Panaït Istrati, préface à « La Vache enragée » de George Orwell

Version imprimable de la préface d’Istrati à La Vache enragée

Panaït Istrati

Préface à
La Vache enragée
de George Orwell
(Mars 1935)

Présentation de cette préface de Panaït Istrati, écrite à l’article de sa mort,
par Alain Dugrand

 

Je ne sais pas quel est le genre de romans qu’écrit habituellement George Orwell, mais La Vache enragée est une œuvre rarissime à notre époque, principalement par la pureté de sa facture, je veux dire par l’absence totale de phraséologie littéraire. Dans ce livre, on ne trouvera pas une seule page de ce qu’on est convenu d’appeler, d’une manière péjorative, « littérature ». Et, cela, on peut le considérer comme un record de la part de cet écrivain, en même temps que comme une grande chance pour son lecteur. À première vue, La Vache enragée peut sembler n’être qu’un simple reportage, un journal de voyage, comme le dit l’auteur lui-même. Ce livre est pourtant tout autre chose. Car il n’existe pas un journal de voyage qui puisse conserver, pendant deux cent quatre-vingt-six pages, ce naturel, cette simplicité, cette puissance qui consiste à ne montrer que le fait, le geste, la réalité brutale et dépourvue de toute niaiserie descriptive ou constructive, sans jamais tomber dans la monotonie.

Il eût cependant été normal que George Orwell se laissât séduire par ce qui fit jadis la gloire de Gorki (1), son devancier dans le genre : la création de grandes figures, type Konovalov, car, à son exemple, le monde d’Orwell est celui des chemineaux, que j’ai peu connu, le bassin de la Méditerranée, mon domaine, étant trop riche de soleil et de déchets nutritifs pour obliger le vagabond de courir comme un fou à la recherche d’un abri et d’un morceau de pain. Bozo, par exemple, que je considère comme la figure la plus lumineuse de toutes celles qui fourmillent dans ce livre, se fût merveilleusement prêté à la haute création littéraire, et c’est dommage que George Orwell n’ait pas tenté d’en faire un type.

Seulement, ce qui fait la grandeur de « cette haute création littéraire », fait également sa misère. En effet, Gorki a épuisé le sujet, a détruit tous les ponts derrière lui. Dans le genre du vagabond-penseur, nul ne l’égalera de nos jours. Il restera le maître sans école. C’est pourquoi je me suis gardé moi-même de le suivre sur ce terrain, malgré l’abondance de belles figures de parias du destin que j’ai réellement rencontrées sur mes routes. Et, lorsque je me suis essayé, cela ne m’a pas encore réussi. Le colosse russe avait tout dit là-dessus pour au moins un siècle. Cependant, le voyou à forte personnalité existe. Vagabond aimable ou fripouille dangereuse, s’il ne s’est pas toujours appelé Villon ou Gorki, ni même Konovalov, faute de créateur, il n’en est pas moins une magnifique réalité.

Le grand romancier hollandais A.M. de Jong a rencontré l’un de ceux-là. C’était un authentique voleur, qui lui écrivit un jour de sa prison. C’est là que de Jong alla le cueillir ; il fit la preuve que ce vagabond était un vrai poète et même un brave homme. Et, depuis, celui-ci parcourt la Hollande en racontant sa vie dans des conférences très écoutées. Je ne me souviens plus, en ce moment, de son nom ni du titre de son recueil de poèmes, mais j’y reviendrai quelque jour.

Moi-même, l’année dernière, j’ai découvert le Roumain Petre Bellu. Son livre, La parole est à la défense, que j’ai préfacé, s’est vendu à soixante-cinq mille exemplaires, malgré ses tares flagrantes.

Où est-il dit, en effet, qu’un homme n’est grand que lorsqu’il écrit ou peint magnifiquement ? La grandeur de la belle personnalité humaine ne se mesure pas avec l’aune de l’art. Je pourrai même soutenir la thèse contraire, et chacun de nous a peut-être eu le bonheur de connaître et d’aimer des hommes d’une valeur morale, d’une originalité de caractère, d’une profondeur d’esprit rarement égalables. Et, naturellement, il arrive que nombre de ces êtres-là sombrent dans l’océan de notre injustice sociale. Je ne demande pas : qui les sauvera de leur détresse ? Je demande : qui, au moins, nous les montrera, et surtout, par quel moyen ?

Pour le génie de Gorki, ce ne fut qu’un jeu de nous révéler cette nouveauté dans une forme impeccable. Mais, je l’ai dit, ce chemin-là est fermé, même pour Gorki. Depuis la guerre, la littérature est vraiment devenue « de la littérature ». Qui est sincère s’en apercevra pour son compte, à ses dépens. Presque tout devient illisible. Et, en dépit de la production et de la consommation, toujours croissantes, le mépris de la « littérature » est universel aujourd’hui, chez ceux qui écrivent bien plus que chez ceux qui lisent. Pour ma part, j’avoue que mon âme d’écrivain n’est plus celle d’il y a dix ans. Je me rends compte que cet art n’est qu’une profession qui n’a point de noblesse, que notre verbe est faux et que la sincérité de l’émotion artistique se trouve rarement dans les livres de ce temps.

George Orwell semble tourner la difficulté en se passant de l’émotion artistique. Il écrit sans façons. Il ne décrit rien, ou peu, ne pérore jamais, évite le détail le plus inévitable, ne s’emballe devant aucun cas et glisse sur les moments les plus propres à devenir du grand art, mais aussi de la « littérature ». Et pourtant, d’un bout à l’autre sa Vache enragée se lit comme le roman le plus passionnant et de la plus rare qualité artistique.

Est-ce parce que tout y est vécu ? Mais le « vécu » aussi nous le camelotons. Nous abîmons les plus beaux moments de notre « vécu » en voulant en faire de l’art. Nous ne nous contentons pas de ce qui est grand sans phrases, du fait nu. Nous suivons les chemins battus de la grandiloquence littéraire et nous tombons dans le pharisaïsme artistique. Le naturel, le beau naturel qui fait toute la valeur de l’existence, nous le chassons de notre cœur en courant après son ombre.

C’est le naturel qui est tout le miracle de ce livre. Nous suivons Orwell, comme si nous étions ses compagnons, dans cette atroce vie des bas-fonds de Paris et surtout de Londres, qu’il nous montre, en la partageant. Ici, personne ne pose, ni lui, ni nous. Point de ces fantoches que sont, l’un en face de l’autre, l’écrivain et son lecteur, et, devant tous deux, les personnages du roman moderne. Point de convention, point de mélodrame. Pas même du dramatique littéraire. Nous vivons, tous, dans ce livre, sans trop souffrir, sans trop nous révolter, quoique tout y soit épouvantable souffrance et sainte révolte.

Comment Orwell a-t-il fait pour établir cet équilibre ? Ainsi qu’il le dit encore lui-même, « c’est une bien banale histoire ». Et facile à tourner en mélodrame. Sujet archi-connu, divinement illustré parfois, très exploité toujours. Il m’est familier, sauf pour ce qui est de ces horribles asiles de nuit anglais que, Dieu merci, mon Orient ignore, sans toutefois s’en porter plus mal. J’ai été plongeur en Égypte et en Suisse, pas à Paris, mais dans cette ville, à laquelle je dois tant, je n’en ai pas moins mangé ma part de « vache enragée ». J’ai hanté, moi aussi, des rues « du Coq d’or » à Belleville, aux Batignolles et dans la banlieue.

Je n’oserai pourtant jamais raconter mes aventures tout au long d’un aussi gros livre que celui que George Orwell a écrit, comme on boit un verre d’eau. Il y a plus : La Vache enragée est une œuvre qui vous fait penser, méditer sur les tristesses de l’existence, comme un roman de Balzac, mais sans vous faire avaler ce que Balzac a de fastidieux.

L’art littéraire retrouvera ce naturel-là, ou bien il mourra pour longtemps.

 

Note

1. Et c’est cet art unique dans la littérature universelle que l’Académie suédoise, probablement pour des motifs politiques, n’a pas jugé bon de couronner ! Pourtant des œuvres furieusement bolchevisantes du Gorki actuel, que restera-t-il dix ans après sa mort ?

 

La Vache enragée, Gallimard, 1935

Nouvelle traduction de Down and out in Paris and London
sous le titre Dans la dèche à Paris et à Londres,
Éditions Champ Libre, 1982 ; Ivrea, 1993.

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