George Orwell, recension de « Nous autres »

Version imprimable de Nous autres par Orwell

George Orwell

Recension de Nous autres
de E.I. Zamiatine

(1946)

Traduction par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun
Ivrea/Encyclopédie des Nuisances, 2001

Plusieurs années après en avoir entendu parler, j’ai fini par mettre la main sur un exemplaire de Nous autres, de Zamiatine, qui, en cette époque d’autodafés, est une véritable curiosité littéraire. En consultant Twenty-five Years of Soviet Russian Literature, de Gleb Struve, voici ce que j’ai appris sur l’histoire de ce livre :

Zamiatine, mort à Paris en 1937, était un romancier et critique russe qui avait publié un certain nombre d’ouvrages aussi bien avant qu’après la révolution. Nous autres a été écrit vers 1923, et bien qu’il n’y soit pas question de la Russie, ni même directement de la politique contemporaine – il s’agit d’une fiction située au XXVIe siècle de notre ère –, sa publication a été interdite pour cause de déviation idéologique. Un exemplaire du manuscrit a pu sortir du pays, et le livre est paru dans des traductions en anglais, en français et en tchèque, mais jamais en russe. La traduction anglaise a été publiée aux États-Unis, et je n’ai jamais réussi à m’en procurer un exemplaire ; mais comme le livre est disponible dans sa version française, j’ai pu m’en faire prêter un. Autant que je puisse en juger, c’est un livre des plus singulier, même si ce n’est pas un ouvrage de tout premier ordre, et il est surprenant qu’aucun éditeur anglais n’ait pris l’initiative de le rééditer.

La première chose qui ne peut manquer de frapper quiconque lit Nous autres – et qu’à ma connaissance personne n’a jamais relevée –, c’est qu’Aldous Huxley s’en est très certainement inspiré, du moins en partie, lorsqu’il a écrit Brave New World. Il est question dans ces deux ouvrages de la révolte de l’esprit humain primitif contre un monde rationalisé, mécanisé et sans souffrance, et les deux histoires sont censées se dérouler dans environ six cents ans. L’atmosphère est analogue dans les deux livres, qui décrivent approximativement le même type de société, bien que celui de Huxley traduise une moindre conscience politique et soit davantage influencé par des théories biologiques et psychologiques récentes.

Au XXVIe siècle, tel que le conçoit Zamiatine, les habitants d’Utopie ont perdu toute individualité, à tel point qu’ils ne sont plus désignés que par des numéros. Ils vivent dans des maisons de verre (ce livre a été écrit avant l’invention de la télévision), ce qui permet aux membres de la police politique, les « Gardiens », de les surveiller plus facilement. Ils portent tous des uniformes identiques, et on appelle communément un être humain « un numéro », ou encore « un unif » (uniforme). Ils se nourrissent d’aliments synthétiques, et leur distraction habituelle consiste à marcher en rangs par quatre pendant que l’hymne de l’État unique est diffusé par des haut-parleurs. Périodiquement, ils sont autorisés pendant une heure (appelée « heure sexuelle ») à baisser les rideaux de leurs appartements de verre. Bien entendu, le mariage n’existe pas, sans que la vie sexuelle soit pour autant parfaitement libre. Pour faire l’amour, chacun dispose d’une sorte de carnet à souches de tickets roses, et le partenaire avec lequel il passe une de ces heures sexuelles autorisées inscrit son nom sur le talon du carnet. L’État unique est dirigé par un personnage appelé « le Bienfaiteur », qui est réélu chaque année par la population tout entière, le vote étant toujours unanime. Le principe directeur de l’État est que le bonheur et la liberté sont incompatibles. Au jardin d’Éden, l’homme était heureux, mais il a, dans sa folie, exigé la liberté, et il a été chassé dans le désert. Maintenant, l’État unique lui a rendu le bonheur en le privant de sa liberté.

Jusque-là, la ressemblance avec Brave New World est frappante. Mais alors que le livre de Zamiatine est moins bien construit – l’intrigue, assez faible et décousue, est trop compliquée pour être résumée –, il possède une pertinence politique qui fait défaut à celui de Huxley. Dans ce dernier, le problème de la « nature humaine » est, en un sens, résolu, car l’auteur suppose que, grâce aux traitements prénatals, aux drogues et à la suggestion hypnotique, l’organisme humain peut être spécialisé à volonté. Il est aussi facile de produire un travailleur scientifique de haut niveau qu’un semi-crétin epsilon, et dans les deux cas il est facile de venir à bout des vestiges d’instincts primitifs, tels que le sentiment maternel ou le désir de liberté. Cependant, on ne comprend pas très bien pour quelles raisons la société doit être stratifiée si rigoureusement. Ce n’est pas à des fins d’exploitation économique, mais le désir de brutaliser et de dominer ne semble pas non plus être l’explication. Il n’y a pas de soif de pouvoir, pas de sadisme, aucune espèce de violence. Ceux qui sont au sommet n’ont aucun motif véritable de s’y maintenir, et si chacun connaît une sorte de bonheur dans la vacuité, la vie est devenue si vaine qu’il est difficile de croire qu’une telle société puisse se perpétuer.

Le livre de Zamiatine est, dans l’ensemble, plus en rapport avec notre situation actuelle. En dépit de l’éducation, et de la vigilance des Gardiens, les instincts anciens sont loin d’avoir tous été étouffés. Le narrateur, D-503, qui, malgré ses talents d’ingénieur, est une pauvre créature conformiste, une sorte de version utopique du « Billy Brown de la ville de Londres », est constamment horrifié par les pulsions ataviques qui s’emparent de lui. Il tombe amoureux (ce qui naturellement est un crime) d’une certaine I-330 qui appartient à un mouvement de résistance clandestin et qui parvient, pendant un temps, à l’inciter à la révolte. Quand la rébellion éclate, il apparaît que les ennemis du Bienfaiteur sont en fait très nombreux, et que ces gens, outre qu’ils complotent pour renverser l’État, vont jusqu’à se livrer, une fois leurs rideaux baissés, à des vices tels que le tabac et l’alcool. D-503 est finalement sauvé des conséquences de sa propre folie. Les autorités annoncent qu’elles ont découvert ce qui a provoqué les désordres récents : certains êtres humains souffrent d’une maladie appelée l’imagination. Le centre nerveux responsable de l’imagination a désormais été localisé, et la maladie peut être guérie par un traitement aux rayons X. D-503 subit l’opération, après quoi il lui est facile de faire ce qu’il savait depuis le début être son devoir : dénoncer ses complices à la police. C’est en toute sérénité qu’il assiste au supplice de I-330, torturée sous une cloche de verre à air comprimé (1) :

Elle me regarda ensuite, les mains serrées aux bras du fauteuil, jusqu’à ce que ses yeux se fussent complètement fermés. On la sortit, pour la faire revenir vivement à elle au moyen des électrodes, et on la remit sous la cloche. Cette opération fut répétée trois fois, et jamais un mot ne sortit de ses lèvres.

Ceux que l’on avait amenés en même temps qu’elles se montrèrent plus honnêtes. Beaucoup parlèrent dès le premier essai. Ils iront tous demain à la Machine du Bienfaiteur (2).

La Machine du Bienfaiteur est la guillotine. Il y a de nombreuses exécutions dans l’Utopie de Zamiatine. Elles ont lieu en public, en présence du Bienfaiteur, et sont accompagnées par des odes triomphales que récitent les poètes officiels. La guillotine n’a évidemment rien à voir avec l’ancien instrument rudimentaire ; il s’agit d’un modèle très perfectionné qui liquide littéralement sa victime et la transforme instantanément en une bouffée de fumée et une flaque d’eau claire. En fait, l’exécution est un sacrifice humain, et la scène qui la décrit évoque délibérément l’ambiance des sinistres civilisations esclavagistes de l’Antiquité. C’est cette compréhension intuitive de l’aspect irrationnel du totalitarisme – les sacrifices humains, la cruauté considérée comme une fin en soi, l’adoration d’un chef qu’on dote d’attributs divins – qui fait la supériorité du livre de Zamiatine sur celui d’Huxley.

Il est facile de comprendre pourquoi la publication de ce livre a été interdite. La conversation suivante (que j’abrège quelque peu) entre D-503 et I-330 aurait largement suffi à provoquer les coups de ciseaux de la censure :

– Tu ne vois pas que ce que vous préparez, c’est la révolution ?
– Oui, c’est la révolution, pourquoi cela ne tient-il pas debout ?
– Parce qu’il ne peut y avoir de révolution. Parce que notre révolution a été la dernière et qu’il ne peut plus y en avoir. Tout le monde sait cela.
– Mon cher, tu es mathématicien […], eh bien, cite-moi le dernier chiffre.
– Quoi ? Je ne comprends pas, quel dernier chiffre ?
– Eh bien, celui du dessus, le plus grand !
– Mais, I, c’est absurde. Le nombre des chiffres est infini, il ne peut y en avoir un dernier.
– Alors pourquoi parles-tu de la dernière révolution ?

On trouve dans le livre d’autres passages semblables. Cependant, il est fort possible que Zamiatine n’ait pas particulièrement visé le régime soviétique dans sa satire. Ayant écrit son livre à peu près à l’époque de la mort de Lénine, il ne pouvait songer à la dictature stalinienne, et nul ne se serait révolté contre la situation que connaissait la Russie en 1923 au motif que la vie y devenait trop sûre et confortable. Zamiatine ne semble pas viser un pays particulier, mais les buts auxquels tend la civilisation industrielle. Je n’ai lu aucun de ses autres livres, mais Gleb Struve m’apprend qu’il a passé plusieurs années en Angleterre et écrit quelques satires cinglantes du mode de vie anglais. À la lecture de Nous autres, il est évident qu’il était très attiré par une vie plus primitive. Emprisonné par le gouvernement tsariste en 1906, puis par les bolcheviks en 1922, et cela dans le même couloir de la même prison, il avait quelques raisons d’abhorrer les régimes politiques sous lesquels il avait vécu. Mais son livre n’est pas seulement l’expression de ses griefs. C’est surtout une étude sur la Machine, ce génie que l’homme a étourdiment laissé s’échapper de sa bouteille et où il ne peut plus le faire rentrer. Voilà un livre auquel il faudra prêter attention quand il sera publié en langue anglaise.

Tribune, 4 janvier 1946

Notes
1. En fait, il s’agit d’un mécanisme de raréfaction de l’air. (N.d.T.)
2. Nous autres. (Traduction B. Cauvet-Duhamel.)

 

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