme révolté

Cela fait quarante ans que les bourgeois intellectuels – universitaires, militants et médiatiques – macèrent dans l’anti-humanisme. Cette haine, dans un monde voué à la machine, est devenue l’idéologie dominante. Contre les transhumanistes avides d’en finir avec l’erreur humaine, et les djihadistes assoiffés d’inhumanité, nous, animaux politiques, défendons le genre humain. C’est bien plus beau lorsque c’est inutile.

Cela fait quarante ans que les beaux esprits s’en vont radotant que « Camus est un philosophe pour classe de terminale. » Si seulement c’était vrai. Ils auraient au moins enseigné l’école du courage et de la droiture à leurs élèves.

Le 12 novembre 2015, nous avons reçu ce message du journal Libération :

Madame, Monsieur,
Samedi 28 novembre, Libération organise à Grenoble une journée de débats consacrée à la santé connectée. Ce Forum sera à la fois la vitrine des innovations de santé mais aussi le lieu du débat et de la réflexion sur les conséquences politiques, économiques et sociales d’une telle transformation.

Nous aimerions inviter un représentant de Pièces et Main d’Oeuvre à prendre part au débat « Le progrès, un débat de société? ». Cette rencontre aura lieu samedi 28 novembre de 18h30 à 20h, à la Faculté de médecine de l’Université Joseph Fourier.

Dans l’attente de votre retour, je vous prie de croire en mes sentiments les plus distingués.

Lauren Houssin Forums Libération

Le 13 novembre 2015, avec la France entière nous avons reçu ce message de l’Etat islamique :

Un groupe ayant divorcé la vie d’ici-bas s’est avancé vers leur ennemi, cherchant la mort dans le sentier d’Allah, secourant sa religion, son prophète et ses alliés, et voulant humilier ses ennemis. (…) Huit frères portant des ceintures d’explosifs et des fusils d’assaut ont pris pour cible des endroits choisis minutieusement à l’avance au cœur de la capitale française (…) où étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité.

Qu’est-ce qui nous fait agir, nous, les humains ? On peut lister toutes sortes de facteurs, matériels, psychologiques, affectifs, politiques, culturels. Mais en fin de compte, ce qui nous fait choisir une direction plutôt qu’une autre, ce sont les idées. C’est-à-dire des formes – eidos, en grec. « L’image d’une chose », dit Descartes. L’idée qu’on se fait de ce qui est juste, bon, désirable, par exemple. Nous ne cessons de répéter, quand on nous demande « quoi faire », à nous, Pièces et main d’œuvre, que les idées ont des conséquences. Nous menons une lutte d’idées ; nous devons par conséquent être capables de forger et d’énoncer les idées qui nous font choisir une direction – qui devraient nous faire agir.

(suite…)