Jean Giono, «Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix»

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Jean Giono

Lettre aux paysans
sur la pauvreté et la paix

6 juillet 1938.

Oh ! je vous entends ! En recevant cette lettre, vous allez regarder l’écriture et, quand vous reconnaîtrez la mienne vous allez dire : « Qu’est-ce qui lui prend de nous écrire ? Il sait pourtant où nous trouver. Voilà l’époque de la moisson, nous ne pouvons être qu’à deux endroits : ou aux champs ou à l’aire. Il n’avait qu’à venir. À moins qu’il soit malade – ouvre donc – à moins qu’il soit fâché ? Ou bien, est-ce qu’on lui aurait fait quelque chose ? »

Le problème paysan est universel. 

Qu’est-ce que vous voulez m’avoir fait ? Vous savez bien que nous ne pouvons pas nous fâcher, nous autres. Non, si je vous écris, c’est que c’est raisonnable. J’ai à vous dire des choses très importantes, alors j’aime mieux que ce soit écrit, n’est-ce pas ? Vous voyez que je me souviens de vos leçons ! Non, en vérité, s’il y a un peu de ça, il y a surtout beaucoup d’autres choses ; souvent nous nous sommes dit, vous et moi, après certaines de nos parlotes : « Eh ! bien voilà, mais c’est aux autres qu’il faudrait dire tout ce que nous venons de dire. » Certes oui. Nous sommes sur le devant d’une ferme, dans le département des Basses-Alpes, nous sommes là une vingtaine, et ce que nous avons dit là, entre tous, ça ne nous a pas paru tellement bête. Nous ne nous sommes peut-être pas servis d’une intelligence très renseignée, mais, précisément, sans embarras d’aucune sorte, nous avons tout simplement parlé avec bon sens. Chaque fois, dites si ce n’est pas vrai, pendant le quart d’heure d’après, ça a été rudement bon de fumer la pipe. Mais tout de suite après on a pensé aux autres – demain soir je serai peut-être avec ceux de Pigette ou avec ceux de la Commanderie, mais la question n’est pas là, on ne parlera pas exactement des mêmes choses, pendant que vous ici vous aurez déjà réfléchi différentement – et dès qu’on pense aux autres tout se remet en mauvaise place. Cette lettre que je vous écris, je vous l’envoie, mais, puisqu’elle est écrite, je vais pouvoir en même temps l’envoyer aux autres. Il y a tous ceux qui parlent de vous sans vous connaître, tous ceux qui vous commandent sans vous connaître, tous ceux qui font sur vous des projets politiques sans vous connaître ; ceux qui disposent de vous – sans demander votre avis – et, il y a d’un autre côté les paysans allemands, italiens, russes, américains, anglais, suédois, danois, hollandais, espagnols, enfin tous les paysans du monde entier qui sont tous dans votre situation, à peu de choses près. Vous voyez, j’ai envie que ça aille loin. Pourquoi pas ? Les paysans étrangers ont certainement dans leurs pays respectifs des problèmes particuliers à résoudre en face desquels ils sont plus habiles que nous, mais mettez-leur entre les mains une charrue et de la graine : ce qui pousse derrière eux est pareil à ce qui pousse derrière vous. Nous n’allons pas les embêter en nous faisant plus forts qu’eux sur des problèmes qui, pour quelque temps encore, s’appellent nationaux ; nous allons leur parler de choses humaines valables pour tous, et vous verrez, ce qui poussera derrière eux sera pareil à ce qui poussera derrière nous. Je me suis entendu avec quelques-uns de mes amis qui, entre tous, connaissent toutes les langues du monde (il y a même un Japonais, et, quand il écrit on dirait qu’il suspend de longues grappes de raisins au haut de sa page). Tous ces amis vont réécrire cette lettre dans la langue de chaque paysan étranger, et puis, on la leur fera parvenir, ne vous inquiétez pas. Pour ceux qui habitent des pays où l’on n’a pas la liberté de lire ce qu’on veut nous avons trouvé le moyen de leur donner l’occasion de cette liberté. Ils recevront la lettre et ils la liront ; peut-être en même temps que vous.

S’occuper individuellement des recherches de solution.

J’avais une troisième raison pour l’écrire. C’est la plus importante. Vous avez, comme tout le monde, votre bon et votre mauvais. Vous ne m’avez jamais montré que les beaux côtés de votre âme ; j’ai pour eux des yeux et des désirs qui les grossissent encore, car, nous étions ces temps-ci, entrés dans une époque où nous avions éperdument besoin de véritable héroïsme. Et non seulement vous seuls le contenez, mais vous l’exercez avec une telle aisance quotidienne qu’on est, à vous voir, repris de la tête aux pieds par le plus sain et le plus réconfortant courage. Je me suis nourri sans cesse du beau côté de votre âme comme à de vraies mamelles de louve. Mais vous avez aussi un mauvais côté. Les anges sont au ciel ; sur la terre il y a la terre. Les hommes n’assurent pas leur durée avec un simple battement d’ailes ; il leur faut brutalement se reproduire ; et continuer : comme un cœur qui se contracte mais qui, dans le petit temps d’arrêt, au fond du resserrement de son spasme, n’est jamais sûr de poursuivre. Autrement dit, nous sommes faibles, ou encore, et ce qui revient au même, la force que nous avons n’est pas celle que nous voulons. C’est ce qui nous donne un mauvais côté. Si je vous avais parlé, au lieu de vous écrire, dans la discussion, face à face, vous ne m’auriez toujours montré que votre bon côté ; à la fin vous auriez sans doute décidé dans mon sens, mais la décision n’aurait pas été entièrement sincère et elle n’aurait eu aucune valeur. Arrêtons-nous un instant ici. Regardons les temps actuels : tous les peuples du monde sont prisonniers de semblables décisions sans valeur. Pour vous, qui êtes le peuple universel au-dessus des peuples et qui, je crois, allez être chargés bientôt de tout reconstruire, vous vous devez de décider avec franchise. Le moyen que j’emploie ici est non seulement un moyen qui me permet de vous rencontrer seul à seul, mais encore et surtout de vous laisser réfléchir dans votre solitude. J’ai toujours constaté que c’est votre façon de résoudre avec pureté les plus graves problèmes. Vous êtes facilement séduits par les arts, mais, le plus éminent de tous : l’honnêteté à vivre, vous en êtes les maîtres, dès que vous êtes seuls en face de la vie. Au premier abord de ce que je vous écris, votre mauvais côté vous donnera d’immenses et magnifiques arguments contre. C’est bien ainsi. L’adversaire de ces mauvais arguments est en vous-même. S’il n’y était pas, vous n’existeriez pas ; car vous êtes naturels ; vous avez tout le temps qu’il faut. Il ne s’agit pas de hâte. Ni vous ni moi n’avons la maladie moderne de la vitesse. Je ne sais pas qui a fait croire que les miracles éclataient comme la foudre ? C’est pourquoi nous n’en voyons jamais. Dès qu’on sait que les miracles s’accomplissent sous nos yeux, avec une extrême lenteur on en voit à tous les pas. Ce n’est pas à vous qu’il faut l’apprendre, qui semez le blé, puis le laissez le temps qu’il faut, et il germe, et il s’épaissit comme de l’or sur la terre. Il ne vous est jamais venu à l’idée de combiner les mathématiques et les chimies en une machine qui le fera pousser et mûrir brusquement en une heure. Vous savez que la terre serait contre. Vous avez tout le temps qu’il faut d’accumuler tous les bons arguments qui viendront de votre mauvais côté. N’en ayez pas honte ; au contraire, entassez-en le plus que vous pourrez. Donnez à votre mauvais côté une liberté totale., Vous êtes seul. Personne ne vous voit ; que vous-même. Cette lettre est faite, précisément pour que vous soyez debout devant vos propres yeux. Quand vous aurez gagné sur vous-même, aucune puissance au monde ne sera capable de vous faire perdre.

Confusion sur le vrai sens de la richesse. 

Ce qui me passionne le plus, c’est la richesse. Ce que j’ai toujours recherché avidement, c’est la richesse. Pour la richesse, je sacrifie tout. Il n’y a pas de désirs plus légitimes et plus naturels. Rien d’autre ne compte dans la vie. Nous ne sommes sur terre que pour devenir riches et ensuite pour être riches. Il faut faire tous ses efforts pour devenir riches le plus vite possible de façon à être riches le plus longtemps possible. C’est le seul but de la vie. Il n’y en a pas d’autre. Il ne peut pas y en avoir d’autre. Il faut tout soumettre aux nécessités organiques de la marche vers ce but ; quand on l’a atteint, il faut tout soumettre aux nécessités organiques d’y rester. Voyez-vous, moi qui suis pourtant l’adversaire acharné de la guerre et de la bataille, je vous dirai de vous battre jusqu’à la mort pour défendre votre richesse (car, dans la pauvreté ça n’est pas la peine de vivre) si précisément la richesse était une chose dont on put vous dépouiller quand vous l’avez acquise. Mais on ne le peut pas ; quand vous êtes riches c’est pour toujours (votre seul adversaire c’est vous-même) et personne (sinon vous) ne peut vous faire redevenir pauvre. Et la meilleure défense de votre richesse c’est la paix, avec vous-même et avec les autres. Le sens de ces choses vous vient d’instinct avec votre opulence ; et la paix est facile. Elle ne coûte rien ; au contraire, comme dans toutes les constructions logiques (autrement dit « naturelles ») elle devient une partie du système qui paie sa part, qui nourrit l’ensemble. On n’a pas besoin de l’entretenir ; elle vous entretient.

Ce qui vous trouble dans ce que je viens d’écrire, c’est que ça part bien et que ça finit mal. D’abord, vous êtes d’accord (tout en vous disant que, quand même, je place la richesse un peu trop haut ; qu’on n’est pas si intéressé que ça ; que je suis encore plus intéressé que vous ; que vous ne l’auriez pas cru) et après, vous vous demandez pourquoi vous ne pouvez plus me suivre, Vous vous dites que s’il y a quelque chose de faible et de fragile c’est précisément la richesse. Et que c’est vite fait au contraire. Puis vous arrivez à l’endroit où je parle de la paix, et là, il y a vraiment dans ce que je dis une déraison qui vous coupe de moi. Dans notre temps de juillet 1938 il n’est pas possible de croire que la défense de la richesse c’est la paix ; au contraire, il est bien évident que, qui veut défendre sa richesse doit se préparer à la guerre et on voit bien que tout le monde entier s’y prépare, soit qu’on ait l’intention de prendre la richesse des autres, soit, qu’étant les autres, on prépare à s’opposer. On lit bien sur les journaux le chiffre énorme de ce que l’État dépense pour entretenir une armée et on sait que ça se retrouve mot à mot dans la note que le percepteur vous envoie. En rapport avec sa propre bourse on retrouve l’énormité du chiffre. On ne peut pas dire que la paix ne coûte rien quand on va aligner, toutes les années sur la plaque cannelée du guichet, tant, qu’on tire de soi-même (et si on ne paye pas, l’huissier vous fait payer ; et si on ne peut pas payer, il a le gendarme, et il vous prend n’importe quoi, ou tout : une vache, cent moutons, un cheval. Et c’est pour le soldat.) Et toutes les années ça augmente. La paix coûte très cher au contraire. À tout moment on peut lire aussi, et c’est toujours un peu incompréhensible (car c’est raconté avec des mots dont on n’a pas l’habitude – lesquels sont les plus naturels, ceux-là, ou ceux dont nous avons l’habitude ?) le récit de tous les efforts que font les hommes d’État, se battant les uns contre les autres pour leur paix. Et parfois à la TSF on entend le brouhaha de gens qui crient comme si on les écorchait, et on leur a donné une idée particulière de la paix, et on leur a fait croire que c’est vous qui les avez écorchés – vous qui n’avez jamais bougé de là où vous êtes et qui ne les connaissez même pas. C’est contre vous qu’ils crient ; vous vous regardez les uns les autres, là, le soir en famille – tout le monde entend cette colère et ces menaces : les enfants, la femme qui s’est arrêtée de coudre – et vous avez une terrible envie de vous disculper, de crier que vous n’êtes pas coupables, que ce n’est pas vrai, que vous ne leur avez jamais rien fait (et puis soudain, merde à la fin, vous avez envie de leur casser la gueule) jusqu’à ce que la femme vous dise : « Allons, ferme, cherche un peu quelque chose de plus gai. » Mais ça ne s’oublie pas de tout ce soir-là, de toute la nuit, et le lendemain, dans les champs, vous avez toujours ce bruit dans les oreilles. C’est difficile de trouver quelque chose de gai. Le sens qui nous vient de plus en plus d’instinct, en 1938, où toutes les découvertes de la technique nous ont donné une radieuse opulence, c’est que la paix est difficile. Ah ! même, c’est que la paix est impossible. Vous me l’avez fait dire ! Vous avez parlé tout à l’heure de construction logique, naturelle – et la paix nourrissait la richesse de l’homme – à voir ce qu’on voit, alors, vous pourriez dire que la construction de 1938 n’est pas naturelle, car la paix au contraire se nourrit entièrement de nous. À la fin, on aimerait mieux le malheur que cette attente quotidienne du malheur où l’on ne sait plus que faire.

C’est que nous ne parlons pas des mêmes richesses.

Confusion sur les possibilités de la violence. 

Bien sûr ? Que pouvez-vous faire dans l’état où vous êtes ? Sinon ces grands gestes de convulsions paysannes qui, un peu de partout et de tous les temps ont ensanglanté les parois de l’histoire. Et, où vous êtes d’une force terrible et invincible. Mais rien ne s’arrange par la force et la plus invincible est vaincue quand elle s’arrête. Qui se bat est toujours vaincu des deux côtés. Ce n’est qu’une affaire de temps. La victoire ne dure même pas le temps de hurler son nom ; le plateau de balance est déjà en train de remonter du côté du vaincu. Vous pouvez essayer de le maintenir de toutes vos forces en bas dessous ; c’est comme si vous essayiez de faire changer de plan à une roue qui tourne. Faites tourner la roue libre de votre bicyclette, puis essayez de la coucher, vous verrez comme c’est difficile. C’est une loi physique. On ne peut pas y échapper. Lisez l’histoire ; tous les vaincus sont redevenus les maîtres de leurs vainqueurs. C’est une loi physique également et on ne peut pas plus y échapper. Le plateau de balance remonte ; si ce n’est pas d’une façon c’est d’une autre : goût du sacrifice, excellence de la civilisation, exaspération de la force, vitalité naturelle. Il remonte jusqu’à être égal, puis jusqu’à dépasser, et la situation se retourne pour recommencer. À quoi bon se battre pour être toujours vaincu et être toujours obligé de recommencer ? C’est une loi naturelle à laquelle on ne peut pas échapper et qui règle le sort de toutes les batailles et de toutes les guerres : conquêtes, défenses, guerres civiles, guerres de religion ou d’idéologie. Dès que la violence cesse de s’exercer elle est vaincue ; ne serait-ce que par la chose la plus tendre et la plus faible : la génération qui commence sa vie tout de suite après que l’exercice de la force se soit arrêté et qui, à partir de là grandit naturellement avec une force différente et entièrement nouvelle. La force ou la violence ne peuvent pas échapper au règlement des lois physiques : elles ne peuvent pas avoir un exercice à forme continue. Même en admettant que plusieurs générations soient employées à soutenir l’usage de la force et de la violence, elles auront comme tout un exercice à forme ondulante. Autrement dit, il y aura des hauts et des bas ; ça ne sera pas régulier, il y aura des moments de faiblesse, des sortes de repos où les forts et les violents se disant qu’ils ont tout écrasé se reposeront, peut-être même sans relâcher l’épée, mais feront repos, ne serait-ce qu’un quart de seconde, peut-être même pas parce qu’ils sont fatigués mais seulement pour voir comment ça marche, tout ce travail de violence qu’ils font. Ce quart de seconde (vous voyez que je fais la partie belle, en réalité ils s’arrêteront beaucoup plus que ça) est le signe de leur défaite. Dans le monde, dans l’univers même, aucune force ne peut continuer sans arrêt, comment pouvez-vous croire que la vôtre peut le faire ? Voilà ce que signifie ce quart de seconde. Pour le cas d’une force qui serait soutenue par des générations successives, dans tous les creux de ces ondulations de faiblesse naîtraient des forces adverses d’où à la fin sortirait la victoire des vaincus et elle-même commencerait à travailler à sa nouvelle défaite. La violence et la force ne construisent jamais. La violence et la force ne paient jamais les hommes. Elles ne peuvent que contenter ceux qui se satisfont avec du provisoire. Malgré toutes nos civilisations occidentales nous n’avons pas cessé de nous satisfaire de provisoire. Il serait peut-être temps de penser à de l’éternel. Ne vous effrayez pas du mot, il ne désigne qu’un de vos sens, le plus naturel, une de vos habiletés qui vous est la plus sujette.

Emploi de la grandeur. 

J’ai commencé à vous répondre un peu longuement sur la violence ; plus longuement que vous n’en aviez parlé vous-mêmes, mais c’est que le sursaut de colère que vous avez eu devant votre poste de TSF était le symptôme furtif, mais très grave de la grande maladie moderne. Une maladie de déshonneur : cette inaptitude de l’homme actuel à se servir de moyens honorables ; cette hémorragie de noblesse et de grandeur qui, très rapidement le vide, et c’est une espèce de bête qui reste devant le problème. Je voudrais que vous soyez les premiers à vous conduire en hommes. Je ne m’adresse pas à vous par hasard. Vous êtes les seuls qui méritiez que du fond de la détresse générale on vous appelle. Car vous êtes les derniers possédants du sens de la grandeur ; vous êtes les seuls qui sachiez vivre avec des nourritures éternelles. Et cette forêt d’hommes que vous êtes et qui ombrage si délicieusement la terre, si vous la laissiez s’enflammer des flammes de la violence, non seulement elle dévorerait tout dans un incendie qui éclairerait de la mort les coins les plus secrets du monde, mais elle laisserait après elle des déserts où rien ne pourrait plus recommencer.

Raison du pacifisme paysan. 

Je sais ce que vous allez me répondre : vous êtes les soldats de toutes les guerres. On n’a jamais tué que des paysans dans les batailles. Les ouvriers n’ont pas le droit de prendre parti pour ou contre les guerres (ou, s’ils peuvent prendre parti, c’est humblement – et nous insistons sur humblement – pour être toujours – et nous insistons sur toujours – contre toutes les guerres – et nous insistons sur toutes) car ils ne font pas la guerre. Et c’est même une comédie de les envoyer dans les casernes en temps de paix, car, dès que la guerre éclate, on les retire des rangs qui s’avancent vers les mitrailleuses et on les replace soigneusement dans les usines où on en a besoin, pour fondre du métal, et usiner des pièces de guerre, des canons, des avions, des tanks, des chimies. L’ouvrier n’a pas le droit de parler de la guerre. Il doit se taire. Car, guerre ou paix, il ne change pas de métier ; il ne change pas d’outil ; on dit qu’il est plus utile avec son marteau qu’avec sa baïonnette. L’industrie où il travaille est une fonction naturelle de la guerre. Elle n’est jamais aussi prospère que dans la guerre (vous voyez pourquoi il n’a pas le droit de parler, ou, s’il en a le droit, il n’a que celui de parler contre. Vous voyez pourquoi, dans notre époque industrielle de 1938, les ouvriers, en bloc, ne sont plus contre les guerres). Alors, qu’ils se taisent (s’ils sont honnêtes ; puisque vous parliez tout à l’heure de déshonneur). Mais nous, le premier geste de la patrie, c’est de nous faire sauter la charrue des mains. Nous, nous sommes plus utiles avec un fusil, paraît-il. Nos qualités mêmes nous condamnent : ils savent bien que notre travail de la terre n’est pas une spécialité, mais qu’il est le naturel de notre vie et de la vie de notre famille ; les champs ne restent pas déserts après notre départ, et croyez-moi il n’est pas question de patriotisme si nos femmes se mettent à labourer, à semer, à faucher, si nos petits enfants de sept à huit ans se mettent à gouverner courageusement des bêtes vingt fois plus grosses qu’eux : c’est tout simplement parce que le travail de la terre est notre vie, comme du sang qui, jusqu’à la mort, quoiqu’il arrive, doit faire le tour d’un corps, de partout, même s’il souffre. Ils savent bien que, sans nous, la terre continuera à faire du blé pendant la guerre (mais sans l’ouvrier l’usine ne ferait pas d’obus) car nous n’avons rien ménagé, nous ne faisons pas un métier, nous faisons notre vie, nous ne pouvons pas faire autre chose ; nous n’avons pas partagé notre vie entre le travail et le repos, notre travail c’est la terre, notre repos c’est la terre, notre vie c’est la terre, et quand nos mains quittent le mancheron de la charrue ou la poignée de la faux, les mains qui sont à côté de nous se placent tout de suite dans l’empreinte chaude des nôtres ; que ce soient des mains de femmes ou d’enfants. Voilà les qualités qui permettent précisément qu’on soit si désinvolte avec nous et qu’on ne s’en fasse pas pour nous râteler tout de suite tous vers les casernes. Nous, paysans, nous sommes le front et le ventre des armées ; et c’est dans nos rangs que les cervelles éclatent et que les étripaillements se déroulent derrière nos derniers pas. Alors, vous comprenez bien que nous sommes contre les guerres.

La paix par la violence. 

Oui, et c’est vrai. Et le mouvement paisible de vos champs s’ajoute à vos cœurs paisibles, et la lenteur de ce que vous confectionnez avec de la graine, de la terre et du temps, c’est la lenteur même de l’amitié avec la vie (non pas certainement l’aroi fiévreux des batailles). Vous êtes la paix. Mais je ne vous aime pas depuis de longues années sans vous connaître. Si je vis au milieu de vous sans départir, c’est que je suis à mon aise parmi vos qualités et vos défauts, comme vous êtes à votre aise avec les miens. Vos désirs les plus secrets, je les connais. Vos projets les plus profondément enfoncés en vous-mêmes je les connais. Vous en avez de tellement enfouis profond que maintenant vous êtes comme si vous ne projetiez rien ; et pourtant vous allez peut-être d’ici peu brusquement agir, tous ensemble. Toute cette grande révolte paysanne qui vous alourdit le cœur quand vous êtes penchés sur vos champs solitaires je la connais, je l’approuve, je la trouve juste. Mais je voudrais que vous soyez les premiers à accomplir une révolution d’hommes. Je voudrais qu’après elle le mot paysan signifie, honneur ; que, par la suite, on ne puisse plus perdre confiance dans l’homme, grâce à vous ; que, pour la première fois on voit, engagés contre tous les régimes actuels, la noblesse et l’honneur vaincre la lâcheté générale. C’est bien ce que vous projetez de faire, je le sais ; et j’entends, depuis quelque temps germer en vous des graines qui vont bientôt éclater et vous grandir comme des arbres au-dessus des autres hommes. Mais, vous voulez le faire par la violence. Je sais que vous avez toutes les excuses de penser à la violence : elle ne fait pas partie de votre nature on vous l’a apprise, et c’est logique – au fond – que vous vous mettiez soudain à vous en servir contre ceux qui vous ont obligés à l’apprendre. Ce que j’en dis n’est pas pour les protéger ; je les déteste plus que vous. C’est pour que leur défaite soit éternelle ; c’est pour que votre victoire soit éternelle, qu’elle abolisse totalement les temps présents et qu’on ne puisse plus penser à y revenir.

Les Temps présents.

Vous savez ce que je veux dire par temps présents. Il y a environ cinquante ans qu’on a commencé à se servir de la technique industrielle. C’était le début de la passion géante pour l’argent. Jusqu’à ce moment-là, le seul moyen de gagner de l’argent rapidement et beaucoup était la banque. La technique industrielle était le nouveau moyen – ou l’amélioration du premier – qui permettait de constituer encore plus rapidement entre les mains d’un homme de plus énormes capitaux. Le profit qui, auparavant ne pouvait pas s’accorder avec le travail mais seulement avec le jeu, on lui donnait ainsi une apparence d’accord avec le travail et, du même coup, on légitimait la soif du profit. En réalité, on transformait tout simplement le travail en jeux d’argent. La différence entre le travail et le jeu c’est qu’on peut travailler seul ; et travailler pour quelqu’un ; on ne peut pas jouer seul : on joue toujours contre quelqu’un. Pour que le jeu industriel fonctionne avec le plus d’aisance et de profit, il lui fallait de nombreux adversaires, de nombreux clients. Il ne pouvait pas jouer dans les campagnes où il y a vraiment à travailler, où l’on n’a pas le temps de jouer (où l’on n’avait pas le temps de jouer) où il aurait manqué d’adversaires. Le jeu industriel s’installa donc dans les villes. Il en transforma la vie. Suivant les règles de tous les jeux, il offrait, montrait, criait publiquement l’annonce de 10 % de bonheurs extraordinaires entièrement nouveaux ; et il les apportait, cartes sur table ; c’était vrai. Il apportait d’autre part 90 % de malheurs extraordinaires et également nouveaux sur lesquels il était inutile d’attirer l’attention et qui étaient le résultat des profits industriels. De tous les côtés les hommes s’approchèrent des nouveaux bancs. Tout était arrangé de telle façon que les grands enrichissements de l’homme ne pouvaient pas lui donner des moyens de contrôle. Il ne pouvait plus se servir ni d’esprit critique ni de conscience ; il lui semblait même que son honneur était de jouer plein jeu. Ces bonheurs nouveaux, ainsi offerts, travailler à les gagner c’était se civiliser ; c’était donner à la civilisation de l’homme cette éminence sur la nature, si consolante au fond de la solitude ; l’extraordinaire de ces bonheurs lui donnait un nouveau sens de jouissance ; l’orgueil de se rapprocher de Dieu. Le jeu, si parfois il en sentait la ruse, ou le passage furtif de quelque mouvement de triche, était si bien caché sous le travail qu’il lui était impossible de croire ses sens, de croire ses yeux, ses oreilles, son toucher, de croire ce que brutalement il voyait, il entendait, il touchait ainsi, quand il avait tant d’intérêt à ne rien voir d’autre que sa passion pour un nouvel arbre de science. Les valeurs spirituelles accumulèrent des mots dans tous les sens pour que le sens des mots soit caché. Ainsi, à la fin des comptes – quand certains hommes faisaient des comptes dangereux – le mot travail chargé d’une fausse noblesse, ne signifiant plus rien de la chose qu’il désigne, faisait accepter les meurtres même du jeu. Pour ceux qui, de l’autre côté du banc, accumulaient en leurs mains des profits considérables d’argent ils n’étaient pas en dehors des règles du jeu, ils ne faisaient pas une si bonne affaire ; ils étaient obligés de vivre avec les 90 % de malheurs nouveaux. L’étonnement de ne pouvoir acheter le bonheur avec ces énormes profits les engageait dans la poursuite de profits toujours supérieurs. Le déchirant débat des hommes accrochés désespérément à cet espoir faisait grandir avec une extrême rapidité les progrès de la technique industrielle. Mais la règle du jeu ne pouvait pas être changée : elle donnait toujours la même proportion de bonheur et de malheur. Ce n’est pas en attelant vingt chevaux à une charrue qu’on charruera mieux. Si on veut changer le résultat il faut en changer tous les facteurs, c’est-à-dire transformer, c’est-à-dire porter dans une autre forme. Il n’était plus possible de changer la forme de la société industrielle. S’enrichir véritablement – ce que je vous disais au début de cette lettre, ce que je vous disais être ma grande passion – est difficile pour l’homme et demande le sacrifice total de la vie. Le profit est un moyen extrêmement facile de croire qu’on s’enrichit. On se donne l’illusion de posséder une chose rare. Cette séduction du facile attira vers les grandes villes, vers les lieux de banque industrielle la population artisanale des petites villes de tous les pays (nécessité récente des recherches de solutions collectives). Il ne reste plus sur l’étendue des terres que les hommes habitués au difficile ; le reste s’étant aggloméré dans des proportions considérables sur de petits espaces de terre, tout restreints et qu’ils envisageaient même dans leurs moments de plus grand délire d’augmenter en hauteur, en épaisseur ; étant si violemment agglomérés sur les lieux de leur désir qu’ils ne pouvaient même plus imaginer d’élargir leurs lieux de résidence. Ils ne pouvaient plus penser qu’à s’entasser les uns et les autres sur les fondations même de l’industrie (nouvelles maladies sociales de l’agglomération qui ne permet plus de solutions humaines mais ne laisse devant la pensée que l’évidence des solutions collectives ; quand précisément le collectif est le devant la pensée que l’évidence des solutions collectives ; quand précisément le collectif est le résultat de l’artifice). Ainsi, l’emploi de la technique industrielle à la recherche du profit modifia complètement le visage de la terre. Ces grandes compagnies d’hommes qui occupaient paisiblement l’étendue du sol, ayant combiné leurs habitats entre les habitudes de la pluie, du vent, du soleil, du torrent du fleuve, de la neige et de la différence de fécondité de la terre, ces fourmilières d’hommes répandues également comme de la semence sur tout le rond du globe, employées à ce travail que largement, en gros, on peut appeler paysan, c’est-à-dire de collaboration avec la nature (et l’artisanat est un travail paysan) ces foules uniformément répandues sous les ombrages de leurs arbres s’empressèrent vers les villes ; vers de l’artifice ; abandonnant le naturel ; avides de facilité et de profit. Les chemins noirs de monde asséchaient les champs. De grandes pièces de terre se vidaient ; et comme d’un bassin débondé d’où l’eau coule on voit peu à peu émerger la boue et les mousses mortes, toute cette civilisation végétale de la vigne et du blé qui couvrait la terre de notre monde s’éclaircit, s’amincit, laissa émerger au milieu d’elle de grands îlots déserts d’herbes sauvages et d’hommes solitaires. Si je fais une différence entre le paysan et le reste de l’humanité, c’est qu’à ce moment-là le départ s’est fait entre ceux qui voulaient vivre naturellement et ceux qui désiraient une vie artificielle. Les villes s’engraissaient. Elles se gonflaient à vue d’œil de rues et de boulevards nouveaux. Des banlieues fumantes de plâtras déchiraient de plus en plus loin autour d’elles avec le hérissement de leurs échafaudages de maçons les futaies et les bosquets. Mais le torrent des hommes qui se ruaient vers la proximité des usines et des manufactures ne pouvaient même plus être contenus dans l’élargissement des agglomérations. On éleva les maisons d’étages en étages, superposant des couches d’humanité à des couches d’humanité, les unes au-dessus des autres, mesurant l’espace qu’il fallait à chacun pour se coucher, pour manger, délimitant entre des murs des droits de vivre de trois pièces, de quatre pièces, d’une pièce, des petits casiers dans lesquels, moyennant finance, on avait le droit de se caser, soi et sa famille, et de vivre entre ces quatre murs, toute sa vie, avec naturellement des gestes modifiés, pas trop larges, et de vivre là toute sa vie, et de faire l’amour avec peu à peu une autre nature, un autre sens de la liberté, un autre sens de la grandeur, un autre sens de la vie que l’ancien sens de toutes ces choses. Ainsi, les hommes entraînés vers les 10 % de bonheurs extraordinaires promis par la technique industrielle portaient le poids des 90 % de malheurs nouveaux. Il ne leur paraissait pas lourd tout de suite. Les 10 % de bonheurs étaient enivrants ; ils étaient à la condition humaine comme de la morphine à l’enragé ; et les 90 % de malheurs n’étaient qu’extraordinairement simples comme toutes les choses naturelles ; on ne pouvait les sentir qu’à la longue. C’était le signe de l’éternité de la prison. Ceux qui entraient ne pouvaient plus sortir. Au moment où ils étaient écrasés par le poids des malheurs, ils n’avaient plus de corps naturels mais seulement une fragile charpente de nerfs excités par la morphine des bonheurs industriels ; plus de chair, plus de sang, plus rien de ce qui constitue un homme mais qui, n’ayant plus été nourri de nourritures véritables s’était lentement pourri, puis desséché en poussière, puis était devenu la pâture du vent. À la conscience de leur propre grandeur, ils avaient substitué en eux-mêmes la conscience de la grandeur des machines. Maintenant qu’ils appelaient au secours, les machines ne répondaient pas ; elles n’avaient ni oreilles ni âme. Ils avaient beau en déclencher les bielles ; les machines ne savent pas se battre contre le malheur humain ; elles ne peuvent pas se battre contre le malheur naturel des hommes. Il ne peut être vaincu que par la grandeur et la noblesse de l’homme. Ils n’étaient plus habitués qu’au facile et à l’artifice. Ils avaient perdu l’habitude de l’usage de l’honneur. Car c’est un outil difficile. Si quelque ancien fond naturel les poussait à se servir de ces grandes armes elles échappaient de leurs mains trop faibles. Alors, commença l’utilisation du déshonneur, de la vulgarité collective et de la petitesse. Ils essayèrent de se soulager par la politique, la jonglerie spirituelle, l’esquive des responsabilités. C’était un opium qui s’ajoutait à la morphine ; avec de terribles réveils où ils appelaient farouchement la délivrance de la mort (les meilleurs d’entre eux placés brusquement certains soirs en face du désespoir total se délivraient obscurément par la mort entre les murs de ces petits casiers où était prisonnier leur droit de vivre). Depuis, la génération de ces hommes artificiels s’est cinquante fois reproduite. Cinquante fois, le contingent d’enfants qu’ils faisaient est venu remplacer les anciens hommes morts. D’année en année, ces générations successives sont arrivées dans le monde avec un peu moins chaque fois de l’ancien naturel avec, chaque fois, un peu plus besoin de poison, avec chaque fois un peu moins de force, avec, chaque fois un peu plus de confiance en la machine avec chaque fois un peu moins de chance de vaincre, avec chaque fois un peu moins d’espoir ! Nous sommes maintenant au moment où cette génération ne peut plus digérer ni le pain ni le vin ; elle ne se nourrit plus que d’excitants industriels. Elle se réveille de moins en moins. Elle a pris l’habitude de souffrir sa vie.

Le grave, c’est qu’elle voudrait nous faire souffrir la nôtre et qu’elle possède la séduction du mal. Voilà ce que j’entends par temps présents.

Contradiction du paysan et des Temps présents.

Alors, vous comprenez bien que j’approuve votre révolte ; avec toutes ses cruautés. Car nous sommes exactement le contraire de tout ça ; et nous pourrions reprendre à notre compte, avec plus de justice encore les grands mots d’ordre de la chrétienté combattant pour son dieu ! « Il n’y a pas de cruauté plus cruelle que l’erreur. » Nous sommes dans l’extrême multiplication des générations que la technique industrielle a entassées dans les villes. De ce côté-là il ne reste plus aucun homme naturel. Partout ce sont eux qui gouvernent. Partout ils font les lois, les lois qui régissent votre vie, les lois qui enchaînent au gouvernement de l’État, à leur gouvernement l’exercice de votre vie et la décision de votre mort. Ils font comme si vous n’existiez pas, vous, les paysans. Vous êtes séparés d’eux par tout votre naturel et par la grande et simple éducation logique que la nature a donnée à votre corps physique et à tout votre corps social, mais vous êtes la grande majorité du monde. Dans chaque nation, si les paysans se réunissaient, ils composeraient une masse dix fois supérieure à la masse des hommes techniques et dont on se rendrait compte tout de suite que c’est tout à fait par hasard qu’on la gouverne contre son gré et que ça va bientôt changer. Dans le monde entier, si les paysans de toutes les nations se réunissaient – ils ont besoin des mêmes lois – ils installeraient d’un seul coup sur terre le commandement de leur civilisation ; et les petits gouvernements ridicules – ceux qui maintenant sont les maîtres de tout – finiraient leurs jours en bloc : parlements, ministres et chefs d’État réunis, dans les cellules capitonnées de grands asiles d’aliénés. Par l’importance première du travail qu’elle exerce et par la multitude innombrable de ses hommes, la race paysanne est le monde. Le reste ne compte pas. Le reste ne compte que par sa virulence. Le reste dirige le monde et le sort du monde sans s’occuper de la race paysanne. Alors, vous comprenez bien que non seulement j’approuve votre révolte et toutes ses cruautés mais je suis encore plus révolté que vous et encore plus cruel. Vous êtes emportés par une force naturelle. La même force m’emporte ; mais je suis en plus déchiré par la connaissance de ce qu’ils veulent faire de vous. Cette génération technique qui gémit sous vos yeux dans son terrible désespoir, ces hommes faux qui ne savent plus nouer une corde ni dénouer généreusement les cordes, ces êtres vivants incapables de vivre, c’est-à-dire incapables de connaître le monde et d’en jouir, ces terribles malades insensibles, ce sont d’anciens paysans. Il ne faudrait pas remonter loin à travers leurs pères pour retrouver celui qui a abandonné la charrue et qui est parti vers ce qu’il considérait comme le progrès. Au fond de son cœur, ce qu’il entendait se dire par ce mot entièrement dépouillé de sens ; c’était la joie, la joie de vivre. Il s’en allait vers la joie de vivre. Le progrès pour lui c’était la joie de vivre. Et quel progrès peut exister s’il n’est pas la joie de vivre ? Ce qu’il est devenu, lui, quand il croyait aller au-devant de la vraie vie, n’en parlons pas. Il vous est facile d’imaginer les souffrances de sa lente asphyxie en vous imaginant vous-même brusquement privé de la grande respiration de votre liberté. Il est mort à la fin sans même s’en rendre compte, sa mort morale ayant de longtemps précédé sa mort physique ; ayant pris goût par force au poison, ne souffrant plus au fond de lui-même que par l’aigre énervement de quelques souvenirs en trop. Et c’est bien de lui qu’on peut dire : Les pères ont mangé des raisins verts elles enfants ont les dents agacées. Ils ont produit cette génération actuelle dont l’incapacité à la joie est si évidente et qui cherche des remèdes à son désespoir dans les ordures. Voilà donc ce que la technique industrielle peut faire d’un paysan et d’une génération de paysan. Regardez votre famille dans le champ que vous venez de moissonner maintenant ; quand il reste encore un bon tiers des épis debout, faisant comme un petit mur doré et tremblant à l’ombre duquel vous êtes couchés, car il n’y a pas d’autre ombre. Sous le soleil sans pitié, mais comme vous savez bien vous faufiler, tous, dans cette lutte impitoyable. Avec l’odeur de la terre qui est d’une cruauté ravissante, ayant au fond de son parfum déjà le goût de la farine. Quand c’est le moment de faire « les quatre heures », et la femme a déplié la serviette sur l’éteule qu’on est obligé d’écraser pour que les pieds d’épis ne boursouflent pas tout et ne fassent pas basculer la bouteille. La nourriture qui est là, étalée, rien ne pourra la faire plus excellente qu’elle n’est. Plus excellente que vous ne l’avez simplement faite vous-même pour vous-même (et maintenant, en moissonnant, vous êtes en train de continuer le même travail. C’est simplement le travail de toute votre vie). Et on ne peut pas savoir (mais on le constate) de combien de forces universelles vous charge ce fait que vous travaillez toute votre vie à faire de la nourriture. Votre travail est exactement de fournir aux sens ; et vous y fournissez directement ; et vous fournissez directement à vos propres sens (quand les autres n’y fournissent qu’avec des détours) et vous fournissez à vos sens du suprême et de l’excellent (quand les autres ne se peuvent fournir que de ce qu’on leur donne). Vous êtes là, vous et votre famille, dans la liberté la plus totale. Ici, rien ni personne ne peut vous commander, vous êtes au commandement (c’est exprès que j’ai choisi le travail du blé pour vous mettre en face de vous-même. D’abord, c’est celui que vous faites maintenant quand vous lisez ma lettre, et c’est celui qui maintenant vous donne les plus gros soucis). Je ne dis pas que vous soyez joyeux ; c’est une affaire intérieure et nul n’y peut rien, sauf vous-même ; mais jamais les conditions de la joie ne vous appartiendront plus complètement ; aucun régime social ne pourra jamais vous placer dans de meilleures conditions de joie. Pendant que vous mangez, puis la femme replie la serviette, rebouche la bouteille, recommence à tordre des liens de gerbes avec les plus petits enfants, pendant que vous reprenez la faux, vous et vos grands garçons, et vous vous mettez à renverser le mur d’épis qui vous faisait ombre.

Oui, regardez-vous ; faites comme si vous étiez un autre qui vous regarde. Vous êtes les fils de ceux qui ne se sont pas laissés séduire. Vous descendez de ceux qui n’ont jamais eu confiance dans la technique industrielle mais se sont toujours confiés à la graine. Vos pères avaient un aussi violent désir d’exister que ceux qui s’en allaient confier leur vie et leur espoir à la machine ; mais jusque dans le plus essentiel de leur désir de vivre et de survivre, ils avaient eu confiance dans la graine. Il n’est pas possible qu’ils aient pensé à tout quand ils ont vu partir les autres et sont restés. Le plus fort, je crois, c’était la solidité de leurs racines. Mais la vérité est que la graine est une machine bien plus perfectionnée que toutes les machines inventées par les hommes. Les boulons qui en assemblent les parties et assurent le jeu de l’ensemble sont d’une souplesse et d’une force inimaginables. De même que votre simple coude et votre genou sont les mécaniques les plus parfaites du monde. Il y avait, vous le voyez bien, une logique dans leur résolution de rester dans les champs. Pour qui voit non seulement la clarté du jour mais la nuit éternelle qui enferme la clarté du jour, le monde apparaît dans sa terrible vérité. L’homme, avec ses faibles moyens spirituels et ses faibles moyens physiques n’aurait pas de joie de vivre s’il ne se faisait aider par d’innombrables machines. Mais c’est un travail si pénible à faire qu’il lui faut les machines les plus perfectionnées, les plus puissantes, les plus parfaites, celles qu’on imite sans pouvoir jamais réaliser le merveilleux de leur perfection. Les machines qui sont dans vos mains, quand vous semez une poignée de semence ou quand vous attendez l’agneau entre les cuisses ouvertes de la brebis, et vous le recevez tout sanglant dans vos mains : voilà la vérité de l’existence humaine et sa raison d’être.

J’approuve votre révolte. Je suis d’accord avec vos plus terribles désirs de cruauté. Il n’y a pas de cruauté plus cruelle que l’erreur.

Le Combat paysan contre les temps modernes.

I. – Perle des grandes armes.

Mais, la violence ne donne pas de victoires éternelles. En quoi vous aura-t-elle transformés pendant tout le temps de la bataille ? Le jour où vous serez les maîtres, serez-vous toujours dignes d’être les maîtres ? Dès qu’on perd sa nature, on perd ses qualités naturelles. Vous avez une longue habitude du contraire de la violence ; et vous y êtes manifestement d’une magique habileté. Il n’y a qu’à regarder la succession des champs et ces troupeaux d’herbes dont vous êtes les bergers. Vos adversaires ne sont que des paysans qui ont perdu vos qualités naturelles. Par une sorte de malice philosophique, en vous révoltant contre l’état de la société moderne, vous vous révoltez contre votre double dégénéré. Ce ne sera jamais une victoire que de vous dégénérer vous-même, par quelque détour que ce soit. Quand j’ai connu votre désir de révolte j’ai été étonné de comprendre en même temps que vous pensiez à la violence. Ce n’est pas un outil paysan. Je sais que, jusqu’ici, à travers toute l’histoire, les soulèvements paysans s’en sont toujours servis. C’est pourquoi ils n’ont rien construit. Mais, maintenant, nous n’avons pas besoin de soulèvement. Je ne serais pas avec vous s’il ne s’agissait que de cette ridicule petite affaire. Il s’agit de conquérir, de conquérir et de construire définitivement la joie de vivre. C’est fait de la délicatesse de mille sens fragiles. Cette fois-ci vous n’avez pas seulement à combattre désespérément pour sauver votre vie, pour sauver la vie à la paysannerie, vous avez, à combattre pour sauver la vie de tous les hommes. Ce que vous allez construire, tout le monde l’habitera ; ce que vous allez conquérir, vous allez le donner à vos ennemis mêmes. C’est pourquoi j’attache tant d’importance à ce que vos bataillons soient armés des grands outils. Ce sont d’ailleurs ceux dont le maniement vous rendent invincibles. Vous voyez comme la victoire est facile. Mais, au moment même où vous allez entreprendre la bataille, vos adversaires vous ont déjà vaincus. Avant même de commencer à combattre : ils vous ont vaincus dans un combat de conscience. Ils ont abaissé votre grandeur ; ils ont avili votre noblesse comme s’ils avaient compris que c’étaient vos armes (eh ! oui, peut-être l’ont-ils compris !) Ils vous ont tout de suite attirés sur des terrains où ils savent mieux manœuvrer que vous. Ils vous ont imposé leur bataille. Et dans celle-là, ils ne vous craignent pas. Quelle est la situation du paysan dans la société et dans la société moderne ? Le paysan est un homme qui travaille avec le mot « propriété ». Avant tout il dit « ma terre, ma semence, ma récolte, j’ai eu du mauvais temps ». C’est l’individu pur ; c’est l’homme qui n’a pas besoin de la société, qui ne compte pas sur la société, qui se suffit, à lui-même. Il est exactement comparable à un arbre. Il est profondément enraciné dans un sol d’où il tire sa nourriture. Il est formé par le sol qu’il habite. Il en a les qualités et les défauts. Il en est le complément pur, l’expression pure. Sa forme physique et sa matière spirituelle sont des produits de ce sol. Il n’est ni une classe, ni une race ; il est une subdivision du règne animal ; il est l’homme. C’est lui qui a des rapports avec le monde. Il ne se classe pas dans la sociologie, il se classe dans la zoologie ; il ne fait pas partie d’un système spirituel d’invention : il est un transformateur naturel de matière. Il n’invente pas, il collabore. Il ne produit pas ; il se produit. Vous ne faites pas autre chose que vous faire vous-même (nous parlerons du surplus tout à l’heure) ; vous êtes directement les ouvriers de votre vie. Vous faites pousser le blé et vous le mangez ; vous soignez la vigne et vous buvez le vin. Les fruits que vous cultivez, vous les avez amenés par l’intelligence, de la forêt sauvage à vos jardins. Vous avez employé une sorte de science physique à les rendre plus abondants et de meilleur goût, étant constamment guidés et soutenus dans ce travail par le désir de vos artères, de vos veines, de vos muscles ; composant ainsi avec vous-mêmes et le monde un mélange plus intime que ne le font les autres êtres vivants (tout au moins dans l’ordre des idées que l’homme peut comprendre. Pour comprendre le sens général du vrai mélange avec le monde et savoir si le nôtre est plus ou moins intime il faudrait pouvoir comprendre le monde comme tous les êtres vivants, c’est-à-dire percevoir le monde extérieur comme le perçoivent, par exemple, les sauterelles, les oiseaux, le cheval, l’épi d’avoine et savoir ce qu’ils en exigent). Enfin, vous avez employé une science ; vous l’avez employée à vous mélanger avec le monde le plus possible, suivant le désir qu’une jouissance de votre corps donnait à votre intelligence (Ici se trouve d’ailleurs le vrai sens de la science ; vous lui donnez naturellement la simplicité, la sagesse, la pureté qui lui manquent ; vous lui donnez sa mesure humaine. Nous aurons souvent à parler de mesure humaine en parlant de vous. C’est votre grande qualité. C’est notre dernier espoir). En tout et pour tout vous travaillez directement pour la vie. Rien dans ce que vous travaillez qui ne puisse être immédiatement employé à la vie. L’existence biologique dirige votre travail ; les jouissances de votre corps, la joie de vivre en organisent le progrès. Aucune de vos ambitions n’est, au départ, dirigée vers une richesse métallique destinée à satisfaire l’appétit de calcul d’une intelligence séparée de ses problèmes naturels ; mais toutes vos ambitions désirent simplement l’abondance d’une richesse comestible destinée à satisfaire l’appétit de tous vos sens (c’est de cette richesse-là que je parlais au début de ma lettre). Si nous comparons un paysan à un homme produit par la société moderne : ouvrier, bourgeois, homme d’école, nous voyons toujours leur séparation : le paysan ne poursuit pas de buts à longue échéance qui exigent un long sacrifice pour une fulgurante satisfaction, parfois purement artificielle. C’est un procédé d’hommes sur lesquels la technique sociale a travaillé, donnant à l’héroïsme un sens social, faisant du héros le serviteur de la collectivité. Son but, le paysan l’atteint tous les jours, sur l’instant même. Il se satisfait longuement de vivre tous les jours. Il n’a pas de conception morale du héros. Quand il devient un héros – et c’est souvent – il y est poussé par l’intense réclamation de tout son corps physique. Il n’y a aucune raison pour qu’il soit héros, il y a seulement son corps, et c’est lui dans ces occasions qui le transporte dans l’héroïsme. Le simple corps de l’homme. La révolte des viscères contre le mal et l’erreur. Gloire plus éminente que celle des raisonnements philosophiques ; victoire d’une des excellences incontestables de l’homme. Héroïsme pur. Héroïsme purement individuel. Nous sommes loin de ce faux héroïsme réclamé par les raisons de la société et dont le plus célèbre est celui qui, paraît-il, s’exerce sur les champs de bataille. Comme tout à l’heure la conception de la science suivant la société, ici la conception de l’héroïsme suivant la société détruit l’homme au lieu de le sauver. Chaque fois que nous opposerons le sens paysan à la raison sociale nous verrons ainsi s’éclairer toutes les impuretés dont le social a sali et chargé la noblesse et la grandeur de l’homme. Dans toutes les occasions le paysan travaille à vivre. Dans sa vie il n’y a pas de suspens, c’est-à-dire de moments où on travaille sans vivre, le plus rapidement possible, comme le travail du plongeur au fond de l’eau avec la promesse après ce travail d’un temps plus ou moins long où l’on aura permission de vivre comme le plongeur qui vient respirer à la surface. Ce qui est la vie de l’ouvrier et, il faut le souligner, également la vie de son patron, la vie de l’Industriel ; ce qui est la vie de l’homme d’école, je veux dire celui qui sort des grandes écoles où des apprentis sorciers professent la sorcellerie ; ce qui est la vie de la société ; et, quand vous parlez à un homme socialement technique, il ne rêve que du temps où les machines feront tout le travail, où l’homme ne travaillera plus – c’est-à-dire respirera à la surface, croit-il – ne travaillera plus que quelques minutes par jour à pousser des boutons de machineries ou à lever et baisser des commutateurs. Et qu’est-ce qu’il fera le reste du temps, lui demandons-nous ? Et il nous répond : il se cultivera ; quand ce pauvre homme a oublié, ne sait pas, ne peut pas savoir, dans sa position anti-naturelle, que la vraie culture de l’homme c’est précisément son travail, mais un travail qui soit sa vie, ce qui, évidemment, n’est le cas pour aucun travail technique. On ne peut pas savoir quel est le vrai travail du paysan : si c’est labourer, semer, faucher, ou bien si c’est en même temps manger et boire des aliments frais, faire des enfants et respirer librement, car tout est intimement mélangé, et quand il fait une chose il complète l’autre. C’est tout du travail, et rien n’est du travail dans le sens social de travail. C’est sa vie.

II. – Les signes de l’esclavage.

Déjà, vous vous apercevez que cette vie n’est pas exactement la vôtre. C’est bougrement social, au contraire, dites-vous. Et ce n’est pas le premier venu qui peut décider du prix du blé ; il en faut des assemblées et des assemblées, et il faut que tout ça soit renseigné par des ambassades, des télégraphes, des calculateurs, pour savoir combien de quintaux on a récoltés cette année en Ukraine, en Pologne ou en Italie, ou n’importe où. C’est ça qui décide le prix de mon blé, un peu en retard cette année mais très beau sur ce plateau de Revest-du-Bion en France. Et encore, c’est le social qui décide si j’ai le droit de donner mon blé aux poules ou si je dois me le faire peindre en bleu, ou si on va en faire de l’alcool pour faire marcher les autos – et elles ne marchent pas – pour faire marcher les tanks, alors – et ceux-là marchent. – Ce n’est plus possible de n’avoir qu’à vivre quand il faut savoir si on gagne ou si on ne gagne pas ; si on gagne ou si on perd ; si on ira à la banque prendre des bons de la défense nationale ou si l’huissier viendra.

Pourtant, vous avez des machines, oh ! je sais le cas que vous en faites, mais vous ne pouvez pas dire que la technique ne vous a pas offert « son bonheur ». Pourtant vous avez réclamé en disant qu’on ne s’occupait pas de vous. « On » c’était le gouvernement. Et vous vous trompiez, on s’occupait déjà de vous. On vous a fait faire la dernière guerre et vous n’avez rien dit contre ; c’est donc de cette façon que vous vouliez qu’on s’occupe de vous ? Eh ! bien ! ne vous inquiétez pas, on va maintenant s’occuper en plein de vous. (Tout à l’heure nous verrons clairement pourquoi vous avez eu ainsi besoin, et vrai besoin, qu’on s’occupe de vous, comme de petits enfants qui ne savent pas encore bien comment faire, ou comme des infirmes qui sont sujets de tout.)

Cependant, il ne s’agit pas d’être très vieux pour savoir que j’ai raison et que la vie du paysan c’était ça. Si on en parle au passé, ça ne date pas de si longtemps. Les hommes de mon âge seulement – ça fait quarante-trois ans – se souviennent de la ferme de leur père et dans quelle situation était le paysan et la famille paysanne en 1914, au moment où le social s’est dit : « Allons, tentons le coup, utilisons-les à notre usage, nous verrons bien ce qu’ils diront. » Et le social a vu : les paysans se sont laissés faire, sans rien dire. Il est plus facile de croire à l’héroïsme social que de conformer sa vie aux exigences terribles de l’héroïsme individuel. Depuis, vous savez ce que vous êtes devenus. Mais, à cette époque, gens de mon âge, souvenez-vous des moissons et des récoltes, et de l’élevage des vers à soie, par exemple pour la vallée de la Durance ; et des fêtes dont les champs étaient le théâtre (je peux, sans crainte d’être démenti m’adresser à la paysannerie internationale : allemande, italienne, russe, suisse, norvégienne, américaine même : elles ont toutes les mêmes souvenirs). Souvenez-vous de la sorte de magie, de la poésie, c’est le mot ; et je ne crains pas qu’on. rigole ; seuls les sociaux peuvent en rire et de ceux-là je m’en fous, mais, vous, vous comprendrez ce que je veux dire qui habitiez les champs. Le paysan savait être en fête. Ainsi déjà, entre deux générations moyennes vous pouvez faire le compte de ce que vous avez perdu. Le pauvre homme des villes est un paysan qui a tout perdu. Il y avait une aisance de geste et de vie. Il n’y avait à ce moment-là aucun des sens nouveaux que les temps modernes et les partis politiques modernes ont donnés à ces mots d’aisance et d’abondance. À côté de l’aisance de ces temps passés, les temps modernes ont créé une aisance qui ne peut rendre service au corps des hommes qu’à travers la monnaie. Et pour l’abondance c’est pareil. Les politiques vont encore m’accuser de vouloir revenir au moyen âge ; laissons les politiques. Ils n’ont que l’importance qu’ils se donnent. Il n’est pas question de moyen âge ici, il n’est question que de liberté. Ils vont vraiment à la fin nous faire croire que c’est l’aspect de cette liberté qui les rend tout de suite de mauvaise foi, tant ils la détestent. L’aisance et l’abondance de ces temps passés (qui ont aux yeux des politiques le grand tort d’avoir vécu en dehors de leur doctrine et comme malgré elle) étaient purement et pleinement corporelles ; la monnaie n’exerçait sur elles aucun contrôle. C’étaient des temps où l’on donnait beaucoup. Je suis obligé d’expliquer ; et c’est grave. Comprenez-vous combien c’est grave d’être obligé d’expliquer ça. On donnait abondamment aux uns et aux autres des pommes de terre, des haricots, des salades, des radis, de la farine, de la farine tant qu’on voulait ; il n’y avait qu’à demander et parfois même c’était le donneur qui disait : « Vous ne voulez pas de… n’importe quoi… tout. » Je ne mens pas. Demandez autour de vous, jeunes gens. Les arbres fruitiers, les pêchers, les abricotiers, les amandiers, les figuiers, les noyers, les pommiers étaient au plein des champs ouverts ; se servait qui voulait. J’ai mangé dans ma jeunesse mille fois plus de fruits et de meilleurs fruits que n’en mangent maintenant mes filles. J’étais le petit garçon d’un ouvrier cordonnier et d’une blanchisseuse et j’ai, moi maintenant tout en étant pauvre mille fois plus d’argent que mon père n’en avait. Et le plus beau est que tout le monde se servait avec discrétion. Ce serait un miracle si la chose arrivait de nos jours tant tout le monde aurait de hâte à profiter de l’aubaine. À cette époque, non ; la discrétion n’était même pas une qualité morale, c’était une qualité physique. Tout le monde avait assez de tout. Il n’y avait aucun intérêt à en prendre trop. Voilà ce que j’appelle donner. Oui, c’est bien cet extraordinaire qui s’est brusquement présenté devant vous, jeunes gens, quand j’ai dit le mot. C’est tout à fait ça. Vous voyez que l’abondance n’est pas un problème technique, que c’est exactement le contraire. Tout est une affaire de vrai et d’artificiel. L’abondance que vous recherchez, l’aisance que vous promettent vos mystiques politiques sont des aisances et des abondances artificielles ; celles que vous avez perdues étaient bonnement et simplement de vraies aisances et une vraie abondance matérielle. Et ceux qui donnaient n’étaient pas des héros spirituels, des saint François d’Assise, des saint Martin, des héros de morale, des héros sociaux ; non, c’étaient des héros physiques ; ils étaient poussés à l’héroïque nécessité de donner ce qui leur appartenait, tout simplement parce que leur propre corps était contenté. La morale s’épuise dans ses sophismes pour démontrer que l’héroïsme est joyeux. Je vous crois que l’héroïsme est joyeux : voilà la joie de l’héroïsme. Le véritable héroïsme ne coûte jamais rien, il n’y faut pas traîner sa carcasse de force ; il est naturel, comme il est naturel et joyeux de se jeter à l’eau pour tirer l’autre qui se noie ou pour se battre à poings nus avec le chien enragé qui traverse une sortie d’école maternelle. C’est si vous ne le faisiez pas que tout votre corps vous le reprocherait et que ce reproche serait une souffrance terrible.

Mais dites-vous, si on avait trop de biens, si on donnait, alors on ne vendait pas ? Précisément, jeunes gens, et c’est bien ce que je voulais vous faire dire. On ne vendait pas ; toute la question est là. – Mais, l’argent ?

III. – L’argent.

Le moment s’approche où nous allons aborder de face cette question de l’argent, de la monnaie, de la conception moderne de la richesse, de ce nouvel artifice ; où nous allons parler grandement de paix et de guerre, où nous allons goûter le bon goût de cette pauvreté qui vous paraît si terrible. Mais pour que tout soit bien aligné, il faut continuer à situer le paysan dans la société moderne. Et il nous faut juste un peu changer de mot, presque sans changer de sens pour, à la fois, revenir à notre situation paysanne et faire voir la différence entre l’argent vif et l’argent mort, entre la vérité et l’artifice. Sans propriété, le paysan n’a plus aucune qualité paysanne. Il ne peut pas vivre sans propriété. C’est son premier outil. Je répète qu’il ne travaille pas pour un salaire ; il travaille pour vivre directement de ce travail, sans intermédiaire, c’est-à-dire sans passer par le stade monnaie. Il fait des pommes de terre ; il attend le temps qu’il faut ; il arrache ses pommes de terre ; il les nettoie ; il les coupe en morceaux ; il les met dans la poêle où est en train de frire l’huile de ses oliviers, ou de ses noix, et il mange ses pommes de terre. Son travail va directement de la terre à sa bouche. C’est pourquoi il est normalement attaché à la terre comme à une partie de son corps. C’est sa propriété ; elle est à lui. Dès qu’on change quelque chose dans cette liaison directe terre-corps, on détruit le paysan. Si entre la terre et le corps on place l’argent, le paysan devient capitaliste ; si, entre la terre et le corps on place la propriété d’un autre, ou la propriété de l’État, la propriété collective si vous voulez, le paysan perd ses qualités paysannes et il devient un ouvrier. De toute façon le paysan est détruit. Que le paysan soit un plus grand homme que l’ouvrier ne fait aucun doute, et cela provient uniquement de ce que le paysan est par rapport au monde placé dans une position naturelle et l’ouvrier dans une position artificielle, et plus encore, anti-naturelle. Que le paysan soit un plus grand homme qu’un capitaliste ne se discute pas : le capitaliste n’est pas un homme ; il n’exprime pas le monde et son ambition est précisément (au contraire de la définition même de l’homme) de ne pas l’exprimer.

IV. – La facilité, la vulgarité.

Ici, je suis obligé d’ouvrir une parenthèse. Non pas pour répondre à une de vos objections paysannes mais pour répondre à une objection capitaliste, et du même coup à une objection ouvrière. Car vous comprenez bien qu’on va discuter cette éminence que vous avez. On me dira que le capitaliste (et je comprends dans capitaliste le capitalisme d’État) fournit le capital pour que d’autres hommes – les ouvriers – aient la possibilité d’exprimer le monde, c’est-à-dire de travailler. Outre que je considère que ce que fait l’ouvrier n’a pas le droit de s’appeler travail (mais par exemple esclavage ou martyre, ou tel mot terrible que vous voudrez) puisqu’il s’en débarrasserait volontiers, et, au contraire, un vrai travail on ne peut pas s’en débarrasser, c’est la vie même, – outre cette distinction, il y a dans l’objection capitaliste une infirmité qui vient des habitudes modernes. La facilité a comme fait s’atrophier un sens dont on ne peut plus se servir. On n’ose plus aller directement du corps à la matière (comme le paysan va du corps à la terre) on ne peut plus accepter le difficile ; accepter le chef-d’œuvre ; désirer le franc contact avec le monde ; on n’a plus de sens pour cette sensation-là. On ne peut plus admettre ce paisible héroïsme d’exprimer le monde avec la divine habileté des mains nues. Il faut qu’on interpose dans la liaison directe corps-matière des boucliers, des gants, des cagoules, des capuchons et des masques : les machines et le capital. On ne va plus directement, on fait le détour par le capital. Quand on pourrait aller directement du corps à la matière, et c’est la position naturelle, on fait le détour corps, capital, matière. Alors, dans cette époque de facilité un peu lâche, le capitalisme a raison. Mais, vous voyez que tout cela se situe bien au-dessous de toutes les logiques paysannes. En réalité, tous les efforts nobles qui s’accomplissent dans les temps présents essayent d’affranchir l’homme de cette vulgarité capitaliste. On n’y a pas encore réussi. Le communisme qui était d’abord un de ces efforts nobles et qui a été notre espoir n’a pas réussi. Il n’a fait que changer le capitalisme de forme. Il ne s’est pas servi de la nature de l’homme. Il n’a pas poussé à l’héroïsme du difficile. Il a continué le chemin du facile. Il n’a fait que transformer le capitalisme particulier en capitalisme d’État ; il l’a gardé. Il faut le détruire. Il a abaissé les paysans jusqu’à en faire des ouvriers, quand il fallait hausser les ouvriers jusqu’à les faire devenir des hommes naturels, comme les paysans ; rétablir le contact direct corps-matière ; avec un travail qui alors devient la vie ; sans qu’on ait besoin, pour intéresser l’homme à son travail de ces morales toujours les mêmes, de ces mots d’ordre toujours capitalistes : stakhanovisme, goût de la compétition et de la médaille ; forcer l’appétit spirituel, quand le travail, s’il était naturel, forcerait l’appétit du corps… J’ai également ouvert cette parenthèse parce que, tout à l’heure vous auriez pu m’arrêter, vous autres aussi, dans cette description que je vous ai faite du passage de la pomme de terre à votre corps. Il y avait là-dedans un instrument qui ne provenait pas du travail paysan : c’était la poêle dans laquelle l’huile était en train de frire, et, si nous réfléchissons, il y avait la bouteille qui contenait l’huile, et, voyez comme ça grandit : il y a la faux avec laquelle on fauche le blé, et la charrue qui déchire la terre, et le harnais de cuir qui attelle le cheval à la charrue. Ceux qui font tous ces objets exprimaient le monde à l’égal de vous-mêmes. Et ils étaient aussi naturels que vous, aussi nobles que vous, aussi indispensables que vous ; quand le travail était leur joie de vivre ; sans qu’on ait besoin de le marquer à tout moment dans leurs chartes syndicales comme si, écrire les mots en grosses lettres pouvait retenir la chose qui les fuit. On leur a enlevé la propriété de leur travail. Et ce n’est pas en leur donnant à tous, collectivement, la propriété de l’usine qu’on la leur rendra ; en même temps que la joie de vivre. Ce sera une propriété artificielle ; ce qu’il leur faut, c’est une propriété naturelle. Il faut qu’ils soient les maîtres de leur travail. Et c’est également le sens de votre révolte : ces grandeurs où vous allez atteindre, il faut y hausser vos ennemis même, ces paysans avilis, ces artisans dégénérés. Il vous est déjà impossible de continuer à penser à la violence, puisque vous devez reconstruire le monde pour eux, autant que pour vous.

V. – La propriété paysanne.

Cette propriété nécessaire à la vie du paysan, comme un poumon ou un cœur, est entièrement naturelle. On ne peut imaginer la supprimer que dans un système artificiel conçu hors du monde. Dès qu’on se fie au monde on voit dans cette nécessité une nécessité commune à tous les êtres vivants, comme la terre qui est entre les racines d’un arbre et dont on ne peut pas le priver sans qu’il meure. C’est vrai. Une preuve de l’artificiel de la société moderne (de cette dénaturation que lui a fait subir la technique) est précisément son incompétence en matière de vérité. Ce qu’elle voit, elle ne peut plus le croire ; des fois même elle ne peut plus le voir ; c’est ce qu’elle invente qu’elle croit. Il suffit qu’on vive en dehors du social pour qu’on ne puisse plus s’entendre avec lui. On ne parle plus la même langue, les mots n’ont plus la même valeur, on n’a pas la même vision du monde. Ce qui vous est évident, les autres vous crient tous ensemble : où le voyez-vous ? Pour le paysan, la nécessité de cette propriété ne fait pas de doute ; elle lui crève les yeux, il vit avec elle ; il doit vivre avec elle. La bête la plus sauvage a des quartiers ; si on l’en chasse elle revient s’y faire tuer ; l’arbre le plus inutile, sa vie a tant d’importance qu’il est le propriétaire absolu de la terre qu’il tient entre ses racines. L’économie générale de l’univers ne permet pas la communauté d’usage. Tous les êtres vivants ont un territoire matériel dont ils ne peuvent permettre l’usage à personne d’autre qu’à eux-mêmes sans mourir. Voyez simplement vos rapports paysans avec le reste du monde, bêtes et plantes. Vous intervenez dans le territoire de ce que vous voulez détruire ; vous respectez soigneusement le territoire de ce que vous voulez conserver. Les pucerons de vos pêchers vous les couvrez de nicotine ; vous allez cueillir exprès des feuilles de mûrier pour les apporter à vos vers à soie (c’est en partant de cette vérité naturelle que le social a inventé et donne une apparence de naturel à l’artificiel de la patrie. Vous allez voir tout de suite comme elle est petite la patrie ; mais alors vraiment elle existe, mais aussi elle n’a plus besoin de rien d’autre que de vous sentir vivre). La propriété du paysan est entièrement naturelle ; elle est soumise à ses besoins ; elle est donc soumise à sa mesure. La chose la plus importante est cette mesure. Dès que cette propriété se démesure elle perd ses qualités naturelles, elle perd ses qualités paysannes. Seule, sa partie mesurable aux besoins de son propriétaire s’adapte à ce propriétaire ; toute la partie qui est en dehors de cette mesure ne peut plus que s’adapter au social et n’est plus paysanne. Les deux grands systèmes sociaux modernes : le capitalisme et le communisme sont des systèmes de démesure. Ils détruisent tous les deux la petite propriété paysanne. Le paysan ne peut accepter ni l’un ni l’autre sans devenir d’un côté un capitaliste et de l’autre côté un ouvrier. Dans les deux cas il cesse d’être un paysan.

VI. – Les paysans vaincus.

C’est bien ce que vous avez compris en décidant votre révolte qui est précisément dirigée contre ces deux moyens d’organiser la société. Mais vous n’avez pas vécu impunément dans la société capitaliste. La plupart d’entre vous sont devenus des capitalistes. Ils n’ont plus un travail qui va directement de la terre au corps mais, entre cette terre et le corps, ils ont fait intervenir l’argent. À ce moment-là leur métier est devenu social, avec toute la dégradation que ça représente. Ça a cessé d’être une raison de vivre ; c’est devenu une raison de gagner. Ils ont fait là un choix qui les sépare de la paysannerie ; s’ils veulent y rentrer il faut qu’ils défassent ce choix.

VII. – Inanité de l’argent.

Le plus grand ennemi du paysan c’est l’argent. Lui seul peut s’interposer dans cette liaison directe terre-corps qui est le sens de la paysannerie. C’est lui qui vous soumet au social. C’est lui qui, dès maintenant, avant même que vous commenciez à combattre vous a vaincus en vous séparant de vos grandes armes, ne vous laissant plus que cette mauvaise pensée de la violence. Regardons un peu cet ennemi en face. Ça a d’abord l’air d’être un beau monsieur. Ne demandons rien à ses serviteurs ils nous en diraient miracle mais regardons un peu les petites choses qui ont l’air de n’être à lui que de loin. Voyons un peu ; comme ceux que parfois vous accueillez et sans avoir l’air de rien vous finissez par les connaître, sur un mot dit comme ça, sur des gestes ou des regards qu’ils ne peuvent pas retenir. Je viens de lire sur le journal une petite note. Vous savez que les ouvriers font quarante heures de travail par semaine. C’est bien suffisant en effet, de ce travail qui est le leur, sans intérêt et si martyrisant ; je voudrais bien qu’ils ne fassent point d’heure du tout, quitte à leur gré à faire cent heures d’un travail qui les passionnerait. Ils feraient comme vous, ils n’y lésineraient pas, croyez-moi. Donc, comme la société qui a besoin de ne pas tuer ses ouvriers leur laisse un peu de temps pour se reposer – comme vous faites-vous autres à votre mulet – on a fixé le travail à quarante heures. Quand on veut pousser la production d’une matière on augmente le nombre d’heures de travail car ici ce n’est pas comme pour vos produits qui une fois dans la terre ont besoin d’un nombre de jours et d’heures, toujours les mêmes pour être produits (et nulle technique ne fera jamais hâter la production) mais plus longtemps on travaille, plus on manufacture, plus on produit d’objets manufacturés. J’ai donc lu que l’État, après entente avec les ouvriers qui travaillent à sa monnaie venait de les décider à travailler quarante-cinq heures par semaine au lieu de quarante. Je ne sais pas si vous savez comment ça se fait, mais, pour le billet de banque par exemple ça s’imprime. Il y a des plaques où l’image est gravée ; il a des encres qui les imbibent et puis une machine qui applique le papier contre les plaques et le billet est fait. C’est mille francs. C’est un peu plus de six cents kilos de blé. Le même article de journal disait qu’on avait été sur le point de faire des billets de cinq mille francs. On s’était dit : Et si on faisait des billets de cinq mille francs ! Pourquoi pas ? Au fond, ça n’était pas plus difficile. Il suffisait d’ajouter le mot cinq sur la plaque et chaque fois que la machine aurait appliqué le papier sans plus d’effort, le billet était fait. C’était cinq mille francs. Seulement du même coup ça aurait été un peu plus de trois mille kilos de blé. Et personne de vous autres ne croira qu’il n’y a pas plus de peine dans trois mille kilos de blé que dans six cent. De toute façon si nous devons faire un marché et donner notre blé contre un de ces papiers sur lequel est écrit le chiffre de cinq mille, sur lequel rien n’empêche qu’on écrive avec la même facilité dix mille ou cent mille, nous nous rendons compte tout de suite que ça a l’air d’être un jeu où nous sommes dupes puisque nous devons, nous, de notre côté, pour suivre la progression des chiffres, augmenter le nombre de kilos de notre blé ; et notre blé ça existe. Mais on s’est mis à fabriquer les billets qui sont mille francs pendant cinq heures de plus.

Et alors là ça devient extrêmement rigolo et le plus rigolo c’est qu’on vous le dise froidement dans le journal, sans supposer une minute que vous pouvez faire votre compte. Ne serait-ce que par politesse, ils devraient au moins cacher ce mépris qu’ils ont pour votre bon sens. Ce n’est pas seulement du mépris pour votre bon sens, c’est du mépris pour vous-même tout entier, corps et âme. Ils savent que vous ne discuterez pas plus ça que l’ordre de mobilisation : ils vous tiennent. Pourquoi voudriez-vous qu’ils se gênent pour vous montrer ce qu’ils pensent de vous ?

Cinq heures de plus par semaine dans ce travail, vous allez voir comment ça va définitivement fausser les rapports véritables et vous faire facilement perdre ce naturel qui est votre gloire et votre grandeur. Vraiment, quand on y réfléchit, vous êtes de beaux imbéciles ; il n’y a même pas de nom pour dire ce que vous êtes. Mettons donc que la presse à imprimer les billets soit très compliquée (ce qui est probablement le cas) et qu’elle fasse son travail d’imprimer les billets de mille francs avec une extrême lenteur. Disons par exemple qu’elle met dix minutes pour en imprimer un. Ça fait six mille francs par heure. Je crois qu’il y a trois cents machines. Ça fait donc un million huit cent mille francs par heure. Nous ne pouvons plus faire l’équivalent en blé. C’est ici le travail d’une heure, c’est de notre côté un travail… n’y pensons même pas (car nous sommes, nous, des petits paysans et nous n’avons jamais récolté pour un million de francs de blé, même pas dans toute notre vie ; même pas en rêve). Pourtant celui qui ramasserait ces paquets de feuilles de papier sur le marbre de l’Imprimerie de la Monnaie, après seulement le travail d’une de ces heures supplémentaires et si après il venait ici dans votre monde où tout compte, il pourrait acheter cinquante fermes grandes comme la vôtre. Il pourrait devenir le propriétaire de cinquante champs de blé pareils au vôtre. Cinquante fois la grandeur de ces murs où toute la famille s’est renouvelée de génération en génération ; cinquante chevaux comme votre cheval ; cinquante fois votre troupeau ; cinquante fois tout ce que vous avez. Avec ce papier qui n’est à proprement parler rien comme matière et rien comme esprit mais seulement une convention il peut devenir le propriétaire de cinquante fois toute la matière et tout l’esprit de votre vie. Vous me direz justement que la monnaie est une convention prise pour faciliter les échanges de matière ; que c’est plus simple de porter un billet de mille francs dans sa poche que de trimballer derrière soi la valeur équivalente en blé quand on va au bourg pour s’acheter des souliers, du drap et tout ce qu’il faut. D’accord ; encore faut-il que les mille francs que j’ai dans ma poche soient bien la valeur équivalente du blé que j’aurai trimballé. Croyez-vous vraiment qu’en une heure de temps, avec des machines à imprimer on puisse véritablement créer, comme par une opération du Saint-Esprit la valeur exactement équivalente au produit du travail de cinquante fois votre vie ? Il faudrait bien que ça ne vaille guère ! Et vous savez bien ce que ça vaut d’efforts et d’intensité humaine. Il y a bien longtemps que la monnaie n’est plus une convention d’échange : elle est un moyen de gouvernement. Il n’y a plus aucun rapport entre elle et ce que vous produisez. Cependant, vous continuez à donner ce que vous produisez pour l’avoir, elle. Un million huit cent mille francs représentent plus de neuf cent mille kilos de blé. Ça fait pas mal de pain. Neuf cent mille kilos de blé ont une grande valeur animale toujours vraie dans tous les temps ; ils permettent de nourrir, de faire vivre neuf cent mille hommes pendant un jour ou bien un homme pendant neuf cent mille jours, c’est-à-dire pendant deux cent cinquante ans. Et c’est ça que vous allez donner pour ce papier imprimé pendant une heure de travail supplémentaire ? On ne peut plus guère parler ici de convention d’échange, ou bien, si vous souscrivez à cette convention, n’ai-je pas raison de dire que vous êtes des imbéciles ?

La valeur réelle de ce papier est de quelques centimes et dans la plus exacte des réalités, le dessin qui le couvre ne vaut rien et la signature ne vaut rien. Il ne peut pas y avoir convention d’échange s’il n’y a pas équilibre entre les matières échangées. Il ne peut pas y avoir équilibre quand, en face d’une valeur stable on peut faire varier la valeur d’échange de un à cinq sur une simple décision du gouvernement.

En 1919 je finissais la guerre avec l’armée d’occupation du côté de Wissembourg-Bitche. J’allais souvent en Allemagne, à Sarrebruck. À la frontière on me changeait mon argent français en marks allemands. Pour cinq francs français on commença par me donner deux cent mille marks. J’ai encore certains de ces billets comme probablement pas mal de soldats qui ont été dans des situations semblables. On les a gardés parce que les zéros avaient impressionné. Pour mes deux cent mille marks j’avais un sandwich, c’est-à-dire un petit morceau de pain de cinquante grammes, soit trente-neuf grammes de farine, soit la valeur d’un épi de blé ! Mais, peu à peu on me donna successivement trois cent mille marks, puis huit cent mille, puis dix millions de marks pour mes cent sous. Mais, à mesure que s’augmentait la valeur en chiffres sur mon morceau de papier (c’était d’ailleurs le même sur lequel on avait barré en rouge la primitive indication de valeur et réimprimé la nouvelle valeur en grosse encre noire – on ne prenait même plus la peine de changer le dessin et de modifier la signature) à mesure que le papier devenait de plus en plus riche jusqu’à représenter une fortune, il me devenait de plus en plus difficile d’obtenir mon sandwich avec cette fortune. On n’osait même plus me donner ces cinquante grammes de pain pour dix millions car le lendemain on avait déjà barré le chiffre dix à l’encre rouge et marqué le chiffre vingt à l’encre noire par-dessus. L’accélération du mouvement de la monnaie rendait sa nullité évidente ; une nullité exactement semblable est dans la monnaie que les paysans du monde entier acceptent actuellement en échange de leurs produits.

VIII. – La civilisation paysanne s’est faite sans l’argent.

Le monde moderne est obligé de se servir de cette nullité ; le paysan n’est pas obligé ; il peut s’en passer ; il peut vivre sans cet artifice ; le monde moderne ne peut pas vivre sans cet artifice. Moi, par exemple j’ai deux enfants et puis j’ai ma mère qui reste avec moi, enfin en tout sept personnes qui s’assoient à ma table. Il faut du pain, c’est-à-dire qu’il faut du blé, des pommes de terre, des légumes, de la viande, du vin sur cette table. Je sais que la vie n’est pas seulement faite de nourritures naturelles mais, malgré tout ce qu’on peut dire celle-là est la première. Il y a une vérité de La Palisse qu’on est obligé de répéter : si on ne mange pas on meurt. Je dis qu’on est obligé ainsi de répéter les choses les plus simples car, on ne raisonne plus pendant ces derniers temps des temps modernes en se servant de cette magnifique force du bon sens. Dernièrement je discutais justement de ce procès paysan avec une jeune communiste qui soutenait l’éminence de la technique en me disant : « On ne peut pas penser juste si l’on n’a pas de souliers. » Ce qui d’abord est contestable, mais admettons. Je lui répondis que plus sûrement encore on ne pouvait pas penser juste sans manger. Voulant dire que si la technique est nécessaire, qu’est-ce que vous êtes, vous alors, les paysans qui donnez à manger à tous ? Je m’aperçus vite que la camarade ne comprenait pas. Elle avait perdu l’habitude de la simplicité. – Il n’y a pas que manger, camarade. – Je le sais, camarade. Mais l’important pour moi d’abord est de donner à manger à ces sept personnes avant de chercher à leur donner quoi que ce soit d’autre. Pour avoir du pain, du vin et de la viande pour sept, je suis obligé de passer par cette nullité de l’argent. Puisque, en échange de cette valeur zéro vous consentez, vous paysans, à me donner ce pain, ce vin et cette viande ; étant si bête que vous ne savez pas que ça vaut zéro. Mais le jour où vous n’êtes plus bête ? Le jour où vous ne consentez plus à échanger ; comme le buffet de la gare de Sarrebrück qui ne voulait plus échanger son sandwich contre mon morceau de papier sur lequel on avait écrit les mots : dix millions de marks ? Ce jour-là vous êtes mon commandant et mon maître. Pour moi, quand ce jour-là arrivera je sais ce que je vais faire. Je vais tout simplement faire comme vous et prendre les champs en mains. Il en faut moins que ce qu’on croit. Il me faudra récolter environ deux mille kilos de blé (ça n’est rien comme peine, dites-vous) mille kilos de pommes de terre, cinq cents kilos de légumes verts de diverses catégories ; avoir dix brebis, dix poules et dix lapins. C’est tout. C’est peu, dites-vous et tout ça ne demande même pas cent cinquante jours de travail par an. Je sais. Mettons même que ça m’occupera un peu plus longtemps que vous, moi qui ne serai pas habitué les premiers temps ; il me restera encore dix fois le temps d’écrire des chefs-d’œuvre si j’en suis capable. Rien ne peut être plus profitable à ces chefs-d’œuvre que cette petite table de bois blanc dans un coin du grenier, près de la fenêtre basse entourée de vigne vierge et où, de temps en temps vient se cramponner une de ces vives hirondelles toutes frémissantes, puis qui se calment, tournent la tête et me regardent paisiblement. Pendant que l’ordre de la connaissance du monde habite autour de moi le silence, dans l’odeur des grains et des fourrages, que rien ne m’est plus imposé, et tout est fonction de moi-même. Il restera le temps des chefs-d’œuvre pour tous, nous rendant brusquement compte que le temps est une chose longue. Quand le musicien et le peintre aussi seront redevenus paysans, ce qui n’est pas seulement un état mais une profonde philosophie et un bouleversement total de l’humain, quand il existera sur le monde entier une civilisation paysanne.

Vous voyez quelle puissance vous avez sur moi, sur tous ceux qui ne sont pas paysans, sur le sort du monde. Le sort du monde a toujours été entre vos mains, rendez-vous en compte. Il n’est dans les mains de personne d’autre que vous. Ceux qui le prétendent mentent. Et ils vous cachent la vérité parce qu’ils ont peur de vous. Le monde ne vit que parce que vous lui donnez permission de vivre. Le faux monde terrible qui vit les temps modernes dans une inimaginable permission de vivre. Le faux monde terrible qui vit les temps modernes dans un inimaginable massacre de tous les beaux espoirs, ne vit que parce que vous lui donnez permission de vivre. Il vous oblige à lui donner permission de vivre. L’arme avec laquelle il vous réduit en esclavage c’est la monnaie. Plus vous avez de sa monnaie de papier dans vos armoires plus vous êtes les esclaves des temps modernes, moins vous êtes paysans. C’est par le truc de cette monnaie, valeur réelle zéro qu’arrivent à se nourrir (je veux dire manger) et à vivre ces hommes anti-naturels et inutiles qui vous gouvernent, qui sont les maîtres de votre vie, qui peuvent décider du jour au lendemain de vous jeter, paysans d’ici contre les paysans de là-bas, de l’autre côté de la frontière, dans des guerres qui sont l’exclusif massacre des paysans de tous les pays. Grâce à la monnaie, vous nourrissez ceux qui vous tuent. Grâce à la monnaie, à ce faux moyen d’échange de valeur réelle zéro et qu’ils peuvent fabriquer tant qu’ils veulent, à raison de dix millions ou cent millions par heure, vous êtes assez bête de leur donner le blé, tous les produits de votre travail de valeur réelle absolument vitale, vous leur donnez permission de vivre et permission de vous tuer. Vous pouvez leur refuser cette permission avec beaucoup de facilité.

IX. – Le paysan libre.

Vous n’êtes pas obligés, vous autres, de passer par l’argent. Vous n’y passez que parce qu’ils vous ont avilis. Ce que je suis obligé d’acheter, vous le produisez directement. Quel besoin avez-vous de transformer votre blé en argent puisqu’à la fin du compte votre nécessité de vivre vous obligera toujours à retransformer cet argent en blé ? Faites passer directement le blé dans votre vie. Vous êtes hors du social. Vous pouvez, du jour au lendemain, sans efforts, être libres et autonomes. Sans aucun argent, votre table peut être toujours abondamment chargée des meilleures nourritures. Il vous est impossible de mourir de faim. Il s’agit de savoir si vous considérez toujours qu’être riche c’est avoir beaucoup de ces petits morceaux de papier sur lesquels on imprime des chiffres ; et si vous continuez à dire qu’il est pauvre celui qui, sans argent, a une cave pleine de bon vin, un grenier plein de blé, une resserre pleine de légume, une étable pleine de moutons, une basse-cour pleine de poules, un clapier plein de lapins, le monde autour de lui et le temps libre dans ses deux mains. Il y a la richesse selon le social. Il y a la richesse selon la vérité. Il y a la pauvreté selon le social : on appelle pauvre celui qui n’a pas d’argent. Et dans le social c’est en effet la fin de tout puisque sans argent il ne peut rien avoir, il ne peut pas manger, et c’est la misère physiologique et c’est la mort. Mais, dans votre situation paysanne qu’est-ce que c’est de n’avoir pas d’argent ? Ne continuerez-vous pas à manger si vous n’avez pas d’argent ? Votre blé, si vous ne le vendez pas, aura-t-il perdu de ses qualités nourricières ? Sera-t-il incapable de faire du pain, même si vous broyez les grains dans un vieux moulin paysan pas du tout électrique ? Croyez-vous que, vous nourrissant du pain qu’ainsi il fera vous perdrez votre santé et que votre vie s’arrêtera ? Non, vous continuerez glorieusement à vivre en toute simplicité ? Vous êtes les maîtres absolus de votre propre vie et vous êtes les maîtres absolus de la vie des autres. C’est cependant ce que, dans le social, on appellera la pauvreté. Voilà la pauvreté dont je veux vous dire qu’elle est entre vos mains une arme si définitivement victorieuse qu’elle peut à votre gré imposer la paix à la terre entière.

X. – La victoire des temps présents. Le paysan assujetti à l’argent.

Mais, dites-vous, que s’est-il passé alors ? Nous comprenons bien ce que vous venez de dire ; c’est clair comme le jour que nous pouvons vivre sur nos champs tant que nous voudrons, sans limite, n’importe quand, et, quand on aura envie de boire un coup, il y en aura toujours deux à boire. Et même il y a une chose que vous avez oubliée de dire : nous autres qui connaissons la peine de la terre, nous savons que dans ce travail de la terre, tel que vous dites, plus nous aurons d’enfants, plus ce sera facile. Alors que, dans les temps actuels, les neuf dixièmes, des hommes sont obligés de se priver d’enfants (et pourtant, dieu sait si c’est une joie !) parce qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir cette fonction naturelle de la vie. Cette fonction naturelle et indispensable de la vie. Qui n’a pas eu la joie de l’enfant ne sait pas ce que c’est que vivre. Je comprends donc parfaitement bien que vous avez raison et que nous entrons en effet dans un ordre naturel. Je le découvre au fond de moi-même dans une claire évidence par le soudain contentement physique d’une partie de ma conscience. Le mal dont je souffrais s’apaise sans explication ; tandis que, jusqu’à présent, je n’avais fait qu’augmenter ma souffrance en expliquant, soigneusement à ma douleur les raisons de ne pas me faire souffrir. Je comprends donc bien que vous avez raison de supprimer l’argent et je le comprends comme je vous le dis, avec mon corps. Ce qui est la meilleure façon de comprendre quelque chose, oui, mais alors, que s’est-il passé ? Franchement, nous sommes obligés de vous dire que nous avons besoin d’argent, nous autres aussi, autant que tout le monde. Ce n’est pas par luxe. Admettons que certains d’entre nous aiment l’argent un peu par vice ; vous savez que ce sont surtout ceux qui en ont le plus. Mais nous qui sommes déjà, pourrait-on dire, pauvres, comme précisément vous nous demandez de l’être, nous qui sommes des paysans avec très peu d’argent – pas assez justement – nous sommes malheureux ; l’argent nous manque. Si nous demandons qu’on s’occupe de nous ; si nous disons à nos députés : « Alors, quoi, vous n’allez pas nous faire des lois pour nous empêcher de crever de faim ? Alors, quoi, cette taxe du blé, vous n’allez pas la relever un peu, que nous puissions au moins gagner notre vie ; si nous disons ça, ce n’est pas pour nous donner un genre, c’est parce que c’est vrai, nous crevons de faim. Nous avons besoin d’argent pour manger, comme vous dites. J’ai fait du blé. La récolte, cette année est extraordinaire. À la fin du printemps il y a eu des gelées tardives. Nous avons bien cru que ça allait foutre la moitié de notre récolte par terre. Ce qui était resté vivant poussait bien en tout cas et tout avait l’air de marcher. Ça devait être une excellente année. Mais, ce que nous avions cru mort poussait quand même. Au lieu de la demi-récolte qu’on attendait, nous avons eu un bon tiers en plus de ce qui est d’ordinaire une excellente récolte. À mon compte je devais avoir dans les trente à quarante mille kilos et, tant que je peux l’estimer à peu près maintenant, je dépasserai largement cinquante mille. De mon blé de l’an dernier je n’ai pas encore touché un sou : il est dans les silos de la coopérative. Il y en avait vingt-sept mille kilos ; on n’en a pas encore vendu un kilo. J’ai donc déjà travaillé un an pour rien. Cette année, ce qui se produit pour moi se produit pour tous : tout le monde a un tiers de récolte en plus. On ne sait plus quoi faire du blé de cette année, que voulez-vous qu’on fasse encore en plus du blé de l’année dernière. Je vais avoir travaillé deux ans pour rien. J’aurai fourni pour rien ma semence et mon engrais. Ne parlons pas de mon travail, mais j’ai acheté la semence et l’engrais et c’est perdu. Je vais avoir dans les quatre-vingt mille kilos de blé aux silos. Il ne rapporte absolument rien. Il est là, mort, et il se gâte. Vous pouvez venir à la maison. Nous n’avons peut-être pas trois cents francs. Mon fils est au collège : il faudra payer. Ma fille est à l’École normale : celle-là, ça va, mais pour ma femme, pour moi, pour le berger qui est avec nous, il faut manger ! Et les deux hommes que j’ai loués pour la moisson, il faut les nourrir, il faut les payer. Et le battage ! je ne vais pas m’amuser à battre cinquante mille kilos de blé à la main ! Il faudra le payer, ça aussi. Vous voyez qu’il faut de l’argent. Alors, même le travail qu’on fait vous dégoûte. Vous le savez, je ne passe pas pour un fainéant. Nous avons commencé, moi et ma femme en 1919 avec rien. Nous avons pris une ferme du côté d’Ongles. La terre ne vaut pas la moitié de celle d’ici. Nous avons eu tout de suite quelques bonnes années, c’est vrai, mais rien ne vient sans peine. Nous avons économisé un peu d’argent, mais pas une fortune. Je ne travaillais pas comme maintenant. Si j’avais travaillé comme maintenant, j’aurais économisé une vraie fortune. Le blé se vendait avant d’être battu, mais je n’en faisais que six mille kilos ; j’étais obligé de ne pas faire que du blé. Je faisais un peu de tout et presque rien de chaque chose. Il nous en fallait pour manger et sur ce qui restait je ne faisais pas de gros bénéfices. Mais c’étaient de si bonnes années qu’on gagnait sur tout. Nous avons mis de côté une centaine de mille francs en cinq ou six ans. Tout était facile, j’avais cent brebis ; je ne m’en rendais même pas compte. C’est pourtant à ce moment-là qu’on a eu les enfants, mais tout marchait bien. Je me suis dit : si tu étais sur la terre de la plaine tu ferais dix fois plus de blé, tu gagnerais dix fois plus ; dix fois cent mille, ça fait un million. Là-haut, nous étions en fermage. Ici, nous avons acheté. J’ai commencé tout de suite. Je me suis dit : tu ne vas plus t’amuser à faire ces pommes de terre ou ces légumes. Ici, tu peux faire de la grande culture. La terre est plate, la terre est de toute beauté ; tu vas y mettre du blé d’un bout à l’autre. »

XI. – Contradictions.

Attendez, permettez que je vous interrompe.
– Si vous avez quatre-vingt mille kilos de blé, vous avez du pain pour toute votre vie.
– Il ne s’agit pas de ma vie ; il s’agit que je ne peux pas vendre.
– Pourquoi précisément faites-vous passer vendre avant vivre ?
– Parce que pour vivre il faut vendre.
– Attendez encore un peu. Il me faut vous montrer tout de suite deux absurdités modernes avec lesquelles nous sommes obligés de compter. La première est une absurdité de la monnaie et, par un autre côté elle démontre encore sa nullité ; son unique pouvoir politique, ce qui revient au même. Le gouvernement a fixé le prix du blé à cent soixante francs le quintal. Quand une matière ne se vend pas parce qu’il y en a trop, on baisse son prix. On peut se la procurer presque pour rien. C’est ce que j’appelle, moi, un progrès, une abondance. Si cette matière est une matière absolument vitale, j’estime que le fait d’être mise ainsi à la libre disposition facile des hommes est un progrès : un fait profondément civilisateur, et que, comme dit l’autre, si on pense mieux avec des souliers, on pense également mieux avec beaucoup de pain à sa discrétion. Or, votre blé est en telle abondance qu’il ne peut pas se vendre et le gouvernement projette de fixer le prix du blé à deux cents francs le quintal. Jusque-là ça n’a l’air que d’une absurdité du gouvernement mais où ça devient une absurdité de sa monnaie, c’est qu’en effet il est obligé d’augmenter ainsi le prix du blé pour que vous, paysan, vous puissiez manger, car vous ne pouvez manger qu’en passant par la monnaie. Ni vous ni le gouvernement ne pensez qu’on peut manger le blé directement : c’est la déraison de la monnaie.

L’autre absurdité est technique. Vous avez trop de blé. Le pain que le boulanger fait avec les farines légales est mauvais, physiquement mauvais, n’importe quel médecin vous le dira. La farine légale, blutée aux trémies légales donne une matière panifiable entièrement privée des phosphores et des diverses qualités nourricières de la farine qu’on pourrait qualifier de sauvage, c’est-à-dire obtenue avec des procédés non techniques. Mais, la technique vous dit : avec mon procédé actuel je fais rendre au grain 74 % de farine, les anciens procédés ne faisaient rendre que 55 %. Un procédé mécanique de broyage ne pouvant pas intervenir dans la constitution chimique, dans les proportions nourricières d’un grain de blé, s’il fait rendre 19 % de plus est obligé de prendre ces 19 % dans les parties non nourricières de ce grain de blé. Au lieu de 55 % d’excellent, la technique vous donne 74 % de médiocre. Si le blé manquait, il faudrait bénir ici la technique qui nous permettrait ainsi d’augmenter ce qui serait rare. Mais le blé n’est pas rare ; au contraire, il est trop abondant. Cependant on le garde dans des silos avec son excellent et on continue à manger très cher le médiocre. Et si, demain, en plein milieu de l’abondance de blé, un ingénieur découvrait le moyen de faire rendre au grain 100 % le monde entier crierait au miracle et les prophètes techniques annonceraient au monde l’ouverture prochaine des portes du paradis terrestre. Personne ne pense que le plus simplement du monde deux grains de blé valent mieux qu’un.
C’est la démesure de la technique.
Mais, maintenant, continuez.

XII. – Absurdité de la démesure.

J’ai donc mis du blé d’un bout à l’autre. J’ai fait dix fois plus de blé, mais je n’ai pas gagné dix fois plus d’argent. J’ai acheté un tracteur. Ma femme a acheté un carnet pour marquer les frais. Il m’a fallu prendre deux faucheurs avec moi. Il me faut faire venir la batteuse. J’ai vendu mon cheval. J’ai racheté un cheval parce qu’à certains moments il me fait économiser plus que le tracteur. Non seulement j’ai fait dix fois plus de blé mais mon blé est dix fois plus beau. Je suis membre de la coopérative des blés. Je suis même de la commission. Il y a une chose que je ne comprends pas : d’après les statistiques la récolte de blé la plus importante du vingtième siècle en France est la récolte de 1903. Elle a produit cent sept millions de quintaux de blé. À l’époque, on a considéré cette récolte comme une bénédiction. Les ministres ont dit qu’on pouvait se tourner avec confiance vers l’avenir d’une terre si généreuse. La science, ont-ils dit, et les progrès de la civilisation nous assureront désormais des récoltes de plus en plus abondantes. En 1933 la récolte a été de cent trois millions de quintaux et personne n’a soufflé mot : c’était une catastrophe. Cette année en 1938, la France va récolter dans les quatre-vingt-dix millions de quintaux, et, je vous le dis sincèrement, je suis très inquiet pour moi et ma famille. Je ne suis pas sûr de pouvoir tenir jusqu’à la récolte prochaine. Je ne suis pas sûr de pouvoir faire manger et entretenir ma famille. Et puis, quelle récolte prochaine ? La récolte de quoi ? J’ai déjà quatre-vingt mille kilos de blé invendables à mon compte dans les silos de la coopérative. Si, par malheur la récolte de 1939 est aussi abondante que celle de 1938 qu’est-ce que je ferai de tout ce blé auquel s’ajouteront sans doute les quarante mille kilos de la nouvelle récolte ? Je n’ai rien d’autre que ce blé. Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Et si par malheur la récolte était une de ces récoltes record comme en 1903, alors, croyez-moi, pour moi et les miens il ne serait même plus question de lutter. Il n’y aurait qu’à foutre le feu à la ferme, se coucher par terre et mourir. – Il y aurait une autre solution : revenir à votre petite ferme. – Je vous ai expliqué mon cas particulier. Nous sommes un million six cent mille producteurs de blé ; mais pour les sept millions et quelques d’autres paysans, c’est exactement pareil. C’est triste à dire, mais c’est la vérité : nous sommes là près de neuf millions d’hommes, c’est-à-dire de beaucoup les plus forts et les plus nombreux ; un million de métallurgistes ne constitue pas l’armature d’un pays, mais neuf millions de paysans sont un pays ; nous produisons de la nourriture et nous crevons de faim. J’ai mon frère. Il est dans des terres à primeurs. Cette année, il a fait cent mille kilos d’oignons et trois cent mille kilos d’asperges. Il m’a envoyé sa femme l’autre jour. Je me demandais ce qu’elle venait faire. Elle venait pour voir si je ne pourrais pas lui prêter de l’argent. Elle nous a dit que certains de ce pays-là faisaient jusqu’à cinq cent mille kilos de fraises et des millions de melons. Personnellement, il y a au moins dix ans que je n’ai pas mangé de melon. Il y a longtemps qu’on n’en fait plus, ici dans notre région, et des fraises, je ne sais même plus le goût qu’elles ont. Mais, l’autre jour, justement en allant à cette commission de coopérative pour voir si, en truquant un peu, on ne pourrait pas arriver à me faire vendre une partie de mon blé, j’ai vu des melons dans les corbeilles de l’épicier encore marqués quarante sous pièce et ils se vendaient. La femme de mon frère nous a dit que chez eux tous les paysans sont à deux doigts de la faillite. Quand les comptes des commissionnaires leur reviennent c’est tout juste s’il leur en reste assez pour payer les emballages. Vous me direz : supprimez les commissionnaires. Je vous répondrai : essayez de vous rendre compte de ce que c’est que cinq cent mille kilos de fraises et voyez après si je peux moi seul à la fois les récolter, et aller les vendre à la ville. Mille kilos peut-être, mais cinq cent mille ! Il me faudra toujours passer par quelqu’un et, appelez-le comme vous voudrez, ce sera toujours un commissionnaire. Ici même, sur cet endroit où nous faisons du blé en grosse quantité, d’autres paysans font de grosses quantités d’autres cultures. Sur les terres qui avoisinent les collines, on a planté des pêchers à l’abri des vents du nord. Ça n’a plus rien de commun avec la façon ancienne de planter. À Ongles j’avais mis quatre pêchers derrière le mur de l’étable à cochons. Ici on a défoncé la terre à la défonceuse jusqu’à presque un mètre de profondeur. Ceux qui s’intéressaient à la culture de la pêche ont ainsi planté les uns et les autres plus de trois cent mille arbres. En 1929 la pêche valait sept francs le kilo. Les riches seuls pouvaient s’en payer. Celui qui avait des pêches devenait riche. On a planté trois cent mille arbres ; parlons seulement d’ici mais le produit d’un arbre d’avant n’a pas été multiplié par trois cent mille. Les pêches ont valu deux francs cinquante et trois francs. Mais il s’était produit en même temps quelque chose de curieux. Mes quatre pêchers n’étaient jamais malades et ils vivaient cependant dans des conditions très dures. Le climat d’Ongles n’est pas fait pour cet arbre. Ici, dans des conditions très douces, les maladies qui, là-haut se guérissaient toutes seules, ont été comme multipliées par trois cent mille. Là-haut, je voyais quelquefois des pucerons sur les feuilles ; je coupais les feuilles malades en passant, je les écrasais sous mon soulier et c’était fini. Ici, le puceron apparaît sur une feuille, trois jours après tout le verger en est couvert ; une semaine après il est entièrement dévasté. Ce qui se faisait naturellement est devenu une vraie bataille et il faut des centaines de litres de jus de nicotine pour lutter contre le mal. La bataille là-haut était simple : deux de mes doigts et mon soulier suffisaient gratuitement. Ici, il faut des appareils à pulvériser, des lances à asperger, des journées entières d’hommes pour arroser les feuilles et le liquide qu’on ne donne pas. La pêche, là-haut était gratuite ; ici, telle qu’elle est sur la branche – quand elle y est ! – elle coûte déjà au moins huit sous au propriétaire de l’arbre. Sept grosses pêches font un kilo : faites le compte. Certains fruits ne sont pas engageants à manger : leur peau est grise et pleine de pustules ; il faut les vendre quand même, sans quoi on est foutu. Au lieu des belles pêches excellentes et les autres pour les cochons, c’est tout qu’il faut faire filer au marché et qu’il faut vendre. Tout le monde peut se payer des pêches à deux francs cinquante le kilo mais la vérité c’est que ça n’a plus de pêche que le nom. J’aime mieux ne pas en manger que manger de celles-là, moi qui sais ce que c’est une pêche. Moi, aussi bien que les autres paysans, quand nous voyons les paniers de l’épicier pleins de ces fruits-là et les gens de la ville se précipiter sur cette nourriture, nous pensons que ce n’est pas possible d’être affamés à ce point-là. Côté paysan le producteur de ces fruits se ruine ; chaque fois que le facteur lui donne une lettre du commissionnaire il n’ose pas regarder le bordereau, car chaque fois il lui annonce une perte, et quel plaisir voulez-vous qu’il ait à travailler dans ce travail qui lui enlève le pain de la bouche ? Côté social : on a détruit la pêche avec son goût et son naturel et son excellence ; on a substitué à l’excellent un produit sans qualité qui n’a plus que l’apparence de la chose et le nom. Même les très belles pêches qui viennent d’Italie où l’on a poussé cette culture dans les vallées piémontaises, même les très belles pêches que nous réussissons nous aussi n’ont plus que de belles rondeurs et de belles couleurs. Une sorte de trompe-goût dont tout l’aspect sert à attirer l’argent de l’acheteur ; ça reste une opération commerciale ; ça n’est plus une opération humaine. Ça ne fournit plus aux sens, ça fournit à la famine une valeur de remplacement. Et non seulement la famine ne sera ainsi jamais contentée, mais étant apaisée par de successifs provisoires, elle n’aura même plus jamais le désir de se procurer de la vérité. Dans cinquante ans de ce régime, quand notre génération aura disparu, personne ne saura plus ce qu’est vraiment une pêche, et jamais personne ne le saura plus. Une joie de la terre aura disparu. Elle aura été remplacée par une chose facile et sans qualité, comme par exemple les enfants de maintenant qui ne savent plus ce que c’est qu’une pièce d’or. Je me fous de l’or, mais c’est pour dire, c’est exactement pareil ; on croit augmenter, on diminue ; on croit faire des progrès, on tombe plus bas qu’en arrière.

Moi qui ai du blé je n’ai pas de pêches. Celui qui a des pêches n’a pas de blé. Je n’ai ni oignons, ni asperges et mon frère qui en a n’a pas de blé. Celui qui fait de la vigne achète son pain. Moi qui ai du blé j’achète mon vin. J’achète le fourrage de mon cheval. J’achète mes pommes de terre, car je n’en ai pas, je n’ai que du blé. Je ne peux pas vivre de mon blé seul ; il me faut les pommes de terre de l’un, la vigne de l’autre, l’œuf de l’un et le mouton de l’autre. Les uns et les autres ne peuvent pas vivre sans mon blé. Au bout de mon champ mon pouvoir s’arrête ; il me faut demander ce que je n’ai pas fait pousser dans mon champ et l’acheter. À ce moment-là, pour simplement manger – qui n’est, vous le voyez bien, pas si simple – j’ai un besoin absolu de monnaie autant que tout le monde. Je ne suis pas le maître de ceux qui me gouvernent ; et, s’ils me tuent, c’est sans ma permission, je ne peux pas les en empêcher car ils me fournissent cette matière de première nécessité qui est la monnaie. Je ne peux pas contrôler la vérité de cette valeur d’échange et même, quand ma raison m’en découvre clairement le mensonge, je ne peux pas modifier ma vie dans le sens de cette découverte car le temps presse, je mange deux fois par jour, je dois l’essence de mon tracteur, je dois de l’argent à tous ceux que je suis obligé d’appeler de la limite de mon champ. La nourriture qui est sur ma table, la matière qui, en plus de cette nourriture, est absolument indispensable à ma vie, je n’en produis pas la centième partie. Juste le pain, et encore, juste la matière du pain ; pour tout le reste, et par tout le reste, j’ai besoin des autres. Ils ont besoin de moi. J’ai certainement besoin de me défendre contre ceux qui gouvernent car je sais qu’ils m’engagent avec une grande facilité dans les entreprises qui me tuent. Celui qui cultive les pommes de terre celui qui fait pousser la vigne, celui qui aligne les oignons, celui qui surveille les vergers, celui qui garde les moutons, nous avons tous besoin de nous défendre contre ceux qui nous poussent vers la guerre ; mais nous avons avant tous besoin les uns et les autres de manger deux fois par jour. Et pour manger deux fois par jour nous avons besoin de refaire perpétuellement le compte des rapports de ce que nous produisons avec la monnaie, et d’équilibrer ce compte avec le rapport que les autres font entre leurs produits et cette même monnaie. Et c’est une occupation terrible parce que nous sentons bien que nous ne sommes pas faits pour elle et en même temps nous savons qu’elle est maîtresse de notre vie et de la vie de nos familles. Alors, quand dans une sorte d’éclair notre cœur se révolte, nous ne pouvons plus penser qu’à la violence parce que c’est un moyen simple qui ne demande pas beaucoup de réflexion et parce que, tout de suite il contente notre corps. Nous n’avons pas le temps de nous demander si c’est un remède qui guérit ou s’il n’apporte qu’un soulagement passager. C’est un remède rapide, les nerfs se dénouent et les poings se desserrent, rien qu’à imaginer dans un éclair la vendange du massacre.

XIII. – Perte de la liberté artisanale.

– Vous venez de me faire le tableau de la paysannerie qui a perdu ses qualités paysannes. Les hommes qui la composent ne sont plus capables d’accomplir leur œuvre entière. Leur destinée s’est rétrécie. Ils ont été dépouillés d’une habileté. Ils ont été détournés de leur raison de vivre. Il est logique et juste qu’ils ne trouvent plus aucune raison. Ce bouleversement dans lequel vous venez de me montrer qu’elle semble persister à vivre n’est que la hâte avec laquelle elle se précipite vers sa mort ; les convulsions naturelles de sa mort. Vous avez vu mourir autour de vous. Vous savez que la mort est précédée d’une sorte de passion anatomique ; la matière physique du moribond semble déjà pétrie dans de mystérieux mélanges. Vous êtes dans la même situation : la matière physique de la paysannerie est, dans ce que vous venez de me dire, semblablement pétrie. Elle est sur le point de disparaître pour devenir autre chose. Elle est malade de capitalisme. Le but du paysan n’est plus de vivre, c’est de constituer un capital. Il croit que vivre c’est constituer un capital. Il croit que le capital lui donnera une ampleur de vie à laquelle il ne peut pas atteindre avec la vie seule. Vous me dites qu’il ne trouve plus à manger : c’est qu’il ne cherche plus à manger, il cherche à vendre. La preuve de son erreur c’est qu’il ne trouve plus à vendre. La preuve de l’erreur de vendre, en général, est que le travail de l’homme appliqué logiquement au désir de vendre détruit de lui-même la possibilité de vendre. C’est un nœud coulant. L’homme qui n’accomplit plus les gestes de la vie ne doit pas s’étonner si la vie se retire de lui. Vous avez planté le clou dans la poutre, vous avez attaché la corde, vous l’avez nouée à votre cou, vous avez à moitié culbuté l’escabeau et vous criez : ça m’étrangle ! De quoi vous étonnez-vous ? Pour vivre on s’y prend autrement. Que désirez-vous ? Les joies de l’au-delà de l’argent, le paradis que la monnaie vous promet, ou bien la vie d’ici-bas ? Il faut choisir et ne pas réclamer l’un quand on poursuit l’autre. La raison de vivre de l’homme c’est vivre. Le paysan qui fait les gestes de vivre vit. À l’instant même où vous êtes en train de mourir, des paysans qui n’ont pas de silos à blé vivent parfaitement sans se plaindre. Ils ne se soucient pas du prix du blé. Ils n’ont pas de bordereaux de commissionnaires. Ils n’achètent ni oignons, ni fruits, ni pommes de terre, ni viande. Ils ont des oignons, des fruits, des pommes de terre, de la viande et tout ce que vous êtes obligés d’acheter. Ce sont des paysans. Vous n’êtes plus des paysans. Chacun de ces paysans fait le travail paysan en entier ; rien ne lui manque. Vous ne faites plus qu’une partie du travail ; pourquoi vous étonner que ce que vous ne faites pas vous manque ? Ce que vous faites, vous le faites avec démesure ; pourquoi vous étonner ensuite de la déraison et du désordre qui en sont les conséquences logiques ? Vous avez subordonné votre vie à la monnaie ; la monnaie est le produit du gouvernement ; pourquoi vous étonner d’être subordonné au gouvernement ? Si pour vivre vous avez besoin de quelqu’un d’autre que vous-même pourquoi vous étonner que cet autre soit le maître de votre vie ? Si, votre métier vous donnant la pleine liberté, vous perdez votre métier, pourquoi vous étonner de perdre en même temps la liberté ? La transformation que vous subissez, l’artisan l’a subie totalement. Il a perdu sa qualité artisane ; il est devenu un ouvrier. Il a perdu tout ce à quoi vous essayez de vous raccrocher : la vie, la paix et la liberté. Je vous ai cent fois raconté la vie de mon père. C’était un artisan cordonnier. Il savait faire une paire de souliers depuis le rouleau de cuir jusqu’aux lacets. Le rouleau de cuir passait entre les mains de mon père et se transformait en souliers à votre mesure et prêts à porter. Il en faisait seul toutes les pièces et il employait toutes les matières propres à faire un soulier : cuir, fil, poix, soie de porc, cire, clous ; il se servait de tous les outils dans leur diversité. Il était entièrement maître de sa vie ; comme un homme digne de ce nom doit être. Pourtant, voyez quel humble métier ! Quand la ville où il travaillait ne lui plaisait plus, il en changeait. Quand le pays où il arrivait lui plaisait il y restait. Quand ce pays était si beau que tout de suite la joie du corps de mon père le poussait à se promener et à jouir du monde, il se promenait et jouissait du monde. Il voulait lire : il achetait des livres. Il voulait entendre de la musique (il n’y avait pas encore de phonos de ce temps-là) il entendait de la musique. Il a connu Mozart à un âge où moi je ne savais pas que Mozart existait (je vivais pourtant dans le siècle du phonographe). Il voulait dire merde à son patron (c’est aussi une joie parfois) il disait merde à son patron ; et pour le faire il n’avait besoin ni de syndicat, ni de se réunir avec dix mille autres ouvriers ; il le lui disait face à face, entre hommes. De quoi aurait-il eu peur ? Il avait un métier ; il y était habile ; il était sûr de manger et de vivre n’importe où. Au point de vue culture générale, il était mille fois plus cultivé que toutes les maisons de la culture. Il s’est marié quand il a voulu. Il a eu un enfant comme il a voulu. Il l’a élevé comme il a voulu. Il m’a envoyé au collège comme il a voulu. Je ne l’ai jamais vu diminué devant personne. Il a chanté pendant toute sa vie, jusqu’à la guerre. – Cet artisan cordonnier est devenu un ouvrier cordonnier. Il travaille chez Bata. Il sait coudre une trépointe. Mon père mettait deux heures pour coudre une trépointe. L’ouvrier de Bata met à peine une demi-heure. Il y est plus habile que mon père mais il ne sait faire que ça. Il ne sait pas monter tout le soulier. Il coud sa trépointe et il passe le travail à un autre. Malheureusement pour lui personne au monde n’a besoin d’une trépointe ; on a besoin de souliers finis. L’ouvrier ne peut pas quitter sa chaise chez Bata. S’il s’en allait de là il ne pourrait pas vivre. Il n’a plus un métier qui le fait Vivre n’importe où. Il ne peut plus vivre qu’intercalé à la place des trépointes dans l’ordre Bata. Sous peine de mourir il ne peut ni se déplacer, ni vivre (car vivre est autre chose que coudre des trépointes). Il est obligé de rester là ; il faut qu’il s’y oblige physiquement. Il est prisonnier et sa famille est prisonnière. Et, si on lui donne quinze jours de congé payés par an, je dis qu’à côté des grandes vacances perpétuelles de mon père ce qu’on appelle ici progrès n’est qu’une sérieuse régression. J’ai toujours eu envie d’être cordonnier comme mon père. Je n’ai pas du tout envie d’être cordonnier chez Bata. Voilà le côté individu. Regardons le côté social. En 1937 il y avait à Château-Queyras un cordonnier qui faisait, seul, des souliers de montagne sur mesure, en vrai cuir, pour soixante-cinq francs. Les mêmes souliers chez Bata coûtaient cent quarante-cinq francs ; et ne parlons pas de vrai ouïr. Ce cordonnier vivait largement, lui et sa famille. Le jour que j’ai passé près de son établi, il venait de s’acheter un petit jardin et, dans son baquet trempaient des plants de rosiers qu’il comptait planter le soir même : victoire du travail individuel sur le plan social ; le produit était de qualité et bon marché. Je suis allé le revoir cette année. Il a tellement eu de commandes qu’il n’a pas eu le courage de les refuser. Il ne pouvait plus suffire ; il ne s’est pas contenté de suffire. Il n’a pas eu la qualité humaine de rester dans sa mesure. Il a trois machines à coudre et deux ouvriers. Il est inquiet, il a quelques petites dettes. Il ne plante plus de rosiers. Il ne sait pas comment ça va mais il a moins de commandes ; juste comme il allait réussir, dit-il, quand il ne sait pas qu’il avait déjà réussi. Et il est obligé de vendre ses souliers cent soixante-dix francs. S’il ne suffisait pas aux commandes cela signifiait qu’il y avait dans cette catégorie de travail et à cet endroit, place pour un ou deux travailleurs libres de plus. Mais il a préféré rester seul et se démesurer à la taille de trois. Il a perdu sa liberté. L’argent l’a assujetti. Il ne peut plus faire que deux choses : ou devenir Bata le grand patron et c’est ce qu’il appellera réussir ou devenir l’ouvrier de Bata et c’est ce qu’il appellera échouer. D’un côté et de l’autre il aura perdu ses vraies raisons de vivre.

XIV. – Constitution de l’esclavage des masses.

Il est alors tel que l’État le veut. Le but de l’État moderne n’est pas de donner la joie ; la joie libère et il a besoin de contrôler constamment l’existence des hommes. Le but de l’État moderne n’est pas l’homme ; c’est l’État. Dès qu’on travaille pour l’argent on ne travaille plus pour soi-même. C’est-à-dire que la joie du travail n’est plus le but essentiel. On travaille pour l’État. On ne vit plus ; on fait vivre l’État. Ce que l’État moderne craint le plus c’est l’individu, l’État moderne a de puissants moyens de contrôle de la masse ; en fait, il en fait ce qu’il veut. Quand les dictateurs ont canalisé d’énormes masses d’hommes sur des places publiques ou dans des stades, ils n’ont pas besoin d’appareils de protection pour leur parler. Et pourtant, en face d’eux, ils ont ainsi chaque fois des milliers d’opposants secrets qui sont venus là par force. Mais, les mêmes dictateurs n’osent pas aller se promener seuls dans les bois de l’autre côté des murs de la ville, s’ils y vont, c’est dans une auto, à toute vitesse, et encadrés de policiers à motocyclette, car ils pourraient alors se trouver en face d’un seul opposant ; et c’est celui-là qu’ils craignent. L’État ne peut rien contre l’individu. Il ne peut ni le saisir, ni l’obliger. L’individu est libre de tout préparer en lui-même, de choisir le moment de son action et de l’exercer irrésistiblement à l’instant précis de ses désirs ; l’État ne peut assujettir aucun contrôle sur lui. Comptez combien de fois on a pu tromper la masse depuis un quart de siècle, de 1914 à 1939. C’est d’une extrême facilité. Elle n’a jamais réagi et chaque fois pourtant qu’on la dressait à l’action, toute émue de mensonge, c’était contre elle-même. Dans ces vingt-cinq dernières années, les masses du monde entier, entre les mains des États, ont fait douze guerres et quatre révolutions et le sort de l’homme est de plus en plus triste. Et s’il ne l’est pas plus, c’est qu’il y a eu des réactions individuelles. Chaque fois qu’on en trouve une on lui voit un dynamisme bien supérieur à celui de la masse. Mettez en balance par exemple l’impression produite par une guerre comme celle de 1914 et l’état d’esprit créé par la réaction de feu Romain Rolland. C’est quand il agissait comme individu qu’il était le plus fort.

Le but de l’État moderne c’est de composer une termitière ; une masse de fourmis. Dans les États démocratiques comme la France, ou à peu près semblables, l’organisation sociale prévoit la place de grosses fourmis au ventre blanc qui sont des reines qu’on nourrit et qu’on soigne. Dans les États autoritaires fascistes : Russie, Allemagne, Italie, l’ordre social ne prévoit plus que la place d’un nombre très restreint de ces grosses reines et tend vers une reine unique au ventre énorme. Toute la différence entre les deux systèmes est là. Il n’y a pas progrès de l’un à l’autre.

XV. – Destruction de l’initiative et de la joie de vivre.

Il est évident que l’État ne pouvait rien faire d’un artisan comme mon père. Il ne pouvait pas servir à autre chose qu’à créer des souliers et à être heureux en les créant. Si on avait voulu l’en détourner, il aurait échappé à toutes les mains comme de l’eau glacée. Sa vie était de créer joyeusement et librement ce qu’il savait créer. Créer est une œuvre individuelle. Les créations fascistes ne sont que l’œuvre d’un homme multipliée. Ce sont de simples créations de démesure ; elles ont l’âme tragique de la démesure. En Russie, en Italie, en Allemagne, on prend l’idée d’un homme et on la multiplie par 1 000 ; ce n’est pas une découverte, c’est un retour en arrière. Il y a bien longtemps que la nature et la sagesse humaines ont définitivement jugé ces procédés. Toutes les murailles de Chine naufragent lentement dans le sable des déserts ; et Cassandre, sur les marches du palais d’Agamemnon parlant au peuple victorieux fait voler au-dessus de ses têtes les ailes sombres de la démesure des rois. Les cathédrales n’étaient pas des œuvres collectives c’étaient des œuvres successives : les artisans ne se multipliaient pas en elles, ils s’ajoutaient les uns aux autres. Les artisans semblables à mon père étaient extrêmement précieux pour ce social qui est au-dessus des gouvernements et des États et qui est la vraie civilisation de l’homme. L’objet qui sortait de ses mains était vivant. Il était la marque de la plus grande puissance que l’homme peut amoureusement exercer sur la nature ; il était une vraie victoire de l’homme sur la condition humaine. Une intuition confuse l’en avertissant s’ajoutait à sa liberté pour composer sa joie. L’objet qui sort de chez Bata est mort. L’ouvrier qui y collabore ne cesse pas d’avorter ; sa douleur est sans récompense. Quand le monde entier serait soumis aux entreprises communes, il faudrait encore un homme seul pour garder les troupeaux. On ne découvrira jamais la machine à garder les moutons. Il faudrait encore et malgré tout un artisan, individuel, pour faire le soulier de cuir du pied-bot du malheureux dont le pied ne ressemble pas au gabarit Bata. Il faudrait un artisan perdu qui moulerait le pied unique dans le plâtre, taillerait une forme de bois, y clouerait des taquets de cuir jusqu’à la sculpter exactement pareille au pied unique et qui créerait le bienheureux soulier avec la joie éblouissante du chef-d’œuvre. De même que l’État ne pouvait rien faire de l’artisan mon père, maître de sa joie et de sa vie, l’État ne pouvait rien faire de vous quand vous étiez des paysans maîtres de votre joie et de votre vie. Et, comme l’objet qui sort des mains de l’artisan, les champs qui sortaient de vos mains avaient un beau visage plein d’humanité, vivante avec la diversité de leurs cultures côte à côte, parlant ainsi de la vie entière de l’homme. À leur aspect, on se sentait en aise et en réconfort ; et on était rassuré sous les nuages. Maintenant dans vos champs rien ne se montre plus que la démesure d’une seule culture qui s’étend à perte de vue. Notre cœur se soucie de la diversité de nos besoins ; votre terre ne répond plus. Vous la faites parler avec une sorte de lenteur désespérante. Le mot blé est trop loin du mot pomme de terre, du mot viande, du mot fruit. Au désespoir de notre condition d’homme qui a besoin d’être rassuré par une parole rapide et claire vos champs ne répondent plus qu’avec une confusion démesurée. Auparavant, chacun avait ses raisons d’espérer ; il les construisait avec son travail ; on nous fait construire dans des dimensions qui dépassent l’humilité de nos besoins. On nous laisse seuls avec nos terreurs. Une sorte de chirurgie spirituelle tranche en nous toutes les raisons de croire en nous-même. Sous le prétexte de nous habiliter collectivement à la joie on fait de nous des infirmes et on nous emprisonne dans la spécialité de nos moignons. On nous demande d’avoir la foi. On organise avec la destruction de chaque homme la minuscule cellule de la chair d’un immense dieu. On nous promet que, lorsque nous nous serons tous laissés faire, ce dieu sera heureux. L’important n’est pas qu’il le soit. L’important est que nous le soyons. Mais personne n’y pense. On croit qu’il est glorieux de faire le bonheur de tous. Il n’y a pas de pire égoïste que celui qui veut faire par force le bonheur de tous. Il semble se sacrifier aux autres ; en vérité il sacrifie impitoyablement les autres à ses propres besoins. Les plus habiles dans cette sorte d’égoïsme sont les jeunes gens. Ils sont les esclaves absolus des États. Il a été également facile d’avilir les artisans grâce à la machine. On a fait tomber de leurs mains la possibilité du chef-d’œuvre. On a effacé de leur âme le besoin de la qualité ; on leur a donné le désir de la quantité et de la vitesse. Soumis à la démesure ils ne peuvent plus établir les véritables rapports de la grandeur de l’homme, pendant que les États et les chefs les entretiennent sans cesse de l’illusoire grandeur des États et des chefs. Ils sont aisément devenus la troupe fourmilière des ouvriers. Restaient les paysans ; la grande majorité des hommes. Individuels chez lesquels on peut mesurer toute la puissance de l’Individu. Il a été facile d’agglomérer les artisans en masse, grâce au travail de la machine et tout de suite on a fait d’eux ce qu’on a voulu. La machine n’a pas pu faire perdre son individualité au paysan. Il est resté jusqu’à ces derniers temps directeur de lui-même. Et on n’a jamais essayé de l’attaquer en face. On le craint. Mussolini se déguise en moissonneur et vient faire le beau devant lui. Staline se déjuge, lui rend son isba, sa vache, sa petite terre, pour avoir avec lui la paix à tout prix. De tous les côtés ce ne sont que sourires. Manifestement cet individu est le plus fort.

XVI. – L’homme est toujours esclave des choses les plus vulgaires. Le jeu.

Il n’y a qu’une arme contre lui : l’argent, la monnaie, cette matière sans valeur qu’il est si facile de fabriquer à coups de presse. Il ne semble d’abord pas possible qu’une matière si vulgaire puisse réussir à séduire ce paysan si chargé de richesses magnifiques. Donnera-t-il six cents kilos de blé pour un décimètre de papier ? Oui. Le paysan a un besoin vital de propriété. Il n’y a qu’à démesurer ce besoin. Comme ces réclames de journaux qui promettent de beaux muscles en trente jours. Et tout le monde a envie d’avoir de beaux muscles ; il semble que notre vie s’en prolonge. Nous avons admiré les muscles du forgeron mais nous savons que, pour avoir les mêmes, il faut manier le marteau du matin au soir. Là, ils nous sont promis en trente jours. Qui hésiterait ? Donner au paysan le goût d’une propriété-papier et la lui promettre facile. S’il reste paysan, sa mesure même le garde à l’abri de la séduction du papier ; avec son seul travail il ne peut pas s’en procurer beaucoup, puisqu’il lui faut six cents kilos de blé, c’est-à-dire le pain d’un homme pendant un an pour avoir en échange un décimètre de papier. On va le faire jouer. Le jeu, quel qu’il soit, autorise toujours les plus grands espoirs de gain. Au début, oui, mais quelle séduction que le jeu ! On va le faire asseoir à la grande table du poker international. Tu n’as que six cents kilos de blé, évidemment, tu ne peux avoir qu’un décimètre carré de papier. Mais, tu sais qu’il y a une bourse internationale du blé, tu sais que le prix du blé subit des variations. Si le prix du blé monte tu gagnes un peu plus d’un décimètre carré de papier. C’est peu ; d’accord. Mais, si au lieu de tes six cents kilos de blé tu as six mille kilos, ou soixante mille kilos, ou six cent mille kilos ! Tiens, six cent mille, voilà un beau chiffre ! Mille fois plus que ce que tu faisais avant ! Le petit bénéfice que tu avais sur ton décimètre carré de papier, le voilà multiplié par mille. Et sans travail supplémentaire. Rien que par le jeu. Tu vois comme c’est facile. Muscles en trente jours ! Il n’est déjà plus question d’établir le rapport entre les six cents kilos de blé et le pain d’un homme pendant un an. Les six mille kilos de blé ne peuvent avoir de rapport qu’avec l’argent. Sur cette terre où tu faisais pousser toute la nourriture de ta famille, arrache cette nourriture. Arrache les amandiers qui te donnaient des amandes, arrache ce petit verger qui te donnait des fruits : veux-tu faire les fruits ou faire le blé ? Si c’est le blé, arrache tout le reste : pommes de terre, légumes, tout ; spécialise-toi, fabrique-toi ta carte à jouer et fais-la la plus grosse possible pour gagner le plus possible. Toute la technique est à ta disposition. Arrache de tes champs la nourriture de ta famille. Il n’est plus question de nourriture, il est question de jeu. Avec ce que tu gagneras au jeu, tu achèteras de la nourriture et il te restera encore une énorme propriété-papier. Si tu gagnes.

XVII. – Les dettes de jeu.

Car, qui envisage le gain doit envisager la perte. Ça n’est pas marqué dans le prospectus mais si vous réclamez après on vous dira : voyons, ça allait de soi. On avait pensé qu’il était inutile de vous le dire ; c’est si naturel ! Voilà ce que vous faites maintenant. Vous n’êtes plus des paysans, vous êtes des joueurs. Voilà pourquoi je dis que vous êtes battus d’avance dans votre bataille de libération. Voilà pourquoi vous pensez à la violence, parce que vous êtes faibles et désespérés. Vous ne pouvez déjà plus assurer seuls votre vie et celle de votre famille. Vous avez six cent mille kilos de blé, mais vous avez perdu et votre blé est dans les silos (et si cette fois vous avez gagné, soyez sans crainte, demain ce que je vous dis arrivera. Un jour vous perdrez ; il n’y a pas de jeu où l’on ne perd pas). Vous avez perdu et non seulement votre perte s’est multipliée par mille mais vous avez encore entièrement perdu votre mise. Et cependant il faut garnir la table de la maison de tout ce que vous ne produisez plus, qui est absolument nécessaire à la vie, vous êtes obligé d’acheter avec les décimètres carrés de papier, et on ne vous a pas donné de décimètres carrés de papier. Quel abaissement n’aurez-vous pas demain, devant celui qui les donne ! Il est le maître absolu de votre vie et de la vie de ceux que vous aimez.

Et, à côté de vous, un autre paysan joue les fruits, et perd. Il a une grosse carte avec trois cent mille kilos de pêches. Mais, pour les pêches personne ne marche et on lui laisse sa carte dans les mains. Un autre joue les primeurs et perd ; un autre joue les pommes de terre, et perd. Toute la paysannerie perd (si quelques paysans gagnent parfois la paysannerie perd régulièrement dans l’ensemble). Car, en face de vous, à la table de jeu, il y a ceux qui jouent la carte grosse métallurgie, ceux qui jouent comptoir général des Phosphates, ceux qui jouent produits chimiques, ceux qui jouent Course aux armements, ceux qui jouent Impôts, ceux qui jouent Impôts du sang, ceux qui jouent Impôt de l’esprit. Et vous êtes obligés de fournir à tous. Et du moment que vous êtes entrés dans le jeu, tout est permis de la règle du jeu que vous ne connaissiez pas bien en commençant mais dont tous les articles cruels sortent peu à peu de l’ombre. Et, quand vous regimbez, on approche encore un peu plus la lampe de la pancarte et on vous montre avec le doigt l’article du règlement qui vous condamne. Du moment que vous avez accepté de jouer vous avez accepté le règlement. Peu à peu, vous sentez que vous êtes pris dans des filets dont vous ne pourrez plus sortir. C’est normal que vous pensiez à la violence. Il semble bien que ce soit le dernier espoir de vous libérer.

XVIII. – La guerre.

Car, il y a en face de vous le partenaire qui joue la carte guerre. L’État, le gouvernement, le chef enfin qui abat brusquement son jeu sur la table : c’est la guerre. C’est l’atout qui rafle tout. Vous avez joué jusqu’à votre chemise ; vous avez joué jusqu’à votre corps ; vous avez joué vos enfants. Donnez, donnez tout. Ici, c’est comme dans les tripots : la dette de jeu est sacrée. C’est la guerre, payez ! Donnez tout ; vous avez tout perdu. Vous vous rendez brusquement compte que vous allez donner tout ça pour rien. Tant pis, vous avez joué et vous avez perdu, payez. Plus rien n’est à vous, même pas vos mains. Marchez. On n’a même pas besoin de vous expliquer les raisons de cet abattoir vers lequel on vous pousse avec vos enfants ; vous appartenez corps et bien au gagnant. C’est sacré ; les musiques militaires sonnent en fanfare l’article du règlement qui le proclame : Aux armes, citoyens !

Je trouve ce déroulement de fait extrêmement logique. J’ajoute que je ne suis plus du tout disposé à défendre la paix au profit d’hommes qui ne cessent de rendre ainsi la guerre logique et raisonnable. Il ne suffit pas d’être pacifiste, même si c’est du fond du cœur et dans une farouche sincérité ; il faut que ce pacifisme soit la philosophie directrice de tous les actes de votre vie. Toute autre conduite n’est que méprisable lâcheté.

XIX. – Avilissement du paysan.

Cette année-ci, paysans de France, vous avez été mis tout à fait à bout de ressources par votre passion de l’argent. L’enjeu de vos produits qui s’entassent sur la table est en train d’appeler par ses richesses la carte maîtresse entre les mains de quelques joueurs. Vous sentez venir la guerre. Vous savez qu’elle est votre propre destruction. Vous n’osez déjà plus regarder ni vos enfants ni vos vergers sous l’ombre grandissante de la menace. Je sais que vous êtes des pacifistes du fond du cœur, mais en cette année de 1938 les successives faillites de votre jeu vous ont placés presque entièrement entre les mains d’un maître. Vous dépendez de l’État et de l’argent de l’État. Vous ne savez même plus que le blé se mange. Vous venez, cette année-ci, de faire les pires bassesses pour que l’État vous achète une partie de ce blé que la maudite abondance des temps a déversé dans vos greniers. L’État vous l’a acheté. Tenez, voilà de l’argent ; mangez ! Vous êtes à lui comme vos cochons sont à vous. Mangez ; votre auge est pleine. Mais lui, que va-t-il faire de votre blé ? L’État n’a pas de bouche. Il pourrait, dites-vous, le distribuer à ceux qui en manquent, indistinctement, par-dessus les frontières. Pour qui le prenez-vous ? Donner est contraire à toutes les règles du jeu. Donner est un acte de paix. Non, l’État a décidé de transformer votre blé en alcool. J’ai été sur le point de protester. L’alcool de blé est imbuvable. Mais j’ai appris que cet alcool était destiné à l’alimentation des moteurs de tanks, et, d’autre part, qu’à partir de lui, les chimistes espéraient trouver un produit extrêmement toxique capable de détruire des kilomètres carrés d’humanité. Enrichissement de la guerre ! Alors, j’ai admiré la logique du jeu ; et je me suis bien gardé de protester. Car il y a quelque chose de proprement admirable à considérer dans le travail qu’ils ont fait sur vous. Le blé qui était l’aliment de la vie, ils en ont fait l’aliment de la mort. Voilà que vous autres, paysans, pas plus que les ouvriers, vous n’avez le droit maintenant de parler de la guerre. Vous n’avez plus le droit de refuser la guerre. On a fait l’unanimité. Semer du blé est devenu un acte de guerre. Et ne croyez pas que ce soit la transformation que les chimistes font subir au blé qui soit un acte de guerre. Non, l’acte de guerre c’est quand un homme possède six cent mille kilos de blé alors qu’il lui suffit de six cents kilos de blé pour sa nourriture ; c’est quand il ne donne pas ce surplus. Vous me dites qu’alors c’est beaucoup de peine six cent mille kilos de blé et qu’il n’est pas juste de donner cette peine. La vérité c’est qu’il n’est pas juste de prendre cette peine. La paix est la qualité des hommes de mesure.

XX. – Misère paysanne.

Ainsi, je n’ai pas protesté. C’est pourtant un grand dégoût de traverser désormais vos champs. Ces enfants qui sont les vôtres, revenant de l’école avec des cartables pleins des premiers livres, on n’ose plus regarder leurs yeux clairs et leurs bonnes joues. On en imagine la boucherie dans l’herbe, le suintement de leur pourriture au milieu des terres désertes et, on vous voit, vous les pères, occupés au travail de les tuer avec une tranquillité inconsciente. Je n’ai pas protesté auprès de l’État comme il m’en était venu tout de suite l’idée. Je me serais profondément méprisé si je m’étais contenté de ce geste stérile et dont on pouvait facilement prévoir la totale inutilité, à voir avec quelle habileté ils jouent le jeu. Dans la conquête des puissances modernes, celui qui s’est composé un beau jeu d’atout ne va pas l’abandonner bénévolement parce qu’un homme quelconque comme moi lui reprochera sa froideur et sa cruauté. J’ai préféré vous écrire à vous-mêmes et vous dire tout ce que j’avais à vous dire, à mon aise et sans précautions. Je dis les vérités comme je les pense, même si elles vous sont désagréables ; surtout si elles vous sont désagréables, car elles ont alors une bonne prise sur vos réflexions. Je ne cherche pas à me faire aimer ; je cherche à éclaircir ; c’est tout à fait autre chose. Je suis personnellement sans aucune importance. Je m’adresse à vous tous et au plus grand nombre de paysans que je peux, au-delà des frontières, à tous les paysans si je peux. Je m’y efforce. Mais votre compte, personne ne le fera pour vous-même. Je ne prépare ici la selle d’aucun chef. Pour rien au monde je ne souffrirais qu’on me commande, mais pour rien au monde je ne souffrirais d’exercer un commandement sur quiconque.

Quand je dis que vous travaillez à tuer vos enfants avec une tranquillité inconsciente, ce n’est pas vrai ; c’est une apparence, je sais ; je vous ai dit que je connaissais le plus profond des bouleversants désirs de votre cœur. Je vous ai vus souvent, les yeux rêveurs, après que vous ayez silencieusement compté autour de votre table les petites têtes de vos garçons et de vos filles. Vous faites et refaites souvent en vous-même ce que j’appelle le compte de vos grandeurs perdues et qui pour vous est le simple souvenir de l’époque de votre père, quand vous la comparez intérieurement aux temps que vous vivez. Vous savez que rien ne peut assurer la vie si le travail que vous faites ne l’assure pas ; vous le sentez devenir en vos mains tout bourbeux et pesant. Les difficultés nouvelles qui empêchent peu à peu votre travail vous empêchent directement de vivre ; vous sentez venir le moment où il vous faudra abandonner en même temps, à bout de forces, la charrue et la vie. Déjà les temps modernes, vous les appelez les temps impossibles. Pendant que vous regardez vos enfants autour d’une table que vous ne savez plus charger de richesse ; et que vous vous souvenez de temps pas très en arrière où de faciles tablées de quatorze, quinze enfants vivaient à l’aise sur l’abondance de la terre. Pourtant, vous n’avez pas démérité ; vous êtes toujours les mêmes courageux et francs, et vous ne plaignez pas votre cœur à l’ouvrage. Vous vous répétez en vous-même que vous avez le droit ; ce droit que les temps vous refusent. Vous voulez reprendre ce droit de vivre ; cette liberté. Vous avez de grands courroux solitaires. Il n’y a plus ni chants ni fêtes. Vos sombres assemblées préparent des vendanges d’hommes dont vous serez les grands vignerons. Je vous ai entendu parler des guerres actuelles et des leçons qu’elles vous donnent. Je me suis aperçu que vous étiez de très bons écoliers. Tous les partis politiques, c’est-à-dire tous les propriétaires de journaux et de meetings, toutes ces grosses entreprises de traites d’esclaves n’ont pas, ces dernières années impunément proclamé la sainteté des guerres défensives. Quand il est déjà si difficile de distinguer entre la défense et l’offense. Je sais que vous êtes en train de préparer un stupéfiant effondrement de cette alternative qui entraînera le monde dans une géniale aventure guerrière. Que les États soient broyés ne fait aucun doute. Qu’ils y soient impitoyablement broyés jusqu’à la fine poussière de la pâture du vent, il n’y a qu’à regarder vos lèvres plates et vos yeux froids, et toute cette insensibilité d’armure qui couvre vos visages, pour en être certains.

XXI. – Inutilité de toutes les guerres.

Je n’aime pas la guerre. Je n’aime aucune sorte de guerre. Ce n’est pas par sentimentalité. Je suis resté quarante-deux jours devant le fort de Vaux et il est difficile de m’intéresser à un cadavre désormais. Je ne sais pas si c’est une qualité ou un défaut : c’est un fait. Je déteste la guerre. Je refuse de faire la guerre pour la seule raison que la guerre est inutile. Oui, ce simple petit mot. Je n’ai pas d’imagination. Pas horrible ; non, inutile simplement. Ce qui me frappe dans la guerre ce n’est pas son horreur : c’est son inutilité. Vous me direz que cette inutilité précisément est horrible. Oui, mais par surcroît. Il est impossible d’expliquer l’horreur de quarante-deux jours d’attaque devant Verdun à des hommes qui, nés après la bataille, sont maintenant dans la faiblesse et dans la force de la jeunesse. Y réussirait-on qu’il y a pour ces hommes neufs une sorte d’attrait dans l’horreur en raison même de leur force physique et de leur faiblesse. Je parle de la majorité. Il y a toujours, évidemment une minorité qui fait son compte et qu’il est inutile d’instruire. La majorité est attirée par l’horreur ; elle se sent capable d’y vivre et d’y mourir comme les autres ; elle n’est pas fâchée qu’on la force à en donner la preuve. Il n’y a pas d’autre vraie raison à la continuelle acceptation de ce qu’après on appelle le martyre et le sacrifice. Vous ne pouvez pas leur prouver l’horreur. Vous n’avez plus rien à votre disposition que votre parole : vos amis qui ont été tués à côté de vous n’étaient pas les amis de ceux à qui vous parlez ; la monstrueuse magie qui transformait ces affections vivantes en pourriture, ils ne peuvent pas la connaître ; le massacre des corps et la laideur des mutilations s’est dispersée depuis vingt ans et s’est perdue silencieusement au fond de vingt années d’accouchements journaliers d’enfants frais, neufs, entiers, et parfaitement beaux. À la fin des guerres il y a un aveugle, un mutilé de la face, un manchot, un boiteux, un gazé par dix hommes ; vingt ans après il n’y en a plus qu’un par deux cents hommes ; on ne les voit plus ; ils ne sont plus des preuves. L’horreur s’efface. Et j’ajoute que, malgré toute son horreur, si la guerre était utile il serait juste de l’accepter. Mais la guerre est inutile et son inutilité est évidente. L’inutilité de toutes les guerres est évidente. Qu’elles soient défensives, offensives, civiles, pour la paix, le droit pour la liberté, toutes les guerres sont inutiles. La succession des guerres dans l’histoire prouve bien qu’elles n’ont jamais conclu puisqu’il a toujours fallu recommencer les guerres. La guerre de 1914 a d’abord été pour nous, Français, une guerre dite défensive. Nous sommes-nous défendus ? Non, nous sommes au même point qu’avant. Elle devait être ensuite la guerre du droit. A-t-elle créé le droit ? Non, nous avons vécu depuis des temps pareillement injustes. Elle devait être la dernière des guerres ; elle était la guerre à tuer la guerre. L’a-t-elle fait ? Non. On nous prépare de nouvelles guerres ; elle n’a pas tué la guerre ; elle n’a tué que des hommes inutilement. La guerre civile d’Espagne n’est pas encore finie qu’on aperçoit déjà son évidente inutilité. Je consens à faire n’importe quel travail utile, même au péril de ma vie. Je refuse tout ce qui est inutile et en premier lieu toutes les guerres car c’est un travail dont l’inutilité pour l’homme est aussi claire que le soleil. La guerre que vous allez imposer au monde, vous paysans, est aussi inutile que toutes ces guerres-là. Vous avez à vous défendre, vous avez à imposer votre civilisation paysanne qui est la plus naturelle et la plus humaine. Vous avez à vivre ; la guerre tue, avant, pendant et après. Avant : voyez les temps où nous sommes, où il est bientôt impossible de vivre dans l’étouffement de la guerre qui vient. Pendant : inutile de préciser. Après : voyez les temps que nous avons vécus depuis l’armistice de 1918 et qui nous ont peu à peu menés aux temps où nous sommes. Toutes les guerres sont des guerres de cent ans, de mille ans, de dix mille ans. Elles ne s’arrêtent pas sur des ententes et des signatures ; elles continuent à partir de là d’autres cheminements dans des mines souterraines qui font tout s’écrouler et tout s’abîmer de ce qu’on appelle la paix, en attendant la prochaine résurrection du torrent de flammes. Tant qu’on est trompé par le mensonge de l’utilité de la guerre il n’y a pas de paix ; il n’y a que des intervalles troubles dans la succession des guerres. Je connais votre pacifisme paysan. Je sais que c’est le plus, sincère. Je sais que vous êtes décidés à l’imposer au monde avec, s’il le faut, la plus grande des cruautés. Je sais que vous en êtes capables. Vous ne voulez plus jamais être les soldats de personne. Mais, ne plus jamais être les soldats de personne signifie tout simplement ne jamais plus être soldat.

L’Intelligence est de se retirer du mal.

I – Délices de la pauvreté.

Je vous écris cette lettre surtout pour mettre vos tourments en face des délices de la pauvreté. Il y a une mesure de l’homme à laquelle il faut constamment répondre.

Le chou bouilli dans une simple eau salée donne une soupe claire qui ne contente pas totalement. Si c’est tout ce que l’on a à manger, on est obligé d’imaginer le surplus ou de se fabriquer des raisons de contentement ; chaque fois, au détriment des vraies raisons de vivre. Un jarret de porc salé dans la soupe de chou blanc commence à fournir déjà assez de matière. Surtout si c’est un jarret un peu rose, avec d’onctueuses petites mottes de gluant dans les jointures. Quelques pommes de terre fournissent à la soupe une épaisseur qui non seulement satisfait l’appétit mais encore permet au goût de rester plus longtemps sur la langue. Nous ne sommes pas loin de la perfection. Peut-être un petit morceau de lard maigre. Et si nous voulons pousser cette perfection jusqu’à ses limites les plus extrêmes, de quoi contenter l’homme le plus aristocrate, quelques carottes, un poireau, deux coques d’oignons, trois grains de genièvre, composeront à notre pauvreté les plus riches arrière-goûts, presque des aliments de rêve ; une possession de grands civilisés. La civilisation c’est la possession du monde ; l’art d’en jouir ; c’est une union avec le monde de plus en plus intime où des couteaux très aiguisés tranchent en de brusques joies vos veines et vos artères pour en aboucher la coupure aux veines et aux artères du monde et vous mélanger avec lui. Au moment où elle a la plus belle fumée, versez la soupe dans vos assiettes creuses, sur des tranches de pain de ménage légèrement rôties. Les paysans du monde entier savent faire sept mille sortes de saucisses. C’est être riche que de les posséder toutes dans son saloir. Mais il est impossible de les mettre toutes dans votre soupe ; même pas en petites rondelles : ce ne serait pas bon. Et même si ce devait être bon, au bout de tout le trafic qu’il vous faudrait mener pour les dépendre et en couper des morceaux, vous auriez perdu l’appétit sans lequel rien ne compte. Il est donc inutile de travailler à les posséder toutes.

La pauvreté, c’est l’état de mesure. Tout est à la portée de vos mains. Vivre est facile. Vous n’avez à en demander la permission à personne. L’état est une construction de règles qui créent artificiellement la permission de vivre et donnent à certains hommes le droit d’en disposer. En vérité, nul n’a le droit de disposer de la vie d’un homme. Donner sa vie à l’État c’est sacrifier le naturel à l’artificiel. C’est pourquoi il faut toujours qu’on vous y oblige. Un État, s’il est supérieurement savant en mensonge pourra peut-être réussir une mobilisation générale sans gendarmes, mais je le défie de poursuivre une guerre sans gendarmes car, plus la guerre dure, plus les lois naturelles de l’homme s’insurgent contre les lois artificielles de l’État. La force de l’État c’est sa monnaie. La monnaie donne à l’État la force des droits sur votre vie. Mais c’est vous qui donnez la force à la monnaie ; en acceptant de vous en servir. Or, vous êtes humainement libre de ne pas vous en servir : votre travail produit tout ce qui est directement nécessaire à la vie. Vous pouvez manger sans monnaie, être à l’abri sans monnaie, assurer tous les avenirs sans monnaie, continuer la civilisation de l’homme sans monnaie. Il vous suffit donc de vouloir pour être les maîtres de l’État. Ce que le social appelle la pauvreté est pour vous la mesure. Vous êtes les derniers actuellement à pouvoir vivre noblement avec elle. Et cela vous donne une telle puissance que si vous acceptez enfin de vivre dans la mesure de l’homme, tout autour de vous prendra la mesure de l’homme. L’État deviendra ce qu’il doit être, notre serviteur et non notre maître. Vous aurez délivré le monde sans batailles. Vous aurez changé tout le sens de l’humanité, vous lui aurez donné plus de liberté, plus de joie, plus de vérité, que n’ont jamais pu lui donner toutes les révolutions de tous les temps mises ensemble.

II. – Une révolution individuelle.

Car, c’est la grande révolution. Et vous pouvez y employer sans remords tous vos désirs de violence et de cruauté. Ils sont ici légitimes ; ils n’ont à s’exercer que contre vous-même. C’est la grande révolution de la noblesse et de l’honneur. Vous, seuls en êtes encore capables. D’abord, parce que vous êtes restés des hommes purs malgré l’état d’esclavage dans lequel la monnaie essaie de vous retenir et aussi parce que votre travail est le seul qui puisse se libérer avec aisance des sujétions sociales. Il n’est pas possible qu’un ouvrier des temps modernes puisse se libérer du social ; le social le nourrit. Vous vous pouvez vous libérer aisément du social parce que vous êtes les maîtres de votre nourriture et de la nourriture de tous les hommes. Votre libération entraînera la libération de tous.

C’est une révolution d’âmes. Mais elle s’inscrira sur le visage du monde en marques matérielles formidables. Je veux dire que votre beauté sera marquée sur la terre comme la laideur est maintenant marquée sur la terre. Je veux dire que ceux qui traversent par exemple tout un grand pays en avion ne le reconnaîtront plus, ni dans sa forme, ni dans sa couleur, ni dans son odeur, quand vous aurez accompli votre vrai travail d’homme.

III. – La mesure.

Je parle de cette pauvreté qui est la mesure, quand vous avez poursuivi la richesse qui est la démesure et qu’elle vous a désespéré dans une misère qui détruit les hommes et les pousse naturellement et raisonnablement à se détruire ; Quand vous n’osez plus parler de paix et que vous désirez la paix. Je parle de cette pauvreté qui est la mesure et la paix. Je parle de cette pauvreté qui est la richesse légitime et naturelle : la gloire de l’homme. Vous n’avez pas besoin des militants modernes et de ces exhortations à l’union qui ne sont que les préludes à la constitution des troupeaux d’hommes. Vous avez dans vos cœurs cette pauvreté militante. Et si jamais une fois sous le soleil une armée peut-être légitimement qualifiée de noble et d’honorable c’est l’armée que vous formerez sous le commandement de la pauvreté. Il n’y aura pas d’union plus solide que votre union. Il n’y aura pas de force plus grande que votre force ; il n’y aura pas de liberté plus grande que votre liberté. Nous aurons enfin dépassé la période des jeux cruels de notre enfance ; nous serons devenus de paisibles adolescents enfin capables d’amour et de jouissances.

IV. – L’atroce orgueil de ne jamais vouloir se déjuger.

De tous côtés l’homme est assailli de promesses d’hommes ; on lui promet la grandeur et la gloire, et la joie par-dessus le marché. Jamais il n’a été plus facile de se faire croire que dans nos temps modernes où nous avons perdu toutes les croyances. Nous avons tellement perdu d’espoir que nous n’exigeons plus rien de celui qui promet. Il n’est plus nécessaire qu’il parle la parole divine ; il nous suffit qu’il parle n’importe quelle parole. Perdus dans la forêt des faux prophètes, le moindre petit sentier nous sauve provisoirement. Les guides nous ont conduits dans des cantons de la vie où la boue nous monte jusqu’aux cuisses ; les lianes arrêtent nos bras et serrent nos cous. Des épidémies de l’intelligence nous enfièvrent au milieu de notre position. L’atroce orgueil de ne jamais vouloir nous déjuger nous empêche de remonter les chemins de l’erreur. La moindre petite chose que nous trouvions dans notre malheur, nous en faisons miracle ; nous lui confions tout de suite nos espoirs, nous lui élevons des temples, nous lui consacrons des sacrifices humains sans mesure. Quels progrès avons-nous faits sur les populations barbares dont nous entretiennent les anciens navigateurs quand aucun de nous ne peut être assuré qu’il ne va pas être brusquement sacrifié sans raison, sur l’autel de la patrie ou sur l’autel de la politique ; quand il est presque certain que vous allez être obligés de donner vos enfants à l’esclavage du temple usinier ; quand chaque jour nos inventions broient paisiblement une bonne proportion de ces hommes qui se confient à leur divinité supposée. La joie, nous n’y croyons plus, mais nous croyons au progrès. Nous ne pensons plus à la joie ; nous pensons au progrès. Déjà, personne ne vous promet plus que le progrès vous donnera la joie. On ne vous pousse plus à la poursuivre. On vous pousse à poursuivre je ne sais quelle artificielle grandeur. On veut faire de l’humanité tout entière ce qu’on a fait de certains hommes à qui la guerre a cassé la colonne vertébrale et qu’on soutient avec des corsets de fer et des mentonnières armurées. Ils ont des médailles et des brevets de héros, mais quand une femme se marie avec eux, ouvertement on la félicite et sincèrement on la plaint. Pour eux, rien ne remplacera jamais leur vraie colonne vertébrale, toute simple, toute naturelle, pas du tout technique mais si savante à poursuivre, atteindre la joie et s’en nourrir. Cette petite colonne vertébrale d’homme pas du tout glorieuse suivant le social mais, oh ! combien glorieuse suivant la vie !

Le paysan doit rester paysan. Non seulement il n’a rien à gagner à devenir capitaliste mais il a tout à perdre. J’estime que l’expérience actuelle le prouve assez pour qu’il soit encore nécessaire de continuer à le démontrer. Il a également tout à perdre à devenir ouvrier – comme les paysans le sont en société communiste – Il y perd sa liberté. Dans l’un et dans l’autre cas, il ne fait qu’augmenter sa sujétion à l’État. Il confie sa vie à l’État. Même sans contester l’excellence de l’État il vaut toujours mieux être le maître de sa propre vie. Être paysan c’est être exactement à la mesure de l’homme. En aucun cas il ne doit travailler plus que pour sa propre mesure. S’il la dépasse, il ne la dépasse que pour pervertir la destination de ses produits, c’est-à-dire pour changer ces produits en monnaie, c’est-à-dire pour permettre, grâce à ce procédé, la force de l’État, et permettre à l’État d’exercer cette force ; et les premiers contre lesquels l’État exerce sa force sont les paysans. Dès que le paysan dépasse sa propre mesure, il autorise son esclavage et donne à l’État droit de vie et de mort sur lui et sur ses enfants. Si peu que ce soit, car une recherche de profit même minuscule est comme une graine de champignon : une seule et tout l’humus en est couvert. Il y a neuf millions de paysans en France. La moindre recherche de monnaie. de l’un d’entre eux est très rapidement multipliée par neuf millions. Le désir de profit est lui-même monstrueusement prolifique et, dès que la première cellule du désir est formée, l’homme est bientôt dévoré par un monstre qui ne cesse pas de grandir. Le paysan ne doit faire aucun profit. Il faut qu’il sache que, désirer le plus petit profit, c’est se condamner à mort lui et ses enfants. L’affiche de mobilisation est la conséquence logique de son profit. La mesure que le paysan ne doit pas dépasser c’est son nécessaire, le nécessaire de sa famille, le nécessaire des quelques artisans simples, faciles à dénombrer qui produisent à côté de lui les objets indispensables à son travail et à son aisance. Voilà la pauvreté ; la petite colonne vertébrale naturelle de la vie ; voilà ce qui la rend capable d’amour et de joie. Toutes les tragiques aventures dans lesquelles on la meurtrit ne font que rendre de plus en plus indispensables les corsets de fer et les mentonnières armurées. À la fin du compte l’infirme artificiellement soutenu par ses inventions continue à garder l’apparence d’un homme mais il ne peut plus coucher tout nu avec la femme qu’il aime.

V. – Emploi de la mesure.

Dans les temps modernes, l’humble sagesse est la pensée la plus révolutionnaire du monde. L’existence des temps actuels tient à si peu de chose qu’elle peut être bouleversée par l’application dans la vie du plus banal des proverbes. Ces monstrueuses constructions de métal machiné, ces vertigineuses cimentations de science qui s’élancent dans ce que la myopie des masses considère comme les hauteurs du ciel, ces magnifiques ratières politiques qui de tous les côtés encasernent des hommes, tout peut être facilement détruit par la paysannerie qui décide de se contenter de peu. Pour le faire, elle n’a pas besoin de se plier aux règles d’une sainteté ; elle n’a qu’à paisiblement travailler à produire de vrais avantages. Réduire l’exploitation des terres à ce que l’homme peut cultiver dans le cycle immuable des quatre saisons sans dépenser un sou, sans l’aide d’aucun étranger à sa famille, sans se fatiguer, à son aise entière. En prenant le temps de vivre. Si l’homme a des enfants, ils l’aident et, tout naturellement leur vie se trouve garantie par la mesure des cultures qui s’augmente logiquement sans jamais dépasser la mesure de l’homme et sans jamais avoir besoin du moindre argent produit par l’État. Ceux qui maintenant possèdent des terres démesurées sur lesquelles ils arrivent péniblement à vivre en se privant de tout n’ont qu’à y tailler le territoire qui leur est nécessaire. Bientôt on trouvera l’utilisation raisonnable du surplus ; il y a la part de vie de plusieurs hommes là-dedans et ces hommes ne vont pas tarder à en avoir besoin dans le bouleversement qui va suivre. On la leur donnera. Non, vous ne diminuez pas ainsi votre propriété ; vous ne faites que la rendre pour la première fois au monde vraiment profitable. La démesure vous tuait ; la mesure dans laquelle vous vous êtes réduits vous fait vivre dans l’abondance et dans la joie. Vous dites que ce surplus de terre vous l’avez payé ; avec quoi ? Avec de la monnaie. N’êtes-vous pas encore convaincu que la monnaie ne vaut rien ? Si vous ne donnez pas le surplus de vos terres qui vous embarrassent, vous font esclaves, vous enchaînent dans la misère et sous la menace des guerres, vous voulez donc le vendre : contre quoi ? Contre de la monnaie. Eh ! bien, c’est ce que je dis, ça revient au même, c’est comme si vous le donniez ; la monnaie ne vaut rien, c’est du papier. Ce qui vaut c’est la vie. On ne peut pas vous donner de la vie en échange de votre terre, vous ne pourriez rien en faire. Chaque homme n’a que sa vie. D’où que vous vous tourniez vous n’avez aucun avantage à garder ces terres qui vous empêchent de vivre et, quoi que vous fassiez tout revient à les donner. Ne vous inquiétez pas si d’abord il vous semble que vous perdez ; la pauvreté va peu à peu vous réapprendre la valeur réelle des mots et des choses. Mais pour l’instant, ces grandes terres, laissez-les redevenir naturelles, qu’il y pousse des arbres qui sont comme des plantations de poutres toutes fraîches et des charpentes de fermes faciles à construire soi-même, c’est-à-dire avec joie et sans capital ; qu’il y pousse des taillis qui seront de bons terrains de chasse pour vos pièges et vos ruses, quand il s’agira de vous amuser sous le soleil rouge de l’automne. Ne travaillez plus pour vendre ; travaillez pour vivre. Le nécessaire de cette vie, produisez-le. Ne faites plus six cent mille kilos de blé, faites douze cents kilos de blé : vous n’en mangez que six cents kilos. Le surplus était une énorme fatigue ; votre chance de vivre s’en trouvait chaque année un peu diminuée : la fatigue usait votre corps ; vous détruisiez avec énergie un peu de la chance que vos artères et vos veines ont de durer. On ne vit qu’une fois. Quand on sait s’y prendre la vie vaut la peine d’être vécue. La pauvreté va vous dire tout de suite comment il faut s’y prendre. Vous usiez votre vie à produire un surplus que dans les meilleures années vous réussissiez à échanger contre de la monnaie d’État, c’est-à-dire rien. Vous donniez un peu de votre vie pour rien. J’insiste : rien ; et ce n’est pas une façon de parler. C’est exactement, mathématiquement rien. Car par exemple ceux qui ont gardé cette monnaie dans leurs armoires sans la toucher, la considérant comme la prunelle de leurs yeux, la trouvent maintenant diminuée et amoindrie. Avec un billet de mille francs ils peuvent à peine acheter le quart de ce qu’ils pouvaient acheter avec le même billet de mille francs. Et c’est exactement le même billet. Vous voyez que pratiquement même, la monnaie est exactement rien. La prunelle de vos yeux est un vrai trésor ; ne la mettez pas en balance. C’est pour ça que vous vous fatiguez à mort ? Ce n’est pas la peine de faire six cent mille kilos de blé. Faites-en douze cents kilos, c’est plus facile, et ajoutez douze cents kilos chaque fois qu’un de vos enfants adulte est capable de vous aider. Vous verrez que vous trouverez votre compte. Il vous restera le temps de produire tout ce qui vous est nécessaire : pommes de terre, tomates, oignons, fruits, légumes verts, maïs, fourrages, betteraves, vignes, fleurs. tout en petite quantité, largement suffisante. Avoir ainsi cette diversité du travail qui enchante le cœur et le repose. Être le maître de son avenir. Vivre tous les jours ; et chaque jour tout le jour. Vous êtes revenus dans vos mesures et aucun social ne peut plus se démesurer. Vous pouvez bouleverser le monde en une seule saison. Vous n’avez pas à devenir soldat paysan, vous n’avez pas à prendre des résolutions désespérées. Restez avec votre femme et vos enfants, ne quittez pas les mancherons de la charrue, c’est votre meilleure arme et c’est votre meilleur bouclier. Il vous suffit de retenir le cheval. Arrête-toi, ne va pas plus loin. Hari, à partir d’ici nous retournons contre le sillon d’à côté. Ce petit labour nous suffit. Que les plus forts d’entre vous commencent ; les autres suivront vite. Trois saisons après l’État n’aura plus aucune puissance sur vous ; et ce qui est beaucoup plus admirable, l’État n’aura plus de puissance sur personne ni contre personne.

VI. – La guerre vous empêchera de vous libérer.

Malgré la rapidité avec laquelle peut ainsi s’accomplir la plus importante révolution de tous les temps, un grand danger continue à vous menacer, celui d’ailleurs que vous avez pressenti d’instinct et contre lequel vous êtes en train de vous préparer violemment. Tous les États de l’Europe préparent soigneusement une guerre. Et, ce qui est un symptôme plus grave que l’entassement du matériel et des munitions, de nouveaux mots d’ordre tout frais sont trouvés. De nombreux écrivains portent déjà le clairon en sautoir. Les plus impatients ou les mieux payés nous charment déjà de plus de sonneries qu’on ne pouvait décemment en attendre d’eux. Une malheureuse jeunesse les écoute bouche bée, prête à les suivre en portant les flambeaux de leur propre bûcher. Rien n’a pu épargner à cette nouvelle génération de force et d’enthousiasme le sort que notre génération a suivi. On a facilement trouvé des hommes pour la trahir. On les a naturellement trouvés parmi ceux qui parlaient le plus souvent de grandeur, d’idéal, d’humanité, d’héroïsme, de paix. Cette jeunesse capable de réaliser les constructions les plus utiles, on va de nouveau l’employer dans les dépenses d’une guerre inutile. Elle y consent ; elle en chante de désir. Sous les couvertures de ses lits prêts à s’ouvrir pour l’amour elle imite sourdement avec sa bouche le bombardement des canons ; elle se grise d’images de victoires. Les journaux apportent tous les matins un stock de ces images type et un contingent de motifs de haine directement utilisables. Les poètes de la mort préparent les fosses et les croix. Le travail est très avancé. On est déjà arrivé à faire désirer aux épouses ce délicieux moment du petit matin où le facteur apporte la note de condoléances de la mairie. Mort au champ d’honneur ! Des parfumeurs préparent le fard discret : « veuvage de héros ». Des femmes se font chiennes à soldat. Tout est prêt. Les deux tiers des hommes ne peuvent plus rester seuls avec eux-mêmes sans faire les gestes de sabrer, de trouer, de tirer, de lâcher des bombes sur des villes, d’imaginer le carnage de ses ennemis, de se complaire dans des sortes de sinistres amours solitaires avec l’imagination de villes entières brûlées de gaz et l’épandage sur les champs du monde entier d’un épais engrais de corps étripaillés. Une littérature spéciale, plus basse que la pornographie permet au plus petit manœuvre écrasé de travail de devenir en lui-même un cavalier de Reischoffen. On lui vante les aises du cheval, l’allégresse de l’air vif de la charge, l’élégance des buffleteries ; le discret parfum de poudre à canon, l’aristocratique blessure au front. Il a le choix, par surcroît, entre sa mort héroïque, adossé contre un arbre, dans une paisible agonie, entouré d’historiens prêts à recueillir ses importantes dernières paroles, et sa guérison quand, affaibli et tout pâle, il sera présenté aux acclamations des peuples assemblés. Les temps modernes ont accablé les hommes d’un travail si terrible, ils les tiennent dans un esclavage si total qu’ils sont avidement prêts à accueillir n’importe quelle libération, n’importe quelle promesse de gloire. Les hommes ne peuvent plus voir ce qu’ils voient ; ils ne voient plus que ce qu’ils désirent. Ils ne voient plus qu’il n’y a pas de héros, que les morts sont tout de suite oubliés, que les soldats sont cocus, qu’il ne reste plus après les guerres que des manchots, des boiteux, des culs-de-jatte et des visages affreux dont les femmes se détournent, qu’après la guerre celui qui vit c’est celui qui n’a pas fait la guerre ; qu’après la guerre tout le monde oublie la. guerre et ceux qui l’ont faite. Ils ne voient que ce qu’ils désirent et des écrivains spéciaux leur disent tous les jours ce qu’ils désirent. Cette littérature d’affiche d’engagement est maintenant bien payée, abondante, elle ruisselle de partout. Tout est prêt, on marque le pas, les jambes marchent, les yeux sont fixés droit devant, il ne manque plus que le plus léger souffle de voix pour que tout s’ébranle.

VII. – Nouveaux massacres paysans en perspective.

Évidemment, c’est le plus beau massacre de paysans qu’on ait jamais préparé. Après les premiers mois de guerre on triera soigneusement dans les unités combattantes tous les ouvriers qui par hasard y sont encore et on les enverra à l’usine de guerre où ils sont indispensables. Les écrivains qui vous ont poussés dans le massacre, ne vous en faites pas : ou bien ils sont dans des endroits où l’héroïsme est facile et ils se sont soigneusement assurés d’être leur propre historien, ou bien, magiquement évaporés en fumée ils conservent un père à leurs enfants. Ils ont, pour la plupart, dépassé l’âge de combattre et par surcroît assez de hernies, d’entérite et de renvois gazeux pour se faire exclure du jeu. On le leur accorde avec d’autant plus d’aisance qu’il faut continuer la publicité. Vous ne tardez pas à vous trouver seuls, paysans, d’un bout à l’autre de la ligne, paysans en face de la ligne et d’un bout à l’autre aussi. Vous avez toujours fait les guerres tout seuls. Les monuments aux morts qu’on a élevés dans tous les villages, après la guerre de 1914 ont une grande utilité. On les trouve laids ; je ne vois jamais leur laideur. Quand je marche à travers la campagne de village en village, j’écoute la grande voix véridique des monuments aux morts. Comptez les noms et regardez la petite poignée de maison serrée autour de cette tombe sans cadavre ! Car, que voulez-vous qu’on vous dise ? Il est absolument indispensable que l’ouvrier fasse des obus, et des canons, et des fusils, et des cartouches, et qu’il travaille aux cellules des avions, et qu’il construise des bateaux de guerre. La grenade qu’on vous met dans les mains pour que vous la balanciez sur la gueule du paysan d’en face, il faut bien que l’ouvrier soit à son usine pour vous la faire et bien vous la remplir de poudre. Si vous étiez là les mains vides, si l’autre là-bas qui s’affronte à vous restait les mains vides, vous seriez peut-être tentés de vous servir de ces mains pour vous manifester le plaisir que vous avez en fin de compte à faire connaissance mutuelle, et vous serrer la main. Ne vous inquiétez pas, vous dit la patrie, les ouvriers sont là et ils en mettent un bon coup, ils ne s’arrêteront pas de vous remplir les mains de grenades. Allez-y. Vous y allez. Et vous êtes les seuls à y aller.

VIII. – Les paysans peuvent arrêter toutes les guerres.

Comment est-il possible que vous, les hommes essentiels, on puisse faire si bon marché de votre vie et vous massacrer ainsi largement sans crainte, vous et vos enfants ? D’abord, parce que, du temps où vous faites six cent mille kilos de blé quand il ne vous en faut que douze cents, l’État constitue des réserves de guerre qui lui permettent pendant un certain temps de se passer totalement de vos services paysans. Ensuite parce que, dès que les réserves sont épuisées, les paysannes, vos femmes, vos mères, vos sœurs, et les jeunes enfants paysans – qui sont des hommes à treize ans – labourent, sèment, font du blé aussi facilement, aussi largement que vous-même. Pourtant, la paysanne n’est jamais une chienne à soldat. Elle aime. Elle est profondément pacifique. Elle hurle comme une bête fauve quand son mari ou son fils est tué. Elle insulte la patrie. Souvent la douleur la tue comme une maladie ; elle ne s’en relève pas ; les opiums patriotiques ne peuvent pas l’endormir ; elle est insensible aux savants anesthésiants ; elle se tord de douleur dans son lit solitaire, et elle meurt en maudissant la terre qui l’a portée. Elle n’est pas cornélienne : elle est naturelle et humaine. Elle peut empêcher la guerre si elle veut.

Il faut que le paysan soit aussi indispensable aux champs que l’ouvrier à l’usine. La paysanne doit refuser d’être la remplaçante. Dès le début de la guerre elle doit détruire ses stocks de blé et ne garder strictement que ce qui est nécessaire à sa vie à elle et à la vie des enfants qui sont avec elle. Il n’y a pas besoin de le faire ostensiblement. La révolte ouverte attire les gendarmes. Non, il suffit simplement d’aller enterrer le blé en trop dans le fumier. Il faut cacher le reste. Quand la réquisition passe le grenier est vide. Une fois votre homme arraché de votre famille pour l’usage de la guerre, rendez votre homme indispensable à ses champs. Ne cultivez plus que le petit morceau de terre qui vous fera vivre, vous et vos enfants. Plus encore que d’or et de poudre la guerre a besoin de pain. La grenade que fait l’ouvrier ne sert qu’au soldat, mais le pain sert à la fois au soldat, à l’ouvrier, au général, au ministre, au dictateur, si puissant qu’il soit. Allons, paysannes du monde entier, éclairez un peu ce sombre abattoir où l’on égorge vos hommes. Pourquoi continueriez-vous à fournir du pain à leurs bouchers ? Vous avez la famine à votre disposition : affamez les parlements et les états-majors jusqu’à ce qu’il soit indispensable de renvoyer vos hommes aux champs comme on a renvoyé les ouvriers à l’usine. Et si, après qu’on aura tiré ces deux sortes d’hommes hors de la bataille il reste encore des guerriers pour se battre, laissez-les se battre ; ceux-là, plus on en tue, mieux ça vaut pour tous, pour eux qui y prennent plaisir et pour nous que ça débarrasse. Mais vous pouvez sauver vos hommes plus tôt encore. Vous pouvez même empêcher qu’on pense à la guerre. Vous qui ne savez pas écrire vous pouvez écrire la phrase la plus puissante et la plus noble de tous les temps :

« Les paysannes soussignées s’engagent en cas de guerre à détruire le stock de blé qui sera en leur possession et à ne plus cultiver la terre que pour leur propre nourriture. »

Engagez-vous dans la croisade de la pauvreté contre la richesse de guerre. Vos plus beaux chevaux de bataille sont vos chevaux de labour, vos charges héroïques se font pas à pas dans les sillons. Votre bouclier a la rondeur de toute la terre.

Se guérir de la peste n’est pas retourner en arrière, c’est revenir à la santé. C’est se retirer du mal. L’intelligence est de se retirer du mal.

Briançon-Les Queyrelles, 16 août 1938.

 

Édition Bernard Grasset, 2 décembre 1938

 

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