Maurice Genevoix et René Barjavel, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Maurice Genevoix et René Barjavel
Notre Bibliothèque Verte (n° 37 & 38)

Mis en ligne par PMO sur leur site le 20 novembre 2021

Maurice Genevoix (1890-1980) et René Barjavel (1911-1985) sont deux enfants de la guerre industrielle. Elle avait bien commencé quelques décennies avant leur naissance, aux États-Unis avec la guerre de Sécession (1861-1865), l’utilisation des chemins de fer et l’apparition du premier sous-marin ; en Europe, lors de la guerre franco-prussienne (1870-1871), avec ces mêmes chemins de fer et les canons à longue portée ; mais en 14-18, lors de la Grande Guerre, de la Première Guerre mondiale, le fantassin Maurice Genevoix découvre avec Ceux de 14, ce que signifie la « mobilisation totale » (Luddendorf) de tous les moyens/machines scientifiques, économiques, industriels, spirituels et humains, organisés militairement, sous la direction de la « technocratie » (Smyth, 1919). Une organisation et des organisateurs qui se révèlent d’une telle efficacité que leur principe et leur activité se développent en tant de paix, de guerre « froide » ou « par d’autres moyens ». La Deuxième Guerre mondiale, celle que connut le zouave René Barjavel, hisse à la puissance nucléaire et cybernétique les capacités destructrices des complexes militaro-industriels qui les détiennent. Fascistes, communistes ou libéraux.

Que peuvent nos deux petits vieux, nos deux petits hommes « d’avant », deux ruraux lettrés, fous de lecture et d’écriture, dans ce déchaînement de destruction et de perdition sans retour ? Le premier témoigne. C’est par lui que nous savons ce que fut la guerre des machines contre les corps. Ce qu’était la nature, hommes et bêtes dans les bois, avant l’avènement du règne machinal. Le second anticipe le Ravage dès 1943, et à travers ses fables populaires expose sans illusion les ressorts de la volonté de puissance, et ses conséquences tragiques. Ils ne se prétendent pas « écologistes » : ils le sont. Et c’est pourquoi nous les rangeons avec gratitude dans Notre Bibliothèque Verte.

Pièces et main d’œuvre

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Maurice Genevoix
(1890-1980)

Il est des hommages semblables à des enterrements. Maurice Genevoix est entré au Panthéon en novembre 2020, sur décision d’Emmanuel Macron. Le champion des affaires et de la politique, commandant des troupes de la technocratie en marche, exprima la reconnaissance de la patrie pour l’écrivain combattant, et avec lui à Ceux de 14. Quarante ans auparavant, Valéry Giscard d’Estaing, prédécesseur néo-libéral de Macron, et lui-même expert en modernisation des zones blanches du territoire français, évoquait en ces termes l’ancien secrétaire perpétuel de l’Académie française, mort d’une crise cardiaque à l’âge de quatre-vingt-dix ans, honoré par des funérailles nationales dans la cour des Invalides :

« La langue et la culture française perdent avec Maurice Genevoix leur meilleur ambassadeur. Nul mieux que lui ne savait traduire avec autant de pureté les frémissements de la pensée. Aimant et exaltant la nature sous toutes ses formes, il était le premier de nos écologistes » (9 septembre 1980).

Chez les industriels, on aime la littérature et la nature une fois les affaires terminées. Comme un délassement de l’esprit, une plaisante rêverie, un retour au sensible. Même s’ils ne font pas tourner le monde, il faut bien des artistes comme Genevoix, témoin de l’histoire, chantre du terroir, peintre animalier. Et c’est ainsi qu’un écrivain superbe disparaît pour de bon des mémoires. Écrivain de guerre, écrivain régionaliste : deux étiquettes comme deux placards. Quant aux ors de l’Académie française, où il fut élu en 1946, ils contribuèrent à donner de l’écrivain une image compassée et datée, à l’instar des dictées et des exemples grammaticaux tirés de son œuvre, qui accablèrent nos grands-parents. Pourtant, par-delà le monument littéraire qu’est Ceux de 14, on emploiera bien sa peine en s’immergeant dans la prose du romancier. Sur un point, au moins, Giscard a raison : sans se revendiquer du tout écologiste, Genevoix est un écrivain de la nature d’une sensibilité si aiguë qu’il a toute sa place dans notre propre bibliothèque de « naturiens ».

Il naît en 1890 à Decize, une bourgade de la Nièvre, au bord de la Loire. Son père, issu d’une lignée de pharmaciens, se marie avec la fille d’un épicier en gros, habitant Chateauneuf-sur-Loire près d’Orléans, où il s’installe définitivement. L’enfance se déroule entre la maison de ses parents, le magasin et la maison de sa grand-mère. La pêche sur les bords de Loire, les promenades dans les bois environnants, le compagnonnage des animaux bercent le jeune Genevoix, en un temps qui prend fin d’un coup en 1914, avec la liquidation de la jeunesse paysanne. Homme fait, l’écrivain se remémore sans cesse ce monde d’avant :

« Je tiens, et plus que jamais, pour un privilège d’avoir, futur écrivain, passé toute mon enfance dans une petite ville française d’avant 1914. L’école, reflet elle-même de la bourgade avec ses paysans-vignerons, ses fils de pêcheurs, de bourreliers, de charrons, de taillandiers, de sabotiers, nous intégrait à un petit monde infiniment divers et chaleureux.

Il y avait tout à la fois confrontation, opposition, brassage, au demeurant mutuel enrichissement. » (Jeux de Glaces)

L’enfant, lui, est vif d’esprit, gamin pétulant et excellent élève, aux dires des rapports scolaires. Au lycée, à Orléans, il est bon camarade, ce qui l’aide à surmonter les contraintes et la discipline. Les heures d’étude sont dédiées aux arts plastiques (il persévérera, avec un certain talent, dans la peinture) et à la lecture du Livre de la jungle, puis Daudet, les romantiques et Balzac, un de ses maîtres. Vient l’heure de l’hypokhâgne et de la khâgne, au lycée Lakanal de Sceaux. Études entrecoupées d’une année de service militaire, avant de réussir le concours d’entrée à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, où, brillant étudiant du « réalisme dans les romans de Maupassant » (titre de son diplôme d’études supérieures), il devient en 1914 le « cacique » de sa promotion.

Ascension rapide, et l’on comprend qu’un Macron y ait vu, opportunément, un exemple de la méritocratie française. Pourtant, l’enfant Genevoix a déjà côtoyé l’angoisse et la mort révoltante. A l’âge de huit ans et demi, pour relever le défi d’un camarade, Genevoix a sauté du haut d’un grenier, et s’est cassé la jambe. En l’enroulant dans une gaine gorgée de silicate de soude, on tente de guérir la fracture. Mais, après le traitement, apparaît sous la gaine une jambe anémiée. Le remède de l’époque consiste à plonger le membre étiolé dans des bains de sang frais. Et l’on conduit l’enfant à l’abattoir. Plus exactement l’échaudoir du boucher du village. Une grange au fond de la cour, où le tout jeune convalescent, assis sagement sur une chaise, attend que le bœuf soit sorti de sa stalle puis assommé, égorgé et vidé de son sang destiné à servir de cataplasme pour la blessure. Dans son Tendre bestiaire (1969), qui débute sans surprise à la lettre « A » par cet épisode de l’abattoir, Genevoix rappelle ce bruit de succion du seau de sang, quand l’air rentre dans le trou occupé par la jambe, une fois celle-ci arrachée au liquide refroidi :

« Ce bruit, je l’ai encore, je l’ai toujours dans les oreilles. Quinze ou seize ans plus tard, en 1914, en 1915, c’était des hommes que je voyais saigner et mourir. Mais dans ce que j’ai senti alors, je devais reconnaître cet amour de la vie, ce souci, ce respect, cette tendresse, et cette admiration aussi qui sont venus, en contraste et comme pour une revanche, m’emplir le cœur dans l’échaudoir du boucher Parendeau lorsque j’avais huit ans et demi, et qui ne m’ont jamais quitté. »

En 1903, à l’âge de treize ans, Genevoix perd sa mère, foudroyée par une crise d’éclampsie (crise convulsive chez la femme enceinte, résultant d’une hypertension artérielle). Une perte qui laisse son père atone.

La mort et la vie, indissociables. L’une impliquant l’autre, la première appelant au sursaut de la seconde. Mais il y a mort et mort. La mort acceptée est celle qui, en définitive, se trouve niée, ou dissoute une fois que l’on s’élève à la conscience de la cyclicité du vivant. Genevoix, comme Giono, un autre amoureux de la nature ayant combattu en 14 au sein du grand troupeau, est un écrivain du temps cyclique.

Puis il y a l’autre mort, la mort insupportable, administrée mécaniquement. Celle qui, à partir d’août 1914, appelle l’étudiant sur le front de Verdun, dans la Meuse. Genevoix vient de rentrer chez son père pour les vacances. Dans l’attente de la dernière année d’études, consacrée par l’agrégation de lettres, il se détend en pêchant et marchant, autour de ses camarades du lycée et de la communale, avant d’aller fréquenter les filles le soir venu. Le 2 août, celui qui se destine à une carrière d’enseignant est mobilisé en tant que sous-lieutenant du 106e régiment d’infanterie. Entre le 25 août 1914 et le 25 avril 1915, où trois balles le mettent hors combat, il arpente la vallée de la Meuse et participe aux plus durs assauts de la Grande Guerre. Depuis les tranchées, il écrit à Paul Dupuy, secrétaire général de PENS Ulm, qui l’encourage à retranscrire son expérience. Le lieutenant noircit des carnets à la lumière de la bougie, qu’il tourne au propre lors des temps de repos, avant de les envoyer à Dupuy. Lequel décèle le génie littéraire.

Genevoix dépose pour l’histoire. Il ne romance rien. Son style est clinique, sans emphase. Boches et Français y sont ce qu’ils sont, dans le quotidien de la guerre : la boue, la faim, les combats, les cadavres d’hommes et d’animaux, les bêtes mêlant leur plainte aux hommes sur le champ de bataille. De la mémoire vive du combattant sortent quatre récits de guerre (« Sous Verdun » ; « Nuits de guerre » ; « La boue » ; « Les Éparges ») rassemblés en 1949 sous le titre Ceux de 14.

Cependant, neuf mois après sa mobilisation, le 25 avril 1915, un tireur embusqué abat Genevoix sur la crête des Éparges. Deux balles dans le bras gauche, une troisième dans la poitrine. Évacué par ambulance de la tranchée de Calonne (où est tombé quelques mois avant Alain-Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes) jusqu’à l’hôpital de Verdun, il est déclaré invalide à 80 % à l’automne 1915. Il a frôlé l’amputation et perdu l’usage de son bras gauche. Il ne reviendra pas parmi les siens, camarades normaliens, amis du régiment. Les seuls à pouvoir comprendre. Alors il retourne à Chateauneuf-sur-Loire, le pays de l’enfance, poussant quelques visites à Paris. Depuis son bureau de l’ENS, Paul Dupuy le presse de mettre en forme un premier volume. Ce sera Sous Verdun, paru en version censurée en 1916 (car Genevoix dit tout, sans se soucier de gloriole militaire nationale). Pressenti pour le prix Goncourt, il est devancé par l’ouvrage de Henri Barbusse, Le feu, qui dénonce la guerre capitaliste et bénéficie du soutien du Parti communiste. On lui préfère encore Les croix de bois, de Roland Dorgelès, avec son idéalisation du poilu, qui agrée aux associations d’anciens combattants. Un professeur de littérature comparée, Jean Norton Cru, enseignant aux États-Unis, lui-même fantassin en 14, publie à la fin des années 1920 l’ouvrage Témoins, tentative de classification des écrits de guerre en fonction de leur fidélité à la réalité vécue sur le front. Son travail minutieux place sans appel l’ouvrage de Genevoix, au-dessus des autres. Pour toute récompense, Jean Norton Cru est calomnié par les communistes et par les sectateurs de Dorgelès, et l’œuvre de Genevoix minorée.

Début 1919, le ministère prétend faire passer l’agrégation aux élèves anciens combattants. Atteint par la grippe espagnole, Genevoix claque la porte de l’ENS et retrouve la Loire. Il s’y enracine pour terminer, en 1923, le dernier volume de ses huit cents pages d’écrits de guerre, « Les Éparges ». Parallèlement, il s’essaie à ses premiers romans, dont Rémi des rauches, en 1922, puis Raboliot, lauréat du prix Goncourt en 1925.

Romans champêtres et régionalistes parce qu’ils ont pour cadre la Loire et les marais de Sologne ? Ce serait lire à contresens. Par leurs héros capables d’être à la nature, de la sentir du dedans, ces histoires sont traversées par une pulsion de vie. Mais toutes deux se déroulent à l’ombre des mécaniques mortifères de la civilisation du progrès. La Loire, à bien des égards personnage central de Rémi des rauches, est un fleuve en déclin, qui subit les mutations économiques, l’exode rural et le développement des nouvelles voies de communication entre la campagne, les rives du fleuve et la ville. Rémi, tonnelier flâneur et pêcheur, ne fait qu’un avec les rauches, ces plantes à feuilles coupantes dont les touffes bordent le fleuve. Il reste en lui une sauvagerie, qui lui fait aimer la Loire non seulement comme un décor idyllique mais encore comme une force mettant les hommes à l’épreuve, comme lors de ses crues. Aussi son amour pour sa femme Bertille, jeune fille rangée qui l’entraîne à la ville auprès d’un commerçant parasite d’Orléans, amenuise-t-il ses forces. Artisan et poète, il devient travailleur à la pièce, séparé du tout de son œuvre, à une cadence industrielle : « Est-ce que c’est ça une vie ? Autant vaudrait devenir machine », finit-il par s’écrier. Le héros puise son réconfort auprès d’un sage errant sur les bords de Loire, le père Jude, disciple du socialiste « utopique » Charles Fourier. Genevoix, qui se documente scrupuleusement avant d’écrire, utilise la voix fouriériste pour faire l’éloge de la « bonne terre chaude et vivante », comme un appel adressé à Rémi, qui finit par fuir la ville pour revenir dans le giron utopique de l’enfance.

Le personnage de Raboliot, furtif comme un lapin de rabouillère (le terrier du lapin de garenne), illustre également la défense par Genevoix du premier des droits de l’homme. Le droit naturel, trop souvent négligé, de se sentir vivant en participant à l’universelle vie. Sans attenter aux droits d’autrui, ajoute l’écrivain, sans risquer ces « empiétements hargneux qui débordent inévitablement sur la bagarre ou sur la guerre ». Vivre, et laisser vivre. Raboliot, c’est l’histoire d’un chasseur solognot, un braconneur, traqué par un gendarme brutal, nommé Bourrel. Le sauvage (en réalité un faux sauvage, qui reste attaché à son giron familial) est pourchassé par les forces de l’ordre, garantes de la propriété foncière. Pour préserver sa liberté, Raboliot se mue en homme des bois. Sa liberté n’est rien sans la nature qui, partout, fait sens. Nature signifiante dont la disposition des futaies, l’épaisseur des feuillages, les couvertures de ronces indiquent l’évènement malheureux, la cachette opportune ou l’offrande giboyeuse. Plus la traque se fait intense, et Bourrel barbare (en exécutant à bout portant la chienne de Raboliot, écho de l’arbitraire de la mort infligée au bœuf dans la cour du boucher), plus Raboliot doit s’en remettre à son corps « sans cesse vigilant », à sa mémoire chamelle, à son instinct de chasse et de ruse d’où naît, par pleine nécessité, la joie de vivre :

« Voilà, tous ces gens ne savent pas. Comment est-ce qu’il saurait, Bourrel, que le clair de lune est vivant, que son visage se montre à la fenêtre, se glisse à la fente des volets ou brille par terre sur le carreau ? Que le zinc d’une gouttière tintant aux gouttes de la pluie égrène une chanson parleuse ; et que le vent qui passe à la cime des pineraies, c’est une grande voix autoritaire à laquelle il est vain de vouloir désobéir ? »

Vie et mort indissociables, disions-nous. Au moment où il confectionne ces histoires, Genevoix travaille encore à ses récits de guerre. Dans les années 1920, il s’arrange avec les fantômes qui le hantent. Il censure un passage de Sous Verdun, dans lequel il raconte comment il a tué, pendant l’assaut de la Vaux-Marie en septembre 1914, trois Allemands en leur tirant dans le dos à bout portant. Réorganisant les récits pour l’édition de 1949, il réintroduit le passage, par honnêteté envers ce souvenir ineffacé. Genevoix veut dire la vérité. Il reste toute sa vie attaché à ceux de 14, devenant notamment président du Comité du mémorial de Verdun, inaugurant le musée de la Grande Guerre en 1967. Il faut voir au-delà du vernis suranné que l’on accole à un membre de l’Académie française, élu en 1946, devenu secrétaire perpétuel en 1958 jusqu’en 1974. Parisien et mondain, président du Comité des programmes de la Radiodiffusion française, président du prix littéraire du Prince de Monaco, administrateur de la Revue des deux mondes, bon client pour la radio et la télévision, il le fut assurément. Voyageur aussi : Palestine, Canada, Afrique, dont il tire des journaux de voyage et des romans. Mais à l’échelle de sa longue vie, ces épisodes parisiens comptent moins que son attachement à sa Loire natale, pays de l’enfance et de la jeunesse, où il approfondit son lien avec la nature.

En 1927, Genevoix acquiert une maison aux Vernelles, en bord de fleuve, non loin de Chateauneuf-sur-Loire. Il peint, accueille des amis artistes et poètes (Max Jacob, Vlaminck, Jean Guéhenno). Pendant une dizaine d’années, il se consacre à l’écriture, avec en point d’orgue son chef-d’œuvre, La dernière harde (1938). Un roman qui porte à son point le plus haut l’exaltation du vivant. C’est l’histoire d’un chasseur et d’un cerf rouge dans leur affût mutuel. Un texte écrit du point de vue de l’animal. Pour rédiger ce roman, Genevoix lit quantité d’ouvrages spécialisés sur la vénerie, prend des notes, fait des fiches, et se rend sur le terrain pour observer. La vieille méthode naturaliste des Goncourt. Une discipline de travail qui force l’admiration et dont le rendu, quoi qu’en disent les déconstructeurs chagrins d’aujourd’hui, est un hommage à notre langue française.

Dans La dernière harde, Genevoix unit les opposés : à distance par sa documentation, il place son lecteur au cœur de la nature, il l’envoûte par des mots inusités. À suivre le cerf traqué, à le devenir, nous sentons le retour des saisons, ce cycle qui recommence à chaque partie du roman. Genevoix chante la temporalité de la vie. Mais, encore une fois, la mort l’obsède. De la même manière que, à la guerre, le soldat hors de lui tombe dans la barbarie, les veneurs finissent par outrepasser les rituels de la chasse et tuent, par défaut, un cerf trop jeune. Le héros humain, nommé La Futaie, qui tient un temps le cerf rouge captif avant de le relâcher pour l’assaut final, se distingue du braconnier, Genou, figure brute qui tue pour le plaisir. Au moment de l’affrontement décisif, le piqueux (homme de vénerie responsable de l’entretien des chiens et de leur conduite à la chasse) hésite et, contre l’ordre naturel, le cerf rouge se laisse aller à la mort en se jetant sur la dague du chasseur. Les contempteurs de la chasse sportive peuvent se rassurer : si le thème revient chez Genevoix, lui qui est davantage un pêcheur, il soutient que cette affaire-là se termine « toujours mal ». À l’évidence, dans la chasse se joue autre chose, où se mêlent l’instinct vital et la distance symbolique. Terrain idéal pour un écrivain des forces naturelles.

En 1967, Genevoix reprend le thème sous la guise d’une aventure médiévale, dans La forêt perdue. Un piqueux et son jeune seigneur, fascinés par la forêt que le plus vieux seigneur avait soigneusement délimitée et interdite aux empiétements humains, sont conduits par leur volonté de puissance à franchir la limite. Une sorte de druide ou chamane, réminiscence du père Jude dans Rémi des rauches, tente de les arrêter, et de contenir les charges d’un cerf aux abois. En vain. C’est à une jeune vierge, ou sainte, fille du jeune seigneur, qu’il appartiendra de restaurer la forêt dans sa paix et son mystère. Genevoix s’en explique :

« Une œuvre, si elle est vivante, porte toujours en soi une philosophie, une morale ; et aussi, au rebours de tout didactisme oraculaire, un enseignement. Mais il arrive, au soir d’une vie, que l’on se laisse aller à expliciter davantage, que l’on cède à une certaine complaisance envers ce que l’on croit être une sagesse, que l’on appuie, dans un désir de partager, sur le « message » porté par un des derniers livres, une dernière bouteille à la mer. » (« Questions à Maurice Genevoix », projet de préface à l’édition de La forêt perdue par les éditions Rombaldi)

S’il y a message, il n’est pas partidaire. Fervent gaulliste pendant la Seconde Guerre mondiale (qu’il passe en zone libre, en Aveyron, dans la maison de son beau-père), ce que le général lui rend bien, Genevoix garde ses distances avec l’action. Quel serait le contenu de sa bouteille à la mer, pour qui se débat dans les restes du naufrage industriel ?

On pourrait le résumer par un attachement viscéral et quotidien à tous les organismes vivants, seule preuve en actes de notre humanité. Et cette certitude, orwellienne (voir les « Réflexions sur le crapaud ordinaire[1] », que quiconque serait devenu incapable de jouir par tous ses pores du retour du printemps préparerait à l’humanité un triste avenir. Peu importe son obédience politique. Peu importe sa théorie de l’émancipation. Éternel combattant de la vie, Genevoix exalte dans ses Bestiaires la prodigalité ordinaire du monde vivant, visible chez les compagnons les plus courants de l’être humain. Un bestiaire, avance-t-il, c’est l’occasion de « refaire amitié avec d’autres créatures vivantes, des bêtes libres. Elles ont de quoi nous émouvoir, nous toucher, nous apprendre ou nous réapprendre bien des choses ». Comme à l’enfant en nous, ici celui de Chateauneuf-sur-Loire, reconduit, loin des salons de l’Académie, vers les mondes vrais des feuilles, des eaux courantes, des grands espaces, parcourus par l’ablette et la truite, l’abeille et le vanneau.

L’écrivain embrasse toute la création, y compris les nuisibles, tel ce détestable acarien, l’aoûtat, larve rouge causant de terribles démangeaisons, qu’il accuse d’avoir envoûté Hitler lors de longues nuits de Walpurgis, pour notre commun enfer (Bestiaire enchanté). Chaque bestiaire affirme la persévérance de la nature, le retour du cycle, à l’ombre des déprédations de l’industrie. La nature fait retour, autant qu’elle occupe la mémoire. Avec, parfois, cette pointe de nostalgie vengeresse, comme lorsque l’apiculteur Robin-aux-abeilles, homme accordé à « l’ordre naturel du monde, aux météores, aux saisons, aux retours des aurores et des jours », se réjouit qu’un apiculteur amateur, délateur et collabo en 1944, ait été piqué à mort par ses propres abeilles.

Il paraît, ces temps-ci, que l’écologisme se conjugue avec l’animalisme et l’animisme. Qu’il est besoin de la science latourienne et de l’anthropologie descolienne pour y comprendre quelque chose, et ranimer les braises du vivant. Penser comme un fleuve, sentir comme une ablette, tressaillir et aimer comme un cerf, lutter comme un sanglier, tout cela est déjà chez Genevoix. Sa méthode, elle, est aux antipodes de l’emphase conceptuelle : se concentrer sur la simple existence, sur ce qui est là devant, à portée d’une promenade par les bois, d’une partie de pêche, d’une observation nocturne. Puis rentrer chez soi, se poster à son bureau avec vue sur la Loire, et coucher sur papier, en maître de la langue, les termes les plus précis afin d’entrer en sympathie avec la nature, ou le vivant, qui ne font qu’un. Cacique d’une promotion d’élite, Genevoix comprend et apprécie la philosophie, mieux que nos post-modernes apologistes du « vivant », dont les dithyrambes sonnent faux. Comme artificiels et forcés. C’est que la clé de notre sensibilité ne se trouve pas dans leurs élucubrations théoriques. À défaut de vivre directement, seul l’art semble capable, par le symbole, de remplir cette fonction. Pour qui a survécu, comme le lieutenant du 106e RI, il ne s’agit pas seulement, dit-il, de cueillir le jour qui passe mais de l’accueillir comme une révélation, celle du mourant transpercé par trois balles, gisant, mais trouvant encore la force d’entrouvrir les yeux vers le ciel et le monde. La terminologie religieuse est opportune : Genevoix, comme la lignée genevoise dont il est issu, est catholique. Mais sa religion est celle de saint François d’Assise (1181-1226), l’auteur du Cantique des créatures : un chant d’amour pour tout le créé, la limite posée à l’hybris humaine. Dans le roman tardif Un jour (1976), Genevoix en exprime l’essentiel par la voix du sieur Fernand d’Aubel, un sage naturien que le narrateur visite par mégarde en son domaine, suite à une promenade prolongée :

« Qu’est-ce que Dieu, dit mon compagnon, sinon la création même ? Il est partout. Nous sommes baignés dans son immanence. Convenez que, s’il nous a créés à Son image, nous le Lui avons bien rendu. Quelle puérile outrecuidance ! C’est nous qui Le transcendons, qui Le définissons. Le cernons. L’étouffons sous nos dérisoires attributs, et qui pensons être quittes envers Lui en affectant nos générosités d’une prime de majoration : plus haut de taille, de plus gros biceps, une barbe plus longue et plus blanche. Ma religion est au rebours. Je suis né catholique, je le reste. Mais je demande à Dieu qu’il me laisse Le prier à travers Sa création, une nappe de jacinthes bleues au printemps, la sérénité d’un beau soir, la montée d’une nuit d’automne : reflet de Dieu, infime parcelle de Dieu, fondue en Lui en Son éternité. »

Tout est signe aux croyants, tout fait sens pour les vivants. Un « jour » dit bien l’attachement au temps cyclique et la condensation de l’éternel en un seul moment vraiment accueilli. Rondeur des jours, aurait dit Giono, autre chantre du monde vivant, que Genevoix dépeint ainsi, lors d’une rencontre en Provence : « Il est arrivé comme une trombe, son œil bleu plein d’étincelles froides, son nez humant l’air de la cambuse et frémissant comme celui d’un chien. Et il criait magnifiquement : « À table ! Je suis ivre de faim ». »

Genevoix est moins hâbleur, moins fabulateur, mais il saisit avec non moins d’acuité la première des libertés pour l’homme, et ce en quoi demeure sa joie : se raccorder à sa nature, en ses sensations primordiales. Il a l’amplitude d’un Whitman et de ses pairs transcendantalistes américains, Emerson et Thoreau, « sonneurs d’alerte » qui nous ont devancés sur les voies « d’une prise de conscience, d’un retour vers une sagesse à visage d’homme ». Très proche, parfois, de certaines Feuilles d’herbe : « Le sommeil, le réveil, l’air matinal, sa pureté qui pénètre en moi, qui dilate et réjouit mes bronches, la contemplation d’un arbre, d’un coin de ciel, d’une bête surprise », tout cela fait partie de ces « symbioses étranges qui déconcertent l’imagination mais qui elles aussi perpétuent, elles aussi font tourner l’immense roue où nous sommes emportés, où nous étions hier, où nous serons ce soir et à jamais emportés. Consentir à cela, sentir que l’on y participe, qu’on est cela, ce n’est pas seulement la sagesse, c’est la joie ».

En revenant ainsi à l’élémentaire, on mesure mieux le sordide d’une conception de la nature comme quantité de matériau exploitable, adossée à une représentation de l’humain comme ressource quantifiée. Vers la fin de sa vie, Genevoix distille bien quelques pensées politiques. En lisière de la propriété du sieur d’Aubel, le narrateur et son guide découvrent qu’une pinède a été ravagée, afin d’y construire une usine chimique. Les édiles et petits technocrates qui s’affairent sur le lieu du crime sont, en définitive, les prototypes de ces chefs d’État qui vont encenser post-mortem Maurice Genevoix tout en agissant à l’encontre de son « message ». Pour eux, tout est bon qui crée de l’emploi et de la croissance. Il ne reste qu’à obtempérer.

« Ils avaient un slogan dont toute leur presse retentissait : « la science explore, la technologie exécute, l’homme se conforme » […] C’est incroyable, et c’est atroce. Si c’est une suggestion, une invite, c’est semer un virus meurtrier, et c’est déjà criminel. Si c’est une démission, c’est suicidaire. »

Bientôt, la machine s’emballe, les gens sérieux prennent le pouvoir et détruisent l’enfant en nous, en massacrant le milieu : « Partout des comités nouveaux, pour l’expansion de, la promotion de, l’aménagement de, et des saltimbanques à leur tête, bien entendu, des gens que désignait leur seule omni-incompétence, des bons à rien nantis de pouvoirs monstrueux. C’était le monde à l’envers, il y avait de quoi hurler » (Un jour). Voilà qui est dit.

Maurice Genevoix n’est pas révolutionnaire. Il ne se revendique pas écologiste, bien qu’il préside l’association des naturalistes orléanais et d’autres sociétés de protection de l’environnement. Qu’importe. Son attachement à la vie depuis son expérience de la mort absurde et cruelle, son art de la magnifier, en font un écologiste sensible plus remarquable que nombre d’écologistes scientifiques. Partial pour tout ce qui vit, et d’abord pour les vivants de son espèce, dont il déplore les pulsions auto-destructrices. Homme du livre, certes. Mais aussi homme de l’expérience, du souvenir et de la mémoire vive. Enfant d’avant 14, de ce monde « plus rural, où les gens restent au contact de réalités intemporelles. Je crois qu’il y a d’autant plus intérêt à évoquer cette image de l’homme qu’elle a tendance à disparaître. L’homme d’aujourd’hui se mécanise, se robotise. Il se détache de sa souche, du monde qui nous est donné, à nous, mais pas à nous seulement[2] ». Il est temps pour les naturiens de rendre à Genevoix l’hommage qui lui est dû.

Renaud Garcia
Automne 2021

Notes

[1]  En ligne https://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=821

[2]  Cf. J. Jaubert, « Maurice Genevoix s’explique », Lire, 1979, n°456

 

Lectures 

  • La dernière harde, Garnier-Flammarion.
  • Rémi des rauches, Garnier-Flammarion.
  • Raboliot, Le livre de poche.
  • La forêt perdue, Garnier-Flammarion.
  • Bestiaire enchanté, Gallimard, Folio.
  • Tendre bestiaire, éditions France Loisirs.
  • Un jour, éditions du Seuil.
  • Une étude qui actualise les intuitions de Genevoix : Jacques Tassin, Maurice Genevoix l’écologiste. Odile Jacob, 2020.

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René Barjavel
(1911-1985)

La crise de la société industrielle se montre désormais telle qu’elle est, étymologiquement parlant : point d’explosion et de rupture de tendances destructrices. On parle, chez les demi-habiles, d’un effondrement à venir et déjà partiellement en cours. Angoisse de la « pétrole apocalypse » (selon la formule d’Yves Cochet, Nostradamus de la « collapsologie »), recherche d’énergies douces et « propres », préparation à la survie en milieu hostile, exercice au deuil de notre dépendance à la civilisation « thermo-industrielle », foi dans l’entraide et les jeunes pousses qui émergeront de la catastrophe. Nouvel emballage, mais on sait l’essentiel depuis l’« Année de la Terre », le rapport du Club de Rome Halte à la croissance !, le « choc pétrolier » et les parutions du journal La Gueule ouverte, qui annonce la « fin du monde », et de la revue Survivre de Grothendieck et ses acolytes scientifiques. En 1972 et 1973. Depuis plus longtemps, en réalité. En 1943, le romancier René Barjavel avait tout vu, ou presque, dans Ravage, second roman et chef-d’œuvre d’anticipation. On ne dit pas encore science-fiction, à cette époque. Barjavel collapsologue avant la lettre ? Bouleversements (catastrophes en grec ancien), révélations (apocalypse en grec), cataclysmes, peuplent à coup sûr l’œuvre de l’écrivain. Mais il se refuse à entretenir le miracle d’une solidarité appelée par les catastrophes. Il a suffisamment vu l’homme sous toutes ses guises pour en tirer sa devise, notée en 1950 dans son Journal :

« [Dieu] avait fait l’homme à son image, mais il l’avait pétri dans la boue qui contient en puissance toutes les pourritures. Il le pesa pourtant avec la même balance qu’il eût employée pour un pur esprit. C’était la vraie justice. L’homme s’il veut rester au Paradis, ou y entrer, doit se nettoyer de la boue dont il est fait. »

Surtout, Barjavel n’a jamais oublié d’où il venait et ce que pesaient, par rapport à ses origines, la volonté de puissance matérielle et la soif de prestige intellectuel.

Il naît en 1911 à Nyons, ville de la Drôme provençale. Son père est ouvrier-boulanger et ses grands-parents paysans et boulangers, de culture protestante. Une vocation familiale que l’écrivain aurait bien pu embrasser, lui qui, sa vie durant, a éprouvé le plus grand plaisir à faire son pain, lorsque les exigences de son art lui en laissaient le temps. Au pays, on pétrit, on travaille, on dépense de la sueur. On compte aussi. On est pauvre, sans tomber dans la misère. Dans un récit autobiographique, La charrette bleue (1980), Barjavel résume :

« Les paysans de Nyons ne sont pas pauvres. Ni riches. Ils vivent presque sans argent.
Ils produisent tout ce qui est nécessaire aux besoins quotidiens. Ce qui s’achète doit durer. Les vêtements durent toute une vie (…) avoir des dettes est une honte. On économise sou par sou, année par année ».

Alors, pourquoi ne pas mettre le petit dans le pétrin ? C’est que l’enfant, inspiré par l’exemple de sa mère, lit. Beaucoup. Lui qui par ailleurs s’ennuie sur les bancs de l’école et, en dehors, se réfugie dans son monde de papier. « Tous les garçons du quartier ont grandi avec les genoux couronnés. J’étais un des moins blessés parce que des moins remuants. Je préférais lire. »

Il  se jette sur les invendus du bureau de tabac, se fabrique ainsi une culture de bric et de broc. Le père Goriot, L’homme qui rit. Le Cid, Vigny, Musset, côtoient la série des aventures de Nick Carter, le grand détective américain, les suppléments illustrés des Crimes du Petit journal et les premiers numéros de Science et vie. « Et pendant des mois, peut-être plus d’un an, j’ai lu, j’ai lu, sur les sacs, dans la terre ou au milieu des fagots ».

Barjavel doit à un principal de collège, nommé Boisselier, une vocation d’écrivain qui remonte à son adolescence. L’élève suit ce directeur à Cusset, dans l’Allier, où il termine sa scolarité secondaire. L’excentrique Boisselier brise les règles de l’école-caserne, organise des conférences, des représentations de théâtre, invite les parents aux sauteries des élèves : un bol d’air pour Barjavel, assuré désormais de sa fibre artistique. Bachelier doué, il ne peut suivre d’études supérieures, faute d’argent.

Vient le temps des petits boulots. D’abord pion, employé de banque, agent immobilier, Barjavel trouve ensuite une place au Progrès, le quotidien de l’Ailier. Un journal qui couvre l’actualité locale et tire à dix mille exemplaires. Il publie en 1934 un petit essai, tiré d’une conférence, à propos de l’écrivain Colette, intitulé Colette à la recherche de l’amour. Thème universel, et tout aussi central dans l’œuvre à venir du romancier. Mais pour l’heure, c’est le journaliste qui est dépêché en 1935 pour s’entretenir avec l’éditeur Robert Denoël, venu donner une conférence dans l’Ailier.

Associé à un Américain, Bernard Steele, l’éditeur belge a fondé en 1928, à Paris, les éditions « Denoël et Steele ». En 1935, il a déjà publié Céline et Brasillach, et s’apprête à éditer en 1938 le roman Bonsoir, Thérèse d’Eisa Triolet. Barjavel et Denoël conversent la nuit durant, et au matin, l’éditeur propose au jeune journaliste de travailler pour lui, en tant que chef de fabrication. Un travail technique d’édition, au plus près des nouvelles parutions. C’est ainsi que Barjavel « monte » à Paris en 1935, délaissant le pétrin pour le stylo, le travail des mains pour celui de l’édition, afin de confectionner ces livres qui ne sont jamais que des signes sur du papier. L’exode se fait dans le déchirement, mais la rupture est consommée. Emportant avec lui sa simplicité paysanne, l’écrivain ne trouvera plus aucune occasion de revenir, de son vivant, s’installer au pays natal. A l’instar de François Deschamps, le protagoniste de Ravage, en 1943, fils de cultivateurs provençaux, venu réussir à Paris en passant les concours de l’École supérieure de chimie agricole. Du moins jusqu’à ce qu’un cataclysme modifie ses plans, le renvoie à la superficialité de sa condition d’urbain motorisé et ne lui laisse d’autre issue que de repeupler, avec une colonie, la campagne désolée.

Ravage lance la carrière littéraire de Barjavel, sous la houlette de Denoël. Mais auparavant, en 1939-1940, il est caporal-cuisinier dans un régiment de zouaves, chargé pour l’essentiel de collecter la nourriture et de la redistribuer aux différents régiments. Démobilisé en 1940, il fonde, à Montpellier, le journal L’écho des étudiants, qui collecte des textes d’étudiants de la zone libre. Il revient alors chez Denoël, où il dirige une collection de livres pour enfants. Déjà critique de cinéma (il a officié au journal Le Merle Blanc quelques années auparavant), Barjavel réalise un essai sur les Formes futures du cinéma. Parallèlement, il soumet un premier manuscrit à Robert Denoël. Retoqué par l’éditeur, ce texte devient Ravage. L’histoire de la chute brutale de la société technologique en l’an 2052.

Trains aériens, architecture fonctionnelle à la façon du Corbusier (rebaptisé « Le Cornemusier » dans le roman), agrégation de la population dans les villes, dégradation de la campagne en usine à aliments hors sol, viande in vitro, fruits et légumes synthétiques, vignes forcées en serre du Rhône à l’Atlantique, société du spectacle et écrans pour abuser les gogos : Barjavel accentue les tendances aliénantes de son époque. A notre désarroi, nous ne nous y reconnaissons que trop bien. La haine de la nature a triomphé : on n’enterre plus les morts, on n’abandonne plus les humains à l’humus. Ils sont désormais cryogénisés, figés pour l’éternité dans des habits et postures familières dans une pièce attenante au logis, nommée le Conservatoire. François Deschamps, exilé de sa campagne provençale – la seule du territoire à s’arc-bouter sur des traditions périmées, où quelques spécimens de paysans continuent à utiliser la traction animale et cultivent la terre en fonction des saisons -, vient étudier à Paris et, incidemment, retrouver sa promise, Blanche Rouget. Las, cette dernière est tombée dans les rets de Jérôme Seita, propriétaire de radio-300, homme de médias et de réseaux, qui en a fait la vedette érotique d’un show retransmis en avant-première. L’émission débute, François frémit devant le téléviseur, en compagnie d’un ami chez qui il regarde le spectacle, lorsque la catastrophe survient : panne d’électricité globale. Les avions s’écrasent sur les villes, les trains déraillent, les moteurs s’arrêtent, les morts se liquéfient et, bientôt, dépassent en nombre les vivants. Nuit et nudité du cybernanthrope : « Chacun allait se retrouver dans un univers à la mesure de l’acuité de ses sens naturels, de la force de ses muscles » ; « Devant la brusque mort de l’électricité, les gens se demandaient si leurs atomes avaient également disparu, et s’ils pourraient longtemps vivre sans eux ». C’est la débandade, le chacun pour soi. Pillages, cohues, lynchages dans les rues de la capitale, le long des escaliers des gratte-ciel. Puis le choléra et un incendie gigantesque, qui bientôt s’étend à la province. François Deschamps retrouve sa promise, l’arrache aux griffes de Seita (lequel, ne sachant rien faire de ses mains, ne tarde pas à périr) puis monte une caravane avec quelques amis et des rescapés pour rejoindre, après un périple macabre, la dernière enclave où rebâtir une civilisation : la Provence paysanne de sa jeunesse.

Les ennuis commencent pour Barjavel. La dernière partie de Ravage décrit François Deschamps en patriarche, des années après l’effondrement. Âgé de cent vingt-neuf ans, il a donné dix-sept enfants à Blanche. Sa barbe immaculée, les nuages de sa chevelure et son accoutrement en font un chef respecté de tous, qui règne sur une région entière de fermiers. Les villages alentour sélectionnent leurs plus belles femmes pour les envoyer à François. Les conditions ont exigé la pratique de la polygamie. On a brûlé les livres à l’exception des livres de poésie, destinés à l’éducation de la caste des chefs. François désigne lui-même son successeur. Une dernière fois, les artisans et paysans de la région viennent lui déposer, comme des offrandes, leur production locale, poisson sec, galettes ou fromages de chèvre. Un audacieux lui présente un embryon de machine à vapeur. Le premier pas dans l’engrenage de la catastrophe du progrès. Le rappel des temps maudits. François châtie le fautif, mais perd la vie dans la rixe qui s’ensuit. Son successeur, lui, tue le parricide et détruit du même élan la machine de malheur. Publiée en 1943, la fable de Ravage ne pouvait manquer d’attirer les soupçons d’obscurantisme et de sympathie avec l’idéologie pétainiste. D’autant que le livre sort chez Denoël. Pareil aux éditeurs de son temps, notamment son concurrent Gaston Gallimard, Robert Denoël considère que son rôle est de capter les idées de son époque dans leur diversité. Il publie ainsi des fascistes et des antifascistes, des communistes et des anticommunistes, des philosémites et des antisémites. Il publie et défend Céline, jusqu’en ses Bagatelles pour un massacre, édite en 1940 des discours de Hitler, tout en promouvant Elsa Triolet, Nathalie Sarraute ou Louis Aragon, et en conservant des rapports d’amitié avec son ex-associé Bernard Steele, juif exilé. Difficile de faire la part de l’approbation idéologique et du simple opportunisme (sauver la boutique en temps de crise) dans sa conduite. Son assassinat en 1945, dont il n’est pas certain qu’il s’agisse d’un crime crapuleux[3], ajoute une ombre au tableau de l’éditeur du pamphlétaire antisémite Rebatet, secrétaire de rédaction du journal Je suis partout.

Or c’est bien ce journal qui, le 12 mars 1943, publie sous la plume de Henri Poulain, rédacteur au journal de la radio à Vichy pendant l’été 1940 et responsable de Je suis partout jusqu’en août 1943, des extraits d’entretien et une recension flatteuse de Ravage. C’est encore dans ce journal que Barjavel publie en 1944, par petits bouts, son roman Le voyageur imprudent. De quoi confirmer une réputation. Les spécialistes de l’écrivain assurent qu’il lui fallait trouver un débouché pour publier à l’époque, que Je suis partout était très diffusé, et qu’il n’est pas allé chercher plus loin. Son fils, Jean Barjavel, affirme dans un entretien avec le Daubé :

« Mon père m’a parlé de cette période. S’il avait continué à écrire dans Je suis partout, c’est parce qu’il était écrivain et qu’il ne savait faire que ça pour assurer notre subsistance. Ses textes n’avaient rien de politique. Lorsqu’il a été attaqué, il s’en est expliqué et il a donné rendez-vous à ses détracteurs. Personne n’est venu… [4]»

Le média ne devrait pas éclipser le message, car dans Le voyageur imprudent, Barjavel fait œuvre de précurseur. Inspiré par H.G. Wells, il déploie à merveille l’outil des paradoxes temporels : qu’adviendrait-il de vous si, revenant dans le passé, vous finissiez par tuer votre grand-père ? Il étend la vision de la civilisation jusqu’au 100 000e siècle et envisage une société humaine devenue aussi fonctionnelle qu’une fourmilière. C’est Philip K. Dick dans Minority Report et Le dieu venu du Centaure, c’est Clifford D. Simak dans Demain les chiens, Frank Herbert dans La Ruche d’Hellstrom, ou Robert Silverberg dans La reine du printemps. Avant les Américains, Barjavel pose les bases de la science-fiction et en fait déjà plus qu’un genre : une nouvelle littérature qui comprend tous les genres.

À la Libération, Le Comité national des écrivains inscrit Barjavel sur sa « liste noire ». Une lettre de l’écrivain et secrétaire perpétuel de l’Académie française Georges Duhamel, qui intercède en sa faveur, le met vite hors de cause. Barjavel est affecté par la mort de Denoël, et, conformément à sa rigueur protestante, ne cesse de travailler dans la pièce réservée de son petit appartement parisien, au septième étage, sous les toits, au milieu des oiseaux. Partagé entre la critique de cinéma et le théâtre, où il se rend le soir, et l’écriture dès le petit matin, avant de préparer ses deux enfants pour l’école, il s’épuise et contracte la tuberculose. Critique radio à Carrefour, journal démocrate-chrétien en 1950, sa principale activité devient l’écriture de scénarios d’anticipation pour le cinéma. Son roman d’amour chevaleresque Tarendol (1946), du nom du village où ses oncles passaient la charrue, manque d’être adapté au cinéma. En 1951, le réalisateur Julien Duvivier fait appel à lui pour écrire le scénario du Petit Monde de Don Camillo. Le succès populaire immédiat permet d’envisager la suite, Le retour de Don Camillo, en 1953. Barjavel devient un scénariste prisé, auquel on doit à cette époque Le mouton à cinq pattes, par Henri Verneuil (1954), Le cas du docteur Laurent, par Jean-Paul Le Chanois (1957), La terreur des dames, de Jean Boyer (1956), ou encore l’adaptation française des dialogues du Guépard, de Visconti (1963). Il réalise également des courts-métrages. C’est la seconde vie de Barjavel, loin du macabre distancié de Ravage. Il déménage pour un logis plus grand, où défilent les personnalités du gotha : Fernandel, Gabin, etc. Scénariste, il retrouve également le journalisme, avec une activité de presse écrite et radio dans les années 1960, sur RTL et France-Soir. Est-il devenu une sorte de Jérôme Seita, un communicant sans estomac ?

Une seconde carrière littéraire débute en 1968, aussi riche que la première. Il écrit le scénario d’une histoire d’amour chevaleresque, transposition de la passion de Tristan et Yseult dans un monde souterrain, une Atlantide qui serait révélée à des scientifiques glaciologues partis en mission en Antarctique. Le film projeté ne peut aboutir. Alors Barjavel, poussé par le romancier et réalisateur André Cayatte, se remet à l’écriture et en tire un roman équilibré, composé d’éléments de science-fiction, de reportage et de romanesque. En mars 1968 paraît La nuit des temps, second chef-d’œuvre de l’auteur. Sous la glace, c’est une civilisation vieille de 900 000 ans qui apparaît aux scientifiques en mission, dont le sensible Dr Simon. Et deux amants venus de la nuit des temps, beaux comme des dieux, édifiant leurs lointains descendants sur les secrets de leur société perdue, le Gondawa, disparue dans un cataclysme à l’issue d’une lutte contre la société rivale d’Enisoraï. La nuit des temps, où le mythe de l’amour et des inséparables : Tristan et Yseult, donc. Roméo et Juliette, encore. Leur réveil les ramène à la folie des hommes, aux fantasmes de la volonté de puissance, aux protocoles du monde organisé. Cependant, Barjavel introduit à nouveau la distance propice à la réflexion. Car la société du Gondawa repose sur l’attribution à chaque vivant :

« d’une partie égale de crédit, calculée d’après la production des usines silencieuses. Ce crédit était inscrit à son compte géré par l’ordinateur central. Il était largement suffisant pour lui permettre de vivre et de profiter de tout ce que la société pouvait lui offrir. Chaque fois qu’un Gonda désirait quelque chose de nouveau, des vêtements, un voyage, des objets, il payait avec sa clé. Il pliait le majeur, enfonçait sa clé dans un emplacement prévu à cet effet et son compte, à l’ordinateur central, était aussitôt diminué de la valeur de la marchandise ou du service demandés ».

Cela peut être communiste une fois établi le magasin central et la production collectivisée. Cela peut être capitaliste une fois la gestion de la production laissée aux transactions sur le marché libre. Dans tous les cas, il s’agit d’un système automatisé et connecté par une carte à puces. Les habitants du Gondawa sont des smartiens, dont la civilisation s’est effondrée… pour laisser place au monde administré, dont les États se demandent avant tout comment exploiter à nouveaux frais les gisements découverts sous la glace. La continuation de l’avidité de puissance, que seul l’amour semble en mesure de compenser.

C’est à ce niveau, métaphysique, que Barjavel situe sa littérature. Au cœur de la guerre froide, il ne fait pas de politique. Le communisme le fascine et l’effraie dans le même temps. Il retrouve, lui l’écrivain-paysan, l’esprit potache du collège pour évoquer Sartre, « le bourgeois-qui-aime le peuple », au moment de la mort de ce dernier :

« Je ne croyais, et je ne crois toujours pas, qu’un homme affligé d’un strabisme tel que le sien puisse avoir une claire vision du monde. Même en fermant les yeux. Il est réduit à « s’en faire une idée », et cette idée ne peut pas être droite » (« Sartre et Tino Rossi », chronique pour le Journal du Dimanche, 20 avril 1980).

Juste retour des choses, les communistes éreintent Barjavel dans une notice nécrologique de L’Humanité, en 1985, en rouvrant le dossier de la guerre :

« René Barjavel est mort dimanche à l’âge de soixante-quatorze ans. Il fut lancé par Ravage (1943), l’un des premiers livres français de science-fiction. Il n’en professait pas moins les vieilles idées de la droite la plus extrême. Collaborateur de Gringoire, Je suis partout, il écrira en 1980 à la mort de Sartre : « Je n’aimais pas Sartre, d’abord à cause de son physique. Je ne croyais pas qu’un homme affligé d’un strabisme tel que le sien puisse avoir une vision claire du monde. » Barjavel portait, lui, des lunettes, mais resta toujours aveugle au sens de l’histoire et au sort de ses concitoyens ».

Le romancier se moquait de ces accusations, et traçait son sillon : écrire une bonne littérature populaire dont la jeunesse pourrait se servir pour penser son avenir. Sans se laisser happer, mécaniquement, par le « sens de l’histoire ». À Sartre ou aux « productions anémiques des petits-fils de Proust », il préfère l’un des fondateurs de la science-fiction aux États-Unis, Ray Bradbury, qu’il rencontre en 1978[5]. L’auteur des Chroniques martiennes et de Fahrenheit 451 lui confie ceci : « Votre vérité doit être votre style. En tant que lecteur j’ai besoin de trouver dans un livre des idées, et la présence de l’humanité et ses problèmes. C’est pourquoi je lis la science-fiction… » (« Le martien Bradbury existe, je l’ai rencontré », Journal du Dimanche, 16 juillet 1978). Exactement ce que Barjavel donne à ses lecteurs.

Comme Bradbury, Barjavel, porté par le succès de La nuit des temps, est l’écrivain de science-fiction populaire au temps des exploits lunaires de Armstrong, Aldrin et Collins, dont il commente en 1969 l’aventure sur le plateau de télévision des « Dossiers de l’écran ». Comme Bradbury, il est approché par les scientifiques et les industriels, fiers de rendre hommage au visionnaire qui a anticipé leurs inventions innovantes. Ainsi de la société Bull-CP 8, qui lui envoie les premiers exemplaires de cartes à puces. On a vu des obscurantistes plus honnis que cela.

À partir de 1979, il tient chronique dans le Journal du Dimanche, pour des billets dont le succès ne se dément pas, mais qui piquent avec une grosse malice la bonne conscience progressiste. Barjavel écrit par exemple que l’homme a été poussé au labeur par Ève, envoyant Adam cueillir la pomme et précipiter l’enchaînement des hommes au travail. Alors que naturellement, « l’homme était destiné à distraire la femme, et, entre deux parties de rugby avec les copains, à lui faire l’amour et les enfants. » (« Quand vous ferez tout à notre place, Mesdames », 18 septembre 1977). Peu importe qu’il ajoute par la suite que contraint d’aller aux champs et à l’usine, l’homme a dû inventer des jeux collectifs pour se rendre la vie plus douce, tels que la politique, la guerre ou les luttes idéologiques, Barjavel essuie des diatribes du magazine Elle et de sa rédactrice en chef Benoîte Groult, qui n’arrangent en rien sa mauvaise réputation d’homme de droite.

En dehors des modes, avec sa façon plutôt apolitique, Barjavel rencontre une astrologue nommée Olenke de Veer, avec qui il rédige une saga familiale irlandaise intitulée La dame à la licorne. Il renoue avec le merveilleux et le chevaleresque en s’intéressant à la figure de Merlin l’enchanteur. On lui doit même un écrit sur Brigitte Bardot amie des animaux, qui ne manque pas de lui attirer, au début des années 1980, le réquisitoire de Pierre Desproges et de ses collaborateurs au « Tribunal des flagrants délires » sur France Inter, raillant leur « petit vieux » d’invité. Surtout, il écrit un nouveau bon livre de science-fiction avec Le Grand Secret (1973), qui imagine les conséquences de la découverte d’un virus inoculant l’immortalité, les mesures de quarantaine prises par les puissances mondiales pour en éviter la propagation, en parquant les immortels sur une île, puis la révolte des cobayes contre leur vie éternelle devenue un enfer. Voilà qui, à l’époque, trois ans avant le Stop-crève de François Cavanna, sonne assez écologique. La recension de Jean-Pierre Andrevon, auteur de science-fiction grenoblois, dans le numéro 10 de La Gueule ouverte, condense ce que l’on peut penser de Barjavel :

« Barjavel est un drôle de type qui a toujours été en porte-à-faux par rapport à toutes les idéologies et toutes les modes, et si sa douteuse participation actuelle à des journaux bourgeois et des émissions de télé où il se fait le porte-parole de la majorité silencieuse, le place indéniablement parmi les obscurantistes de droite, je continue contre vents et marées noires à bien aimer ses romans, où il se révèle un autre bonhomme, humble devant les “mystères de la vie”, vitupérant contre la déshumanisation de la société, et plein d’amour passionné pour l’homme avec ou sans grand H. Cette attitude, qui ne s’appuie sur aucune certitude idéologique est idéaliste, donc stérile, donc facilement récupérable, mais un roman de Barjavel c’est plein de suc et de sève, c’est vibrant et ça force l’admiration. » (« Attention, science-fiction. Pour lire dans le désordre en attendant l’Ordre Nouveau »).

Ainsi évoqué dans le journal fondé par Pierre Fournier, c’est vraisemblablement ce Barjavel-là, celui des romans contre la déshumanisation de l’homme, qui assiste au début de 1971 à la Fête de la Terre, prémisse de la manifestation antinucléaire du Bugey. Le satiriste, qui couvre l’évènement, voit l’écrivain à la tribune en compagnie de Lanza del Vasto, le sage non-violent de la communauté de l’Arche. Barjavel lui glisse : « Vous n’êtes qu’une poignée, mais cette réunion est un évènement plus important que le vol de M. Pompidou demain dans le Concorde ! » Et Fournier de s’extasier devant ce soutien « énorme ». Il y a donc quelque conséquence à voir Barjavel signer, en 1978, une Lettre ouverte aux vivants qui veulent le rester, essai philosophique sur la beauté du vivant et critique de l’industrie nucléaire. C’est dans ce texte, davantage que dans ses interventions médiatiques, que l’auteur continue de tisser le fil de sa réflexion sur la technologie, la volonté de puissance et l’amour du vivant. En effet, les communistes ont raison : Barjavel n’a cure du « sens de l’histoire ». Le nucléaire soviétique n’a pas plus de valeur à ses yeux que le nucléaire gaullien. Qu’il soit militaire ou civil. Avec acuité, l’écrivain expose le piège énergétique dans lequel la société industrielle tient ses cobayes : sans le nucléaire, c’est le ravage ; avec le nucléaire, c’est la catastrophe. Une chose est certaine, il ne faudra guère compter sur des dirigeants ou des idéologues pour nous extirper du bourbier :

« Un chef de parti, de droite ou de gauche, ou un militant ambitieux, ne présente jamais les faits tels qu’ils sont mais tels qu’ils peuvent le servir, ou servir son parti, ou desservir ses adversaires. Si on lui pose sur un point concret une question précise, il ne se tait pas : il répond à côté. Il a l’air de répondre, d’avoir dit quelque chose et il n’a rien dit. Il ment dès qu’il ouvre la bouche. Il ne peut plus faire autrement. Le mensonge est devenu sa respiration. Il est tellement imbibé de ses propres mensonges et de ceux dont ses partenaires l’accompagnent et ses adversaires l’assaillent qu’il finit par ne plus rien savoir de la vérité, ni même s’il existe une vérité quelque part. »

« Il y a aujourd’hui quelque chose de plus important que de choisir de vivre de telle ou telle façon : c’est impérativement de choisir de vivre. » Cette vérité de l’époque nucléaire, Barjavel s’est efforcée de la défendre dans son œuvre romanesque. Elle est aussi simple que l’émerveillement devant les prouesses spontanées de la vie, par quoi débute son essai : « L’œuf humain, donc, fait un humain. C’est un travail fabuleux, incompréhensible, admirable. (…) Et il faut bien insister sur ce résultat qui nous paraît si ordinaire : chaque organe et chaque cellule est exactement à sa place. Et il en est ainsi chaque fois. (…) Cette infaillible régularité de construction, qui nous paraît si banale, n’est-elle pas extraordinaire ? » Aussi curieuse, enfin, que cette espèce tenue entre terre et ciel, corps et esprit, qu’on appelle l’humain :

« Tel est notre corps miraculeux. A l’intérieur, quelque part, dans le cerveau peut-être, on n’en est pas si sûr, se trouve notre esprit, abrité, entretenu, porté par lui. Cet esprit, qui n’est pas capable de commander à une seule des cellules de notre corps, peut contempler l’univers par les fenêtres des sens, comprendre les mouvements des étoiles et imaginer l’infini. Voilà l’être humain. Vous êtes cela. Vivant. »

Une humanité vivante menacée de part et d’autre par deux dangers : la réduction scientiste de l’organique au mécanique d’une part ; le déni transhumaniste du corps au profit d’une spiritualité globale, en réalité masse d’informations connectées, d’autre part. Face à ces ravages infligés à l’humain, que peuvent encore les lecteurs de Barjavel, alors que les satellites du fanatique Elon Musk ferment désormais la vue des étoiles au seul animal capable de les regarder ? Peut-être, pour commencer, méditer ce qu’il disait de lui-même et de son œuvre. Afin de comprendre d’où nous venons, pour mieux savoir où aller :

« J’avais choisi un métier, et dans ce métier j’ai fait de mon mieux ce que j’avais à faire. J’aurais certainement fait de même si j’étais devenu boulanger dans la maison de mon père. Je me serais appliqué, chaque jour, à faire du pain mangeable. Et si possible, en plus, nourrissant. Écrivain, je n’aurais pu faire mieux que ce que j’ai fait. J’ai mes moyens et mes limites. J’ai marché avec les os et les muscles que mes ancêtres m’avaient légués, et selon l’entraînement que mes maîtres m’ont donné. En m’efforçant de ne pas nuire et essayant d’être utile. Que chacun, à sa place et avec ses outils, en fasse autant ». (La charrette bleue)

Renaud Garcia
Automne 2021

Notes

[3] Voir le livre de A. Louise Staman. With the Stroke of a Pen (A Story of Ambition, Greed, Infidelity and the Murder of French Publisher Robert Denoël), St. Martin’s Press [New York], 2002.

[4]  « René Barjavel, père et « diamant » »,  Le  Daubé, 28  août  2010.

[5]   Cf. Ray Bradbury – Notre Bibliothèque Verte (n° 7).

Lectures 

  • Ravage,
  • Le voyageur imprudent
  • La temp
  • La nuit des temps.
  • Le grand secret.
  • Lettre aux vivants qui veulent le rester, Albin Michel.
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1 commentaire

  1. Debra

     /  28 novembre 2021

    Magnifiques hommages.
    J’ai un faible pour Genevoix, tout de même, puisque je ne peux pas m’empêcher de les comparer, et ne vois pas pourquoi je ne le devrais pas…
    Il n’y a rien à faire. Je suis issue du Protestantisme, sans professer, sans protester, et ne peux que penser que c’est une foi triste. Tristement sérieux, avec toute cette fixation sur le travail. Rien contre le travail, mais le besoin de rendre le travail si sérieux, si difficile, pour se sentir encore et toujours… plus vertueux. Non au besoin de toujours se sentir plus vertueux, de progresser dans la vertu. C’est un piège.
    Surtout le Protestantisme sans les magnifiques hymnes de Luther, les chorales de Bach, que le Français connaît si mal, et qui ne font pas partie intimes de lui…Le Protestant quand il chante est moins triste. Du moins… il continue à chanter. Il aime la musique. (En passant, William Shakespeare, un de mes grands mentors, dit dans « Le Marchand de Venise », par un de ses personnages, qu’un homme qui n’a pas de musique en lui est fait pour les trahisons, et ça, je le crois. Méfiance devant le désir de faire taire la musique (et pas forcément les tams-tams), et le chant LYRIQUE. Méfiance devant ce qui voudrait faire taire le lyrique.)
    Bravo pour la qualité littéraire de l’hommage à Genevoix, qui m’emporte dans l’élan.
    Je partage complètement cet hymne à la vie, à la vie vivante.
    En tant que citadine née, j’essaie maintenant de m’attacher à la terre, cette boue dont nous sommes issues, qui n’est pas si sale que ça, d’ailleurs, qui peut même sentir bon, surtout quand c’est du bon compost qu’on a laissé travailler pendant quelques mois. De l’aimer, de m’aimer… en tant que terre.
    Oui à la possibilité de pouvoir de nouveau sentir la vie vivre en nous, sans nous dire que nous sommes au-dessus de ça, et que la civilisation nous somme de nous en éloigner pour devenir plus humains, plus civilisés, plus vertueux.
    Non…. aux campagnes d’ISOLATION dans nos maisons, qui sont menées pour nous enfermer encore plus, en nous isolant du dehors. Non au tout électrique aussi.
    Fin de sermon pour aujourd’hui…

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