Agustín García Calvo, « Et le verbe se fit chair »

 

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Agustín García Calvo

Et le verbe se fit chair

(Publié le 24 décembre 1988 dans Diario 16.
Traduit de l’espagnol par Manuel Martinez,
en collaboration avec Marjolaine François.)

 

Chaque fois que cela se répète, année après année, siècle après siècle (et « cela », ce sont ces mots et le fait qu’ils relatent), la merveille de ce mysterium simplicitatis, résonnant de nouveau et se produisant sans fin, grandit et grandit la merveille qu’on ne le comprenne pas. « Et la lumière luit dans les ténèbres ; et les ténèbres ne l’ont pas comprise », et ne la comprennent toujours pas. Est-ce pour cela que Jean étudia avec ferveur le livre d’Héraclite le Ténébreux, où parlait la raison commune, et en appliqua les formules au cas du Messie de Judée et que, pour mieux les dire, il se dédoubla en deux Jean, celui qui venait avant, donnant nom à la Vie, et celui qui venait après la mort, proclamant la parole ? Est-ce pour cela que le monde a laissé ces formules de la logique de la claire contradiction être répétées au cours des siècles dans des cantiques et des psalmodies (« ‒ Et le verbe s’est fait chair. ‒ Et il a habité parmi nous ») par des milliers et des milliers de gens analphabètes, paysans de la vaste Russie tenant entre les engelures de leurs doigts des bougies colorées, petits Noirs des Antilles balbutiant en chœur dans leurs aubes blanches, tous sans comprendre ce qu’ils récitaient, mais du moins ne croyant pas le comprendre, le répétant fidèlement de mémoire ou, comme on dit, par cœur ? Mais la meilleure façon justement de ne pas le comprendre est de croire qu’on l’a compris, autrement dit qu’on s’en est fait une idée. Ainsi, pour commencer, ils durent convertir en un personnage historique (peu importe qu’ils l’aient nommé rabbi, fils du charpentier ou dieu vivant) quelqu’un qui n’était personne pour pouvoir être n’importe qui ; et ils en firent une personne de la triste Histoire, bien qu’il ait fallu en faire la Personne qui divisait l’Histoire en deux, avant Jésus-Christ et après Jésus-Christ, avec une chronologie que furent forcés d’apprendre et de respecter tous les peuples du Globe, soumis dans l’unique Culture Dominante. Mais quelle tromperie sanguinaire, quelle ténébreuse illusion ! Ne se rendent-ils pas compte qu’à chaque fois qu’un enfant naît, n’importe lequel, se produit ce miracle « et le verbe se fit chair » ? Chaque enfant amène la raison au monde et vient la dire, et à mesure qu’il entre dans le monde, en lutte contre la mauvaise idée de ses parents et de la Société entière, il tente de la dire, de la balbutier. Cela, l’enfant le fait car il n’est personne, personne de déterminé, mais n’importe qui ; car le langage n’est pas sien, ni d’aucune nation, et grâce à cela, en lui, c’est le langage même qui tente de parler, qui est le seul à savoir parler. Mais l’Histoire est ainsi faite que le Seigneur de la Mauvaise Idée doit tuer encore et encore l’enfant qui naît, pour en faire une Personne bien constituée, en qui jamais plus la raison commune ne parlerait, sinon sa raison d’être particulier, qui n’importe qu’à Lui seul et à Dieu. Et ainsi, par la force de l’erreur et du mensonge, bien que le verbe continue à se faire chair, il en est comme si de rien n’était ; et l’on peut arriver, au paroxysme du Progrès, à la quasi parfaite déformation où les choses se passent à l’envers et où la chair se fait… non point « verbe », car le verbe est la parole en action (pas précisément le verbe de la grammaire de ces langues de la paroisse, qui n’est qu’une forme idiomatique comme une autre de la parole active, mais au succès plus important), la parole en marche et en œuvre, celle qui, en disant, fait ; mais où l’on arrive à ce que la chair se fasse idée, abstraction et nombre, âme vaine et puissante ; et l’Idée suprême et forte est l’Argent, règne de l’abstrait et de l’Idée avec ses Nombres sur la pauvre chair, que l’on insulte du seul fait de l’appeler chair et que l’on réduit ainsi à de la chair de boucherie, qui ne vit ni ne sent ni ne désire si ce n’est pour servir l’Idée qui est sa mort, l’Âme, autrement dit l’État et le Capital. Et pourtant, au beau milieu de tout cela, infatigablement continuent de naître des enfants quelconques qui apportent au monde la raison commune, et le verbe se fait encore et encore chair et vit parmi nous et en nous. Frères : en ces nouvelles célébrations de la nativité, les croyants, bien sûr, ne pourront rien comprendre : leur foi les en empêche, qui n’est autre chose que l’Idée qui les domine et les pousse à acheter et à vendre de la chair en plastique illuminée dans les Grands Magasins. Ah, si au moins les non-croyants, ou ceux qui croient ne pas l’être, pouvaient se taire un peu et se laisser aller à comprendre ce que disent ces paroles qui résonnent…

Repris dans le recueil Hablando de lo que habla. Estudios de lenguaje,
prix national de l’essai, Lucina, 1990.

 

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3 Commentaires

  1. Debra

     /  30 décembre 2021

    Cher Michel,

    Je recommande un livre que je peine à lire, mais qui m’interroge sur le problème épineux de l’universel : « L’universel en éclats » de Jean-Claude Milner.
    Votre citation autour de l’enfant dans le texte de Calvo me fait penser à cette lecture. Il me semble que les tendances actuelles de l’universel oecuménique de la Grande Romaine vont dans le sens de Calvo (mais je suis ça de très loin, tout de même). Mais l’universel qui n’a plus rien de particulier est…une généralisation fade qui, en s’adressant à tout le monde, pour L’INCLURE (tout/tous) doit forcément laisser de côté des détails qui pourraient gêner, froisser certains, en leur faisant sentir qu’ils sont exclus. (Je pense aussi que le paradigme de l’inclusion est celui de la consommation : en consommant on MANGE l’autre, ou l’altérité ? de l’autre, pour nous l’assimiler, en infraction du premier commandement qui était celui de ne pas TOUT manger, si j’ai bien compris.)
    Alors… suis-j’en train de parler de la Grande Romaine, et du projet Paulinien d’un monde où dans le Christ il n’y a ni est, ni ouest, ni nord, ni sud, mais une grande communauté d’amour à travers la terre TOUTE ENTIERE, ou… suis-j’en train de parler de la nouvelle « démocratie » planétaire qui est aussi évangélique (mais si, mais si) que fut la grande romaine à une certaine époque (en admettant qu’elle ne l’est plus… peut-être simplement qu’elle n’évangélise plus en Europe ou aux U.S., mais ailleurs) ?
    J’associe sur ma lecture de Job avec Josy Eisenberg, et Elie Wiesel. Quand Job prend la parole pour la première fois auprès de ses amis, au bout d’une semaine de silence, et après l’ouragan de tragédie qui le frappe, il dit ceci :
    « Pourquoi donner la lumière à celui qui peine, et la vie à ceux dont l’âme est amère, qui attendent la mort, et elle ne vient pas et fouillent pour la chercher plus que pour un trésor. Qui exultent au-delà de toute joie et se réjouissent de trouver la tombe. A l’homme dont la route est cachée et qu’Eloah a enfermé de tous côtés ! Avant que je mange, mon gémissement survient, et coulent comme l’eau mes mugissements. Car ce que j’ai redouté m’est arrivé, et ce que je craignais m’est advenu, je n’ai connu ni la tranquillité ni le calme ni le repos : c’est l’agitation qui est venue. »
    Ce qui m’intéresse dans ce très beau passage qui m’émeut terriblement, est l’homme que Dieu a enfermé de tous côtés, et l’angoisse préalable qui se réalise, avec l’agitation.
    L’homme que Dieu a enfermé de tous côtés fait écho dans la bouche de Job au dialogue entre Dieu et le Satan, quand Dieu fait le louange de son serviteur Job, si prospère, si droit, si juste, et le Satan réplique que Job… a raison/des raisons pour être intègre, dans la mesure où Dieu l’a enclos d’une haie pour le protéger. Selon le Satan, Job serait…intéressé… (vaste débat qui s’ouvre là).
    Mais je m’autorise à me poser des questions qu’Eisenberg et Wiesel ne se posent pas. Ils se contentent de dire que pour le Judaïsme en tant que religion, la vie est une valeur suprême, (la vie ? quelle vie ? quel sens donner à ce mot ?), et que la louange de la mort est scandaleuse. Mais si on prend Job au mot quand il dit qu’il se trouve devant la réalisation de ses craintes, de son angoisse, on doit se demander ce qui se passe quand l’Homme/l’homme est entouré d’une haie protectrice. Etre entouré d’une haie protectrice, c’est être… enclos. Etre en mal de dehors (de l’enclos) ?
    N’est-ce pas la faculté de l’universel de mettre en mal de dehors ? Et d’engendrer cette terreur, cette angoisse de Job se sentant tout autant entouré d’une haie divine dans le malheur que dans le bonheur ? (Une pensée pour le poème d’Hugo sur Caïn et Abel, qui va dans ce sens aussi, si je me souviens bien.)
    Pour le reste de la citation de Calvo sur l’enfant, je ne glorifie pas le langage. Dans le temps j’ai eu des amis qui semblaient confondre Dieu et le symbolique, mais je ne crois pas cela. Parce que je me méfie de glorifier… des catégories, et « l’enfant » est une catégorie. Certes, il ne s’agit pas de n’importe quelle catégorie, et notre civilisation en ce moment me semble haïr… les enfants (et pas « l’enfant »).
    Je dis des fois que j’ai un nez pour Dieu ; dans les camps de concentration nazis, Il était très présent dans les latrines… peut-être plus qu’ailleurs. Et maintenant je ne sais pas si Dieu et la pureté font tant bon ménage que ça…

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  2. Michel

     /  29 décembre 2021

    Bonjour Debra,

    Je suis bien d’accord avec vous.

    Je trouve ce texte confus, bancal et incohérent.

    L’usage confus et équivoque des mots Verbe, Raison, Langage, Parole, … n’aide pas à sa compréhension. Je n’ai pas bien compris au final ce qu’il dénonçait, ni au profit de quoi. L’Eglise, le christianisme, le dogme, …?

    Je cite :
    « à chaque fois qu’un enfant naît, n’importe lequel, se produit ce miracle « et le verbe se fit chair »…Chaque enfant amène la raison au monde et vient la dire, …Cela, l’enfant le fait car il n’est personne, … car le langage n’est pas sien, ni d’aucune nation, et grâce à cela, en lui, c’est le langage même qui tente de parler, qui est le seul à savoir parler ».

    Cette phrase me laisse très perplexe. Je dirais même qu’elle ne veut rien dire.
    En me forçant un peu deux question me viennent :
    A-t-il seulement élevé un enfant ? (Parce-que ce qu’il dit ne recouvre aucune réalité)
    Que penser alors du Logos chez les grecs ?

    Le problème des lectures bornées à Saint Jean ( souvent limité à son prologue) c’est que l’on tombe rapidement dans la gnose. Et l’humanité ne se compose alors que de paysans analphabètes, de petits noirs et d’enfants qui ne sont personne.

    Je fais une petite digression.
    En lisant ce texte j’ai pensé à certaines de mes connaissances Francs-maçons. Ils sont toujours fiers de dire que leurs séances s’ouvrent sur le prologue de Saint Jean. Ils en tirent comme un sentiment de supériorité. Un petit côté : « Nous on sait » .
    Mais quoi ? On ne sait pas.

    Jamais ils ne se disent qu’ils se font en fait berner par leur propre langage et son usage. Ils jouent avec des symboles, des mots et produisent une médiocre philosophie. Tout et son contraire peut se dire et ils se perdent alors dans des délires gnostiques. En général Marc, Mathieu et Luc les gênent profondément.

    PS: N’oublions toutefois pas que ce texte fût écrit en 1988… une autre époque.

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  3. Debra

     /  29 décembre 2021

    Bon, j’aimerais dire que j’aime ce texte, mais il n’en est rien…
    Encore une fois, je reste structurellement obnubilée par les dégâts des articles définis… et indéfinis dans nos vies. Les dégâts de faire de la substance, de l’Etat, avec le Verbe me pèsent. Ces dégâts se font au dépens de la vie en tant que mouvement (Héraclite ? Je suis très ignorante…), et cela sape notre énergie, et notre incarnation. On peut me dire que ce sont des soucis très abstraits, mais l’abstraction a son… utilité, quand même.
    (En passant, j’ai trouvé une opposition intéressante hier soir : « le verbe est peut-être éternel, mais la chair est réelle. »
    Et puis… je ne suis pas une grande fan de l’Evangile de Jean. Je sais qu’il vient bien après les autres, et il s’adresse bien à un monde païen, « gentil », « Gentile », comme on continue à le dire en anglais/américain. « Gentil(e) », qui veut dire non-Juif, et qui nous a donné « gentleman », « gentle », plein de mots qui sont autant de complexes très présents dans nos vies, même en dehors du destin de cet énigmatique prêcheur ex-charpentier, vivant d’hospitalité, d’eau fraîche, et faisant TOUT SON POSSIBLE pour ne pas toucher à l’argent en sillonnant son pays, et prêchant l’hérésie à ses compatriotes. (Il est tombé bien par là où il avait péché, pourrait-on dire…, et en nous entraînant bien avec lui, qui plus est.)
    Là où je peux être d’accord avec cet auteur, c’est dans la pression fulgurante pour faire rite qui explose de temps en temps chez l’Homme. Il se trouve que j’aime… LE BEAU RITE (et pas le moche. Surtout pas du gel hydroalcoolique proposé par un petit homme fantomatique à l’entrée de l’église pour la messe de Noël… mais surtout, surtout pas.) Il se trouve que j’aime le beau rite pour pouvoir échapper… au rite moche, en sachant que, quoi qu’il en soit, l’Homme aura son rite, et il vaut donc mieux qu’il soit beau que moche. Credo.
    Il se trouve que le rite, il a la particularité qu’on le répète. Comme on répète un spectacle, un morceau de musique. Dans le meilleur des cas, le rite permet de situer l’Homme dans le temps, dans l’espace, comme le chemin de la croix ?, et c’est essentiel. On le répète comme une leçon, POUR LE SAVOIR PAR COEUR, bien entendu.
    Oui, c’est une très belle expression, « apprendre par coeur », et il faut faire très attention, quand on enseigne à CE QU’ON FAIT APPRENDRE PAR COEUR, et que ce ne soit pas simplement les tables de multiplication, par exemple.
    Pour les nombres, et les lettres, et le verbe, on peut faire des idoles de tout et n’importe quoi. Je ne sais pas si nous pouvons échapper à faire des idoles. Certes, le peuple juif, dans son destin, dans sa vocation, sa mission, s’est situé contre l’idolâtrie, le fait de totaliser la vie en tant que mouvement, devenir, dans une image circonscrite, surtout une image visuelle, mais peut-on éviter de faire des sommes ? D’accumuler ? D’additionner pour faire UNE somme ? Je n’en suis pas sûre.
    En ce moment, j’ai fait retour dans le livre de Job. Pour l’écriture, et l’histoire, un des premiers livres du canon biblique de l’Ancien Testament, et un des plus anciens… Un régal. Il y a des passages bien plus beaux que l’Evangile de Jean. Credo. Peut-être même que j’apprendrai par coeur certains passages pour les tenir tout chauds, contre mon coeur. On a besoin de la chaleur contre son coeur en ce moment…

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