Panaït Istrati, « L’homme qui n’adhère à rien »

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Panaït Istrati
L’homme qui n’adhère à rien
(1933)

Dans Le Monde du 11 mars, mon amie Magdeleine Paz faisant le compte rendu de mon dernier ouvrage La Maison Thuringer, déclare nettement que « par rapport à mes autres livres, c’est un livre réactionnaire » que j’ai écrit là. Elle ajoute : « Ce n’est pas autre chose qu’une défense de la bourgeoisie que prononce Istrati. » Et sa conclusion est « Cordonnier, tiens-toi à tes chaussures ! » (Ordre qui m’a été intimé par tous mes amis politiques et que je rapporte moi-même, dans la préface dudit ouvrage.)

Puis, Magdeleine Paz s’écrie : « Qu’Istrati était émouvant, que son message était précieux lorsqu’il n’était encore qu’un conteur ! »

Mon ami Philippe Neel, parlant, il y a plus d’un lustre, de « Mes départs » dans Les Nouvelles littéraires, me disait la même chose, mais pour une raison exactement contraire à celle de Magdeleine Paz : il blâmait mon penchant à vouloir prendre la défense de la classe ouvrière.

Ainsi, de tous côtés, on me recommande de me tenir à mes chaussures. On me le recommande même au moment où ma main n’est presque plus en état de conduire la plume, au moment où le directeur du sanatorium d’où j’écris ces lignes me dit ouvertement : « Toute journée que vous vivez, est une journée volée à la mort ! »

Magdeleine Paz sait cela. Et pour me prouver son bon cœur (bon sans conteste !), écrit : « Oh ! je sais bien, il paraît inhumain, cruellement inhumain de dire de dures vérités à un homme malheureux et désabusé, et qui gît seul au loin, sur un lit de malade. Mais n’est-ce pas plutôt lui faire la pire injure que de taire un émoi sincère devant son attitude au moins déconcertante ? »

Certes, oui, ce serait me faire la pire injure que de m’épargner, simplement parce que je suis en train de liquider mon compte avec la vie. C’est pourquoi je remercie ma destinée de ne pas avoir de semblables égards pour moi, des égards dus uniquement aux hommes pour lesquels l’existence a été confortable et qui la regrettent.

Je suis habitué à être traité durement. N’a-t-on pas entendu les camarades de Magdeleine Paz crier urbi et orbi, lors de mon retour de Russie, que je suis un « agent de la Sigourantsa » et un « vendu de la bourgeoisie », cependant qu’on me refoulait d’Égypte et on m’arrêtait en Italie ? Et a-t-on vu un seul de mes grands amis y venir à mon secours, prendre ma défense ? Pas un seul. Probablement parce qu’aucun n’était certain que je sois un homme honnête. Ce fut, alors, la plus grosse de toutes les douleurs morales que j’aie connues dans ma vie. Ce fut à ce moment-là que ma vitalité, qui effraie les médecins, reçut le coup de grâce, j’avais cessé de croire à la beauté de la plus belle vie, celle de lutter contre tous et d’être frappé par les siens, mais de se sentir compris par quelques-uns, par ceux à qui on doit le meilleur de soi-même. Non, il n’y avait plus de beauté nulle part. L’existence n’est donc, pour l’homme sincère, qu’une abominable escroquerie !

Et, quand même, je ne veux pas céder à la mort injuste, à la mort qui vous ferme la bouche, tandis qu’on doit parler. Parler cruellement, sans pitié, dans ce siècle où le mensonge social règne dans toutes les classes et s’empare journellement des plus beaux cerveaux ! Tout de même, cela doit être permis à un homme qui ne s’est pas fait bâtir des villas avec l’argent de ses livres, à qui son éditeur fait en ce moment l’aumône de lui envoyer tout juste de quoi pouvoir faire face à ses dettes, à ses engagements moraux ! Oui, je veux laisser ma peau sur ce papier blanc que j’ai tant aimé !

Mais non ! Un des derniers amis vient me dire non ! Catégoriquement. Crève, mais ne parle plus ! Tu n’es pas un « guide ». Les guides, c’est nous. À nous les affaires du monde !

Magdeleine Paz écrit : « Lorsqu’il contait, tout simplement, par sa seule parole, il faisait sourdre la révolte ; depuis qu’il veut instruire, il la bafoue. Le bel enseignement, en vérité, que celui qui consiste à répudier tout effort d’organisation, à confondre indistinctement les victimes et les bourreaux, à dénier à tous ceux qui triment, saignent et souffrent, tout espoir de libération ! »

Eh bien, oui, je le répète à la face du monde : toute « organisation » ne profite et ne profitera jamais qu’aux organisateurs ! Voilà ce que je veux « conter » encore avant de mourir. Tous ceux qui veulent faire de l’homme la bête d’un troupeau, sont ses assassins. Quels qu’ils soient, Magdeleine Paz comprise. Malgré elle. Malgré sa bonté vraie. Pourquoi ? Mais parce que je suis convaincu que les révoltes des bergers ne sont que des révoltes commanditées, quoi qu’il leur arrive, parfois, à ces bergers de se casser le cou, eux aussi, au beau milieu de la commandite, ou de l’illusion.

Et c’est pourquoi je crie, sur mon grabat : Vive l’homme qui n’adhère à rien ! Je le crie dans mon dernier livre et le crierai, si j’échappe encore une fois à la mort, tout le long des livres qu’il me reste à écrire. Ce sera là tout mon Adrien Zograffï, son conte universellement haï : la délivrance de l’homme par le refus d’adhésion à tout, à tout, même à ce travail technique, trop bien « organisé » contre lui, des deux côtés de la barricade.

Oui, il faut essayer cela aussi : retour de l’humanité, pour un siècle, à la vie nomade, à cette vie où la société n’a pas d’emprise sur l’individu. Et si cela ne lui réussit pas davantage, eh bien, que l’homme revienne à son existence grégaire, jusqu’à l’extinction des mondes, pour le bonheur de ses tyrans, démocrates ou absolutistes.

C’est du reste là, ma foi de toujours : la révolution d’un seul, par le refus d’adhésion à quoi que ce fût. Certains critiques disent, de mon dernier livre, que j’attribue à Adrien adolescent mes idées et sentiments d’aujourd’hui. Erreur ! Ma vie, pour parler comme La Palice, est toute contemporaine et donc facile à fouiller. On ne s’imagine pas facile à fouiller. On ne s’imagine pas jusqu’à quel point je fus le vrai révolté de mon siècle, l’homme qui, enfant même, devine instinctivement le crime de l’obéissance à la mentalité traditionnelle : celle de la famille, celle de la société, puis, celle de l’idéal du troupeau. Ainsi, j’ai refusé d’obéir à ma mère, la quittant à douze ans, pour aller gagner mon pain et disposer de ma vie ; j’ai refusé d’être l’esclave d’une seule profession, en pratiquant mal une douzaine ; puis, je me suis rendu, un peu malgré moi, impropre au service et, encaserné quand même, j’ai fait toutes les folies, contre ma santé, réussissant au bout d’un mois à me faire exempter ; j’ai échappé à deux guerres, fuyant loin de mon troupeau national, qui bêlait en chœur avec ses maîtres ; j’ai refusé de fonder une famille, sans jamais imposer à une femme quelque progéniture involontaire ; je n’ai jamais voulu être le membre d’un parti ou d’une société ou d’une « organisation » professionnelle, et lorsqu’on m’a fait inscrire de force, je n’ai jamais payé plus d’un mois de cotisation. Enfin, jamais une usine, un atelier ou autre moyen de gagner ma vie, même dans les occasions les plus favorables, n’a réussi à me garder plus de trois mois.

Il y a là de quoi remplir quarante volumes et c’est une odyssée vécue, ce n’est pas de la littérature. Cela, peu d’hommes l’ont fait. Et cela vaut d’être conté. Là, on verra comment il a été possible à un homme de n’adhérer à rien. Et comme il n’y a là rien de phénoménal, rien de surhumain, je crois que ce qui m’a été possible, à moi, sera possible à tous les esclaves de la terre. Le jour où ils en auront assez d’être des moutons.

Non, Magdeleine Paz, je ne suis pas un « désabusé », ou je ne le suis que parce que vous le voulez, parce que je ne veux pas adhérer à votre foi. Mais ne me dites pas que ma foi ne vaut pas la vôtre.

Qu’est-ce qui vous fait croire que votre « vérité » soit la seule acceptable et, surtout, la seule qui conviennent à l’humanité souffrante ? Et puis, cette impudeur de me révéler l’existence « de ceux qui triment, saignent et souffrent » ! Oubliez-vous que j’ai toujours été et que je suis encore un de ceux-là ? Est-il permis de me rappeler que « ce domaine-là est sacré ? que le sort des travailleurs s’y joue » ?

Je ne veux pas vous fâcher, mais il est notoire et c’est vous-même qui l’avez fait savoir, que « le sort des travailleurs », pour pouvoir le connaître un peu, vous avez dû aller vous embaucher, comme simple ouvrière, dans une usine à Citroën. Votre mari vous y conduisait en auto, le matin : vous y reprenait à midi, pour vous faire déjeuner dans un aimable restaurant ; vous y ramenait à une heure, pour y revenir le soir vous reprendre et vous rendre à votre beau foyer. Au bout d’un mois (ou de trois mois), vous en étiez malade, et vous aviez dû renoncer à partager « le sort des travailleurs ».

Non, amie bonne, ce n’est pas de la même manière que nous avons connu la vie de ceux qui triment. Ce n’est donc pas non plus de la même manière que nous les aimons ou les haïssons.

Et quand j’assiste, ici aux confins de l’Europe bourgeoise, au spectacle de travailleurs qui fuient la Russie des travailleurs et qui sont mitraillés sur la glace du Dniestr, poursuivis jusque devant les piquets roumains, achevés sur place et parfois repris par les « prolétaires » du Guépéou et ramenés de force dans la « patrie des travailleurs », quand j’assiste, dis-je, à ce système d’« organiser » le monde nouveau, permettez-moi d’aimer et de haïr les hommes d’une façon différente de la vôtre.

Laissez-moi, également, m’attarder à mes « déboires personnels » et continuer à les « conter » au monde, combattant seul, sous le drapeau de « l’homme qui n’adhère plus à rien ». Ce sont là, dites-vous, des « vieilles balivernes (car elles sont vieilles, vieilles !) » ajoutez-vous, en parenthèse.

Oui, « vieilles, vieilles… » et toujours vraies ! Par malheur.

Panaït Istrati
Bucarest, Sanatorium Fibret

Les Nouvelles littéraires, 8 avril 1933
Repris dans Vers l’autre flamme, UGE 10/18

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Le misérable article de L’Humanité du 17 avril 1935 annonçant la mort de Panaït Istrati

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1 commentaire

  1. Debra

     /  7 août 2022

    Un texte actuel, écrit en 1933. Ce n’est pas étonnant.
    Même le livre des Juges de la Bible, écrit en ? est actuel. Malheureusement…
    Pour un peu en lisant Istrati, je pourrais m’imaginer entendre Jésus au jardin des Oliviers, juste avant l’arrestation, dans le style « il n’y a personne parmi vous qui veut veiller un instant avec moi ? » Sûrement, un grand passage à vide dans la vie de Jésus, qui, en passant, a poussé l’art de ne pas adhérer à des extrêmes qui font pâlir le parcours d’Istrati…
    Ne pas adhérer déchaîne des passions en face, et se paie d’un prix très élevé. Je crois qu’il ne faut pas… chouiner en constatant le prix à payer, ni en payant le prix. C’est un endroit où il me semble que le stoïcisme est à prendre, même si je n’adore pas les dogmes stoïques. C’est Jésus lui-même qui parlait de porter sa croix, et il avait raison. A chacun… sa croix. Qu’il y en ait qui soient plus légères que d’autres, oui. La croix qu’Istrati a.. choisi ? de porter est lourde.
    Qu’on reproche à Istrati de lâcher la fiction pour choir dans le militantisme, je le comprends. Je trouve ça… dommage de troquer la fiction contre la première personne, surtout quand on a les moyens de faire autrement. Tout le monde, et surtout à l’heure actuelle, n’a pas l’immense GRACE de pouvoir faire de la fiction. De parler depuis plusieurs personnes, plusieurs lieux, et ne pas être assigné à résidence…CONFINE dans le « je », ou, pire encore, l’impersonnel de la troisième personne.. impersonnelle, omnisciente du discours chiantifique. S’agit-il d’une banale affaire d’accuser un homme de marcher sur les plates bandes des autres ? Certes, quiconque a fréquenté un peu les milieux intellectuels peut subodorer à quel point les intellectuels sont complexés de ne pas arriver à faire de la fiction. Qu’ils laissent libre cours à leurs passions, et leur dépit en attaquant un écrivain qui marche sur LEURS plates bandes, quoi de plus… normal ? banal ? Surtout quand on est animé profondément par la jalousie, et l’envie, à son insu. Ici encore, les choses n’ont pas changé depuis le 19ème siècle, et même avant. On se souviendra de l’étonnement de Tocqueville en remarquant avant la Révolution française l’explosion d’essais de « science sociale » avant la lettre émanant d' »intellectuels » avec aucune expérience pratique de la gouvernance, mais avec… beaucoup de bonnes idées très moralistes…Le mal est vieux, très vieux.
    Non, je crois que la noblesse de l’écrivain qui sait ce qu’il vaut, et qui ne cède pas sa souveraineté d’écrivain de la fiction à un parterre de journalistes, même intellectuels, réside dans le silence. Le silence est d’or.
    Dit-elle/je, qui ne parvient pas à me taire…
    Et je ne suis pas dans un sanatorium, dans la souffrance.

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