Jacques Ellul, « Le naufrage de la gauche »

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Jacques Ellul

Le naufrage de la gauche
(1975, in Trahison de l’Occident)

Et quelle est donc, désormais, la position de la gauche envers les pauvres, qui étaient sa seule vérité ? La terrible aventure de Makhno n’a pas été un accident de parcours, elle n’a pas été une erreur, elle n’a pas été une déviation regrettable mais oubliée : elle a été le point de départ d’une évolution qui s’est déroulée avec une rigueur implacable et qui a défiguré la gauche. Elle était d’ailleurs inscrite déjà dans la construction si subtile de la stratégie et de la tactique par Lénine. Il dit, tout le monde le sait, qu’il faut d’abord calculer les chances de la révolution. Il faut choisir ce qui peut servir à la révolution. Il faut s’allier avec n’importe quelles forces qui, actuellement, favorisent (volontairement ou non) la révolution. Il faut rejeter celles qui risquent de la desservir. Ainsi peut-on condamner la révolte des Tchèques contre l’oppression austro-hongroise. Ainsi, bien plus tard, on peut faire alliance avec Hitler. Ainsi, bien plus tôt, on peut laisser écraser les Spartakistes et Rosa Luxembourg. Les pauvres ? ils sont une pièce de l’échiquier. Ils sont un levier pour la stratégie ou la tactique. Ils sont une armée de réserve. Et si le prolétariat chômeur est l’armée de réserve du capitalisme, le prolétariat pauvre n’est rien de plus que la masse de manœuvre et l’armée de réserve de la révolution. Celle-ci est devenue une sorte de déesse transcendante, dont l’évocation suffit comme raison dernière, justification absolue, objectif qualificateur, sens et limite. Les pauvres n’ont aucune valeur par eux-mêmes, ils ne sont pas défendus et protégés parce que pauvres, parce qu’hommes détruits et aliénés. La gauche ne « s’intéresse » à telle catégorie de pauvres que dans la mesure où ils servent le grand dessein, où ils peuvent être inscrits dans son plan, où ils acceptent aussi le rôle de pion, de masse de manœuvre, de troupe anonyme, dans un ensemble qui est l’équivalent d’une armée.

La gauche organisée est devenue l’équivalent d’un général pour qui les troupes sont uniquement le moyen de la victoire. La réalité humaine du soldat qui souffre lui est étrangère. Et maintenant, à la suite de Lénine, il en est exactement ainsi de la gauche à l’égard des pauvres. C’est sur ce point, sur ce seul point que je me sépare radicalement de la gauche. Mais de cela, tout le reste découle. La gauche est devenue aussi mensongère et hypocrite que la bourgeoisie parce qu’elle continue à proclamer sa vertu, la défense des pauvres. Elle continue à s’affirmer comme le représentant des classes misérables. Mais elle ment. Elle défend et soutient exclusivement ce qui peut la servir, ceux qui sont utilisables soit pour sa propagande, soit pour l’action directe. Elle utilise les pauvres exactement comme le capitalisme. Elle les exploite. Elle les fait marcher sans leur dévoiler ses vrais objectifs. Elle leur ment jour après jour. Faut-il rappeler l’exclamation désabusée de Monatte en 1950 ! Il n’y a à se poser aucune des questions que Sartre l’Innocent s’est posées tragiquement au sujet du PC. Il suffit de regarder la réalité. Mais Sartre a pour toujours et dès le début remplacé le réel par son imaginaire. « Comment, dira-t-on, mais enfin qui, maintenant, en France défend les travailleurs immigrés, qui défend les chômeurs ? ne sont-ce pas de vrais pauvres ? » Mais oui, mais oui, ce sont les pauvres actuellement utilisables pour les objectifs de la gauche, et c’est en cela, en cela seulement qu’ils sont poussés sur le devant de la scène et pris au sérieux. Ils n’existent pas pour eux-mêmes, ils n’existent pas en tant qu’hommes dépouillés, aliénés, vaincus, malgré les larmoiements des intellectuels de la gauche. Qu’est-ce qui me fait dire des choses aussi scandaleuses ? La plus simple, la plus évidente expérience historique. Pourquoi entre des groupes également pauvres, également opprimés, pourquoi la gauche choisit-elle de défendre les uns, et non seulement d’oublier les autres, mais bien plus, de les condamner, de les accabler de honte et de mépris, de les vouer à la haine de la gauche ? Uniquement pour des raisons tactiques. Ce qui m’oblige à dire que ceux auxquels elle s’intéresse ne comptent pas plus en eux-mêmes que les autres. Pourquoi la gauche ne s’intéresse-t-elle pas aux harkis ? Bien plus, du jour où un régime communiste s’est installé, il n’y a plus de pauvre. Et ceux qui se révoltent sont de dangereux contre-révolutionnaires qu’il faut écraser. L’effroyable misère paysanne en URSS, autant que la décrépitude des masses algériennes, ne compte pas. Et mille autres exemples indiscutables. Non : les pauvres ont tort de dire qu’ils sont encore pauvres et de vouloir se révolter contre cette nouvelle oppression. C’est toujours la grande loi de la tactique. On n’avait pas en 1936 ou en 1945 le droit de dire que le communisme stalinien était une dictature sanguinaire et que les camps de concentration y étaient équivalents à ceux du nazisme. On n’a pas le droit aujourd’hui de dire que la Chine est une dictature de fer et que les camps de concentration y sont florissants. Chutt… cela servirait les ennemis de la révolution. La gauche est engagée jusqu’au cou dans le mensonge. Elle ne représente en rien les pauvres. Elle ne les défend en rien. Elle a substitué pour eux, à l’illusion religieuse du paradis céleste à venir, l’illusion politique du paradis terrestre à venir. La gauche est l’exact équivalent de l’Église bourgeoise du XIXe siècle, à l’égard des pauvres. Elle en présente les mêmes caractères et mérite le même mépris. Parmi les pauvres, exactement comme pour les bourgeois chrétiens du XIXe siècle, il y a les bons pauvres, ceux qui marchent dans la combine, ceux qui sont les bons moutons de la révolution, ceux dont la situation peut être exploitée comme facteur de propagande. Et puis les mauvais pauvres, ceux qui refusent, dans un régime communiste, de se trouver bien ceux qui se révoltent à tort et à travers simplement parce qu’ils sont malheureux et sans tenir compte des plans de la révolution mondiale, ceux qui représentent des valeurs et une culture traditionnelles. Tous ceux-là il faut simplement les réprimer, les refouler. Mais, à partir du moment où la gauche a ainsi et pour toujours trahi les pauvres, elle a aussi trahi l’Occident. Elle est entrée dans la voie du mensonge total, c’est-à-dire que, comme la bourgeoisie dont elle a pris la suite, elle poursuit exactement le retournement de la création de l’Occident. La liberté, pour elle, est identifiée à sa propre dictature (comme l’avait déjà fait le capitalisme). La raison est devenue le plus plat et sectaire rationalisme. L’individu a disparu dans la tourmente collectiviste. L’Histoire que l’homme fait a été remplacée par une divinisation de l’Histoire et par une morne automaticité de son déroulement. Ce qui fut l’honneur et la gloire de l’Occident est maintenant entre les mains de la gauche une redondance stérile, un discours insignifiant qui ne débouche, et ne débouchera, sur rien. Il n’y a plus de lendemains qui chantent parce que la gauche a perdu tout ce qui lui avait été légué. Elle a sombré dans le mysticisme le plus incroyable. Construisant les mythologies les plus surprenantes pour qui n’est pas d’abord croyant. Ce qu’il y a eu de plus échevelé dans les mythologies construites à partir du christianisme est d’une sagesse, d’une raison exemplaire à côté des discours stupéfiants que l’on a tenus du temps de Staline, et autour de la Chine de Mao. Et en présence d’un tel mysticisme, il va de soi qu’aucune expérience, aucune raison, aucune analyse ne sert. Le croyant de gauche est médiéval. Surtout quand il est intellectuel. Accompagnant cette religiosité, marquée par l’infaillibilité du Parti, s’est installé le conformisme. La gauche est pour ce temps la somme de tous les conformismes.
[…]

Le pouvoir avait ruiné le christianisme. Il avait fait éclater l’hypocrisie des bonnes intentions du libéralisme. Il a joué le même rôle pour la gauche. L’Occident qui a porté le pouvoir à son sommet d’importance, d’efficacité en même temps que d’abstraction a ainsi créé la structure de sa propre négation, de sa propre condamnation. C’est cela, bien au-delà du drame singulier de la gauche, qui s’est révélé depuis un demi-siècle. Or, l’impardonnable, c’est que l’avertissement avait été donné dès les origines, lorsque Jésus-Christ avait choisi la voie du non-pouvoir, de la non-puissance, de la non-domination (y compris politique). L’impardonnable, c’est que la gauche semblait avoir compris en optant pour les pauvres. S’inscrire du côté des exclus, des perdus, des abandonnés, des exploités, des aliénés, c’était le bon chemin pour sauver l’Occident et pour retrouver la vérité de tout ce qui avait été progressivement découvert dans la plus grande aventure de l’homme. Mais il ne fallait pas traduire cela par « les pauvres au pouvoir » ni la dictature du prolétariat ni l’identification du pauvre à Dieu (2). Aussitôt que ce retournement est effectué, toutes les autres trahisons suivent. Et elles ont suivi. La partie a été jouée. Elle est perdue, irrémédiablement, et, avec l’Occident, les pauvres aussi.

La gauche est incapable de reprendre le chemin révolutionnaire de l’Occident. Car enfin, il ne faudrait pas s’y tromper, l’Occident s’est fait parce qu’à chaque découverte fondamentale, de la liberté, de la raison, de l’individu, a correspondu une révolution. Mais une révolution nouvelle. J’ai longuement expliqué ailleurs pourquoi en notre temps et semble-t-il dorénavant, la révolution n’est plus possible (3). J’ajouterai, sans rien répéter, deux aspects que j’avais dans une certaine mesure laissés de côté, mais qui entrent directement dans notre critique de la gauche actuelle, son impuissance et son inconséquence par rapport à la culture de l’Occident. Chaque fois, la révolution s’est effectuée au niveau de l’aliénation réelle de l’homme – c’est là où résidait cette aliénation que se trouvait le détonateur, et c’est en fonction d’elle que le mouvement révolutionnaire se produisait. Or, depuis deux cent cinquante ans, on assiste à un approfondissement de l’aliénation en même temps qu’à une abstraction grandissante de ce qui aliène l’homme. Je veux dire par là que les aliénations peuvent être purement extérieures (par exemple le prisonnier qui est en prison) ou purement intérieures et à un niveau totalement inconscient (par exemple l’automobiliste ou l’utilisateur de TV totalement aliéné par son engin en croyant être libre et maître de l’engin) en passant par tous les stades, une aliénation extérieure intériorisée, ou une aliénation volontaire dans une autre personne ou un produit, ou une aliénation qui prend l’aspect d’une libération mais produit un asservissement, ou une aliénation psychique volontairement créée de l’extérieur, ou une aliénation dans des conditions de vie déshumanisantes, ou une aliénation par le dépouillement de l’œuvre que l’on produit, ou une aliénation par rupture de la personnalité du fait des conditions extérieures. Et cela se nommera torture, publicité, propagande, drogue, consommation, capitalisme, grande ville, etc. Mais en ceci nous parlons de cas individualisés. Dans chaque société, il y a un type d’aliénation qui est plus commun, plus courant, plus général, qui affecte tous les hommes d’une société. Et l’Occident a produit ses propres conditions pathologiques – c’est-à-dire qu’en face des affirmations qui nous semblent vraiment jalonner l’essentiel de notre culture, il y a eu la création de négations de contreparties aliénantes. Plus notre civilisation évoluait, plus les facteurs d’aliénation sont devenus complexes, et surtout abstraits. On est ainsi parti d’aliénations très visibles, évidentes, ressenties directement (la police est un facteur d’aliénation évident, et au travers d’elle on ressent l’aliénation par le pouvoir de l’État). La cause de l’aliénation est donc assez facilement discernable, elle correspond en effet à une expérimentation immédiate et sensible – à ce moment-là, de toute évidence les révoltes contre ce facteur oppressif, aliénant, qui est clair, se confond avec la révolution, puisque la révolte permet de détruire directement ce que l’on éprouve comme étant l’obstacle à la réalisation de soi, et ce que l’on éprouve est en effet l’obstacle réel, le facteur véritable d’aliénation : donc le détruire, c’est faire une révolution. Celle-ci est alors directement implantée dans l’action de la révolte même. Au fur et à mesure de l’évolution de ces trois derniers siècles, l’aliénation s’est approfondie, elle est devenue de plus en plus difficile à supporter, mais les facteurs d’aliénation sont plus complexes, plus lointains, et ne sont pas directement ressentis comme tels – c’est-à-dire que d’un côté il y a l’expression vécue de l’aliénation, mais que l’on ne sait plus à quoi rapporter – de l’autre côté, il y a des mécanismes généraux qui produisent effectivement l’aliénation, mais que l’on ne ressent pas du tout en tant que tels : c’est seulement par une opération intellectuelle que l’on peut arriver à les discerner, à comprendre de quoi il s’agit. Mais cette opération intellectuelle ne s’enracine pas dans une révolte, elle ne peut au contraire s’effectuer que dans l’exercice froid et lucide de la raison.

À ce moment, la révolution n’a pratiquement plus rien à faire avec la révolte. Et la révolte qui explose toujours passe toujours à côté de l’objectif réel qu’elle est incapable de discerner, cependant que la révolution devrait être faite par ceux qui ont la lucidité pour discerner cette cause d’aliénation, mais ils ne sont pas eux-mêmes des révoltés, ils n’ont pas la puissance du mouvement, et les masses n’ont aucune raison de les suivre, après leur lente démonstration intellectuelle des mécanismes d’aliénation. Pour prendre les trois grandes étapes de ce double processus, nous pouvons dire qu’au XVIIIe siècle, l’aliénation est d’abord politique, au XIXe siècle, elle est économique, au XXe siècle elle est technicienne. Au XVIIIe siècle, l’aliénation est le fait de la croissance du pouvoir politique, de l’élimination progressive des libertés locales et individuelles, de la centralisation, de l’intervention du pouvoir dans un nombre croissant de domaines, de l’insaisissabilité de ce pouvoir central par les habitants, de l’encadrement par des administrations, de l’aggravation des charges pesant sur une majorité : Mousnier a cent fois raison en ramenant la plupart des révoltes et révolutions des XVIIe et XVIIIe siècles à cette cause politique. Ceux qui font la révolution contre le « tyran » ne se trompent pas d’objectif. Seulement, le tyran n’était pas ce pauvre Louis XVI, c’était l’État dont il figurait la représentation. Le tyran était à la fois un homme et un pouvoir discernable. La révolution était facile à faire contre Hitler : on savait qui il fallait tuer. Mais l’ambiguïté résidait déjà dans la confusion entre une survivance et la réalité nouvelle. Celle-ci était l’État, déjà abstrait, et en lui-même oppressif : la survivance était le Tyran, l’image de l’individu qui agissait par pure volonté, et qui en tant que tel créait le malheur et l’injustice. Dès lors sans voir le nouvel organisme, la révolte s’adressant à l’ancienne image effectuait une révolution en tuant le tyran, car le problème était bien celui de l’aliénation politique. Mais la révolution échouait en permettant la naissance de l’appareil étatique. Le tyran éliminé, subsistait un pouvoir beaucoup plus aliénant qu’il ne l’avait été autrefois. Cependant l’exactitude du diagnostic portait sur le fait que réellement tout aurait pu se résoudre en un changement d’institutions. Mais l’on aperçoit déjà la difficulté de faire une révolution contre une structure abstraite. Au XIXe siècle les mécanismes de l’aliénation ont considérablement changé : l’essentiel de l’aliénation est économique. Elle provient de l’organisation capitaliste, elle est provoquée par la nécessité de produire du profit et par l’ensemble des mécanismes pour fabriquer un profit maximal. On s’aperçoit qu’alors ici le problème est encore beaucoup plus abstrait. Ce n’est plus le vilain capitaliste qui est en cause. Nous ne sommes plus en présence d’une opposition contre le « prêteur d’argent », ou le « propriétaire », personnalités immédiatement connues et créatrices de misère : tant qu’on en reste là, on ne change rien au mécanisme général de l’aliénation économique – assassiner son propriétaire, ce n’est pas faire la révolution. Marx a magnifiquement démontré l’abstraction du système de l’aliénation économique. Mais quand il s’agit de passer à la révolution, on rencontre trois difficultés : la première, c’est évidemment la survie de l’image ancienne on continue en 1850 à considérer que la révolution ne peut être que le prolongement et la continuation de celle de 1789. Donc contre le tyran politique. J’ai analysé cela dans Autopsie de la révolution.

La seconde difficulté tient à l’écart croissant entre le sentiment de révolte (on est misérable) et l’objectif abstrait de la révolution. Il devient très difficile sinon impossible de mettre en corrélation les deux. Et la troisième difficulté tient à l’élaboration d’une stratégie à long terme, elle-même abstraite puisque les pouvoirs économiques provoquant l’aliénation sont abstraits, en vue d’arriver à un changement de la structure économique. En réalité, les innombrables problèmes tournant autour de la stratégie, de la tactique, des organes de la révolution (4) (et tout particulièrement le rôle du PC, son organisation, sa relation avec le prolétariat, etc.) sont directement le résultat de ces trois difficultés. Or, de même que l’aliénation économique a paru alors que les oppressions politiques étaient toujours ressenties et faisaient l’objet du maximum de l’attention révolutionnaire, de même aujourd’hui, l’aliénation par les structures économiques subsiste alors que le principal du phénomène de l’aliénation se situe déjà ailleurs. En effet, au XXe siècle, l’aliénation n’est plus d’abord essentiellement économique, elle résulte de la croissance du système technicien. On a dépassé le stade capitaliste. Mais bien entendu, il y a un cumul des aliénations, provenant de l’interprétation des systèmes : au XIXe siècle, l’aliénation politique subsiste mais elle est englobée, dominée, restructurée par le mécanisme de l’aliénation économique, c’est en tant qu’État capitaliste bourgeois qu’il subsiste comme facteur d’aliénation.

Actuellement, l’aliénation politique et économique subsiste mais elle est englobée, remodelée, réitérée par l’aliénation technicienne. La technique a complètement pénétré la structure de l’État et celle de l’économie et c’est en tant qu’État technicien, qu’économie technicienne qu’ils subsistent comme facteur d’aliénation.

La technique est le facteur d’asservissement de l’homme. Bien entendu pas seulement cela ! Elle pourrait être hypothétiquement son facteur de libération. Mais exactement aussi bien que l’État pouvait être hypothétiquement son facteur de sécurité et de justice, aussi bien que l’Économie capitaliste pouvait être hypothétiquement son facteur de bonheur et de satisfaction des besoins. Mais cela était le possible. Le réel fut l’aliénation. De même pour la technique. Or, l’homme éprouve la dépossession de lui-même. Mais ce n’est plus du tout le même phénomène que lorsqu’il était opprimé de l’extérieur par une puissance matérielle visible. La société économique décrite par Marx était plus complexe que la société politique décrite par Montesquieu. Et la société technique est incomparablement plus complexe que la société économique du XIXe siècle, les facteurs d’aliénation, les mécanismes de celle-ci sont devenus totalement abstraits. L’homme qui ressent l’aliénation est incapable de montrer du doigt ce qui la provoque parce que les facteurs sont légion, et parce que les ravages sont infiniment subtils. Et quand on arrive à mettre un nom sur un facteur d’aliénation, on dit « consommation » ou « spectacle », mais c’est en réalité un symbole – car la consommation n’existe pas en soi. Et de plus c’est un symbole qui ne parle pas aux peuples. Il faut un long cheminement intellectuel pour comprendre en quoi la consommation est aliénante. Ils n’ont pas tort ceux qui répondent brutalement : « Ne dites pas aux pauvres qui ne peuvent pas consommer que la consommation est une aliénation ! » Il n’y a aucune appréhension directe, aucune expérience (sinon très élaborée) de ces faits. Mais, cette aliénation est beaucoup plus profonde que les précédentes (et ceci est justement lié à son caractère abstrait !). L’aliénation par les mécanismes économiques était plus profonde que l’aliénation par le pouvoir du tyran. Et c’est pourquoi Marx avait dû construire une philosophie générale de l’Histoire, du monde et de l’homme – or, actuellement on a poursuivi ce chemin d’approfondissement.

L’aliénation n’est plus la dépossession de la valeur produite, mais elle consiste en un éclatement de la personnalité, une dispersion des besoins et des capacités, une réduction (au sens sociologique) de la personne, une schizophrénie, une dérivation des besoins, une disparition du centre autonome de décision. C’est au niveau le plus profond de l’homme que se situe maintenant l’aliénation, donc la révolution. Une révolution changeant les structures économiques ou politiques, une révolution détruisant un groupe d’hommes, des ennemis, des oppresseurs ne sont plus du tout adéquates. Elles restent en dehors du champ actuel de l’aliénation. Mais ceux qui pensent et veulent faire cette révolution restent obsédés par les images d’hier et d’avant-hier, et continuent à croire que c’est le problème de l’État bourgeois et de l’économie capitaliste qui est en cause, alors qu’on a changé d’échelle ! La révolution actuelle, puisque c’est l’homme en tant qu’individualité qui est attaqué, mis en pièces, doit se situer au niveau de l’homme lui-même et non plus des structures. C’est un retournement idéologique, diront les uns, mais bien plus profond en réalité, avec la redécouverte pour tous d’un facteur nouveau, à la fois individuel et collectif – ce qu’a vu très obscurément (et, je crois, en faisant radicalement fausse route !)
E. Morin avec Le Paradigme humain, ce qui est exprimé avec plus de bonheur, par G. Friedmann lorsqu’il fait appel à la Sagesse, Jouvenel lorsqu’il avance l’Aménité, Illich, avec la Convivialité, Richta avec la « capacité créatrice » ou moi-même avec l’Individualité. Mais tout cela est en apparence ancien, retour à des vertus morales ou à des concepts dépassés : alors qu’en réalité c’est exactement à ce niveau que se situe le problème. Et la seule révolution possible est justement celle qui se situera là, incluant par conséquent le refus radical de toutes les idéologies destructrices de l’individu, et du sujet, ainsi que les méthodes qui se prétendent objectives en sciences humaines, comme le structuralisme et la néo-linguistique mais qui sont sous-tendues par cette idéologie, et de même le refus radical non de la technique en elle-même mais de l’idéologie de la technique. Or, il ne m’apparaît pas que la gauche s’engage si peu que ce soit dans ce chemin (5). Bien au contraire. Et cela d’autant plus que cette gauche est composite, amalgamée, faite de pièces et de morceaux.

Et cela nous amène à une seconde réflexion au sujet de la révolution. Si on analyse les révolutions effectives qui ont eu lieu, on s’aperçoit qu’elles ont toujours colporté une cohérence à partir de ce que l’on peut appeler un « point de force ». Chaque grand mouvement révolutionnaire a eu ce « point de force » constitué par la combinaison entre une valeur (crue par une très grande partie de la population) et un groupe social exerçant déjà un rôle indispensable dans la société. La révolution va consister dans la volonté de ce groupe social d’organiser l’ensemble de la société en fonction de cette valeur. Le groupe était cohérent et c’est sa cohérence qui donnait pouvait-on dire une unité au mouvement de la révolution. Ainsi qu’une cohérence interprétative de tous les phénomènes ce qui aboutissait à une sorte de mutation du mythe social en vigueur. C’est ce complexe qui me paraît avoir été indispensable pour qu’un mouvement révolutionnaire puisse exister. Ainsi on peut dire que le point de force au XVIIIe siècle a été la conjonction entre la valeur de liberté et la bourgeoisie – de même au XIXe siècle entre la justice et le prolétariat. Dans ces conditions, la valeur n’est ni une justification idéologique ni une superstructure. C’est elle qui donne au groupe révolutionnaire la motivation suffisante pour transformer un groupe quelconque en force révolutionnaire. Marx a eu tort de croire que ceci pouvait s’effectuer par le seul processus du passage de l’en soi au pour soi, par la prise de conscience de sa propre condition, par la démonstration intellectuelle et par le jeu objectif d’un ensemble de forces et de rapports. La valeur est ce qui constitue le point de force quand elle est assimilée à et par un groupe qui s’identifie à elle. Or, actuellement, il n’y a plus aucune valeur assumée spécifiquement par un groupe cohérent. Les vieilles valeurs sont évidemment incapables de soulever qui que ce soit. Elles ne sont plus crues. Il n’y a plus aucune doctrine interprétative globale, il n’y a aucune valeur positive assumée, il n’y a que des agitations spasmodiques en fonction de telle croyance sans lendemain et sans contenu acceptable. Quant aux groupes, ils se font et se défont parce qu’ils n’exercent aucune fonction sociale indispensable, et parce qu’ils n’ont plus aucune cohérence interne. Ce que l’on propose comme groupe révolutionnaire, qu’il s’agisse du tiers-monde ou des Noirs américains, des « jeunes » ou des travailleurs immigrés ne présente aucun caractère révolutionnaire, et ne peut que produire des explosions incohérentes de révolte et de violence sans aucune issue révolutionnaire.

Quant à la recréation de l’individu, que j’essayais de montrer comme la valeur nécessaire, il n’est strictement aucun groupe social qui la prenne en charge, et n’y adhèrent que quelques intellectuels libéraux et des réactionnaires retrouvant là un langage qu’ils croient familier. La gauche non seulement ne se trouve en rien dans une situation révolutionnaire, mais bien plus elle n’a rien compris à tout ce que je viens d’analyser. Elle continue à tenir un discours sans aucune référence à la réalité, elle ressasse les mêmes formules et recommence indéfiniment socialisation, lutte des classes, nationalisation, égalisation des revenus, etc., sans se rendre compte que nous ne sommes plus en 1880 et que si tout cela a eu sa signification et devrait être bien sûr réalisé, ce n’est plus, si peu que ce soit, la réponse à notre situation actuelle.

Il est vrai que la gauche ne prétend plus le moins du monde être révolutionnaire. Elle a enterré la révolution, et s’apprête paisiblement à occuper le pouvoir pour continuer. Mais il faut aller plus loin. Non seulement elle n’est plus révolutionnaire, mais elle occupe maintenant un rôle tout à fait précis : sa fonction dans la société moderne est de bloquer la révolution. La gauche, des radicaux jusqu’au PC, PSU compris, a reçu délégation tacite du corps social entier pour que la révolution ne puisse pas avoir lieu. Les meilleurs gardiens de l’establishment ce sont les partis de gauche et les syndicats. Pensez donc, si ces partis arrivent au pouvoir ce ne peut être que grâce au jeu des institutions mêmes ! Comment ne les garderait-on pas avec le plus grand soin ? Bien entendu, je ne dis pas qu’il y a une connivence explicite, et une formulation claire de ce rôle. Les bourgeois font toujours semblant d’avoir très peur du PC. Mais combien il est rassurant, ce brave PC ! Il ne fait plus peur à personne, et la bourgeoisie sait très bien que l’on pourra dorénavant s’entendre avec lui. Il faut seulement avoir l’air d’avoir peur pour que l’idée de son opposition et de sa révolution soit « crédible », c’est-à-dire pour que les forces de révolte qui existent dans la société puissent être fixées, catalysées, bloquées sur le PC et de ce fait ne s’exercent pas en tant que forces de révolte, ailleurs, sur un autre point et de façon incontrôlable. La gauche est le grand paratonnerre anti-révolutionnaire. Et lorsque dans sa campagne électorale Mitterrand a usé de tous les arguments pour rassurer le bourgeois, ce n’était pas du tout de la tactique et de l’hypocrisie : il disait parfaitement vrai. Le caractère anti-révolutionnaire de la gauche me paraît surtout résulter des deux éléments que nous avons déjà rencontrés, son incapacité à discerner les problèmes fondamentaux de notre société actuelle et sa démagogie. L’analyse politique de la gauche est totalement dépassée, elle est sans signification par rapport à la structure effective, sociale et technique de notre société. Et cela résulte non pas tant d’une incapacité à constater ce qui se passe, que d’une lecture effectuée au travers d’une grille interprétative inadéquate. Si en présence d’un texte brouillé vous n’utilisez pas la grille en fonction de qui le texte a été composé vous ne le lirez jamais.

Or, l’erreur de la gauche n’est pas seulement affaire intellectuelle : elle a en effet une large clientèle, et lorsqu’elle fait une analyse fausse, elle induit dans cette orientation tous ceux qui la suivent. Mais quand on fixe quelqu’un sur un faux problème, on polarise ses forces et son attention, son imagination, on l’empêche dès lors de voir le problème à côté, et d’essayer de le résoudre. Le rôle de la gauche c’est, du fait de son discours révolutionnaire, de sa prétention à prendre le pouvoir, de son affirmation cent fois répétée que, tout étant politique, l’essentiel est que la gauche accède à la présidence de la République, de fixer les forces populaires sur ces questions, de les amener à croire, de façon mythique, que les causes des souffrances réelles seront supprimées quand la gauche sera au pouvoir, et de ce fait de la détourner d’une recherche réelle au sujet de ces causes. La gauche empêche l’homme de voir avec les yeux déssillés, grands ouverts et par soi-même, la situation telle qu’elle est. Elle fait vivre le prolétariat dans un univers mythique et sans référence au réel. Cela est d’autant plus possible que, nous l’avons vu, les causes de l’aliénation sont plus abstraites et de ce fait plus difficiles à discerner. Il est aisé dans ces conditions de faire prendre des vessies pour des lanternes. Et la gauche, dont la classe politique ne rêve que d’une chose c’est enfin d’exercer le pouvoir, joue ce rôle de montreur de marionnettes sur un théâtre truqué.

Et l’autre grand caractère anti-révolutionnaire, c’est la démagogie. La gauche est le lieu d’absorption de tous les lieux communs, de toutes les platitudes, de toutes les banalités, pourvu que cela serve à attirer la clientèle. Elle se prostitue avec une facilité déconcertante, prête à accepter les alliés de tous bords et l’argent de toute main. Or, cette attitude est évidemment celle qui peut faire réussir une campagne électorale mais elle est l’inverse de la révolution. Elle engage toutes les forces, tous les groupes qui seraient susceptibles d’orienter vers la révolution, dans un amalgame où ils sont forcément stérilisés, récupérés, ils deviennent seulement la justification de ce qui est par ce qui ne se fera pas. Ces groupes intégrés par la gauche dans un ensemble composite sous prétexte de tactique sont la devanture que l’on montre pour attester une réalité qui n’existe plus mais à laquelle le discours continue à se référer. Ainsi la gauche est effectivement la contre-révolution.

Mais pourquoi donc, au sujet de l’Occident, reprendre ces questions de révolution que j’ai traitées ailleurs ? Parce qu’en fait nous sommes ici en présence de l’une des caractéristiques de cet Occident. Celui-ci a toujours procédé par la voie révolutionnaire. Il y était porté par la contradiction profonde que nous avons essayé de déceler, et les forces qu’il avait déchaînées, la sécularisation ou l’avènement de l’individu, ne pouvaient finalement s’exprimer que de cette façon. Tout le mouvement du monde occidental implique la révolution. Et il est le seul à l’avoir ainsi vécue en profondeur, en permanence. Avec l’Occident nous sommes passés des assassinats des souverains qui ont eu lieu partout, et des explosions de colère populaire à une forme beaucoup plus radicale et unique de mise en question de la société. Personne au monde, ni en Afrique, ni en Asie, ni en Amérique n’a inventé la révolution. Il ne faut pas oublier que les trois grands mouvements révolutionnaires de Chine depuis le XIXe siècle sont directement inspirés par l’Occident. Et l’on peut en effet faire la comparaison entre les innombrables émeutes populaires chinoises depuis 300 avant J.-C. jusqu’au XIXe siècle, ou bien les renversements de dynastie provoqués par les invasions et les intrigues de Palais, avec les révolutions du XIXe : on s’aperçoit que l’on change réellement de plan. Les révolutions chinoises sont du modèle occidental. Et seul l’Occident s’est engagé dans cette périlleuse voie – c’est pourquoi la gauche me paraît tragiquement stérile. Elle trahit aujourd’hui le legs du monde occidental. Elle trahit l’invention de l’homme et de la liberté. La seule révolution acceptable serait aujourd’hui et en fonction de la situation nouvelle, une reprise inlassable de ce que l’Occident a découvert dans sa pratique et dans son projet, et qu’il a tenté de formuler en théorie. La gauche si elle jouait son rôle ne pourrait être que celle de la qualité de la vie, de la liberté, de l’individu. Or, personne d’autre qu’elle ne peut reprendre ce mouvement. Ici est le tragique. Tous ceux qui aujourd’hui prétendent s’inspirer de l’Occident sont les négateurs de ce que l’Occident a porté au monde. Toute la droite, tout le conservatisme : ce n’est plus possible. Mais quand la gauche trahit au point où nous en sommes aujourd’hui, alors il ne semble plus possible que cette histoire continue. Car il n’y a plus d’histoire du tout. La reprise du mouvement de l’histoire ne peut se situer que dans une contestation radicale de l’État (de la politique et du parti !), et de la technique, inventions de l’Occident, mais c’est suivre le chemin même de cette découverte que de s’engager dans ce procès dialectique, de la négation de chacune de ses affirmations, de chacune de ses découvertes. Cela aussi l’Occident l’a apporté au monde. Une gauche de nouveau orientée par les grandes lignes de force de la pensée occidentale, et je dis bien d’elle seule ! c’est la condition pour que l’histoire reprenne son cours, et que par là même, les peuples du tiers-monde retrouvent leur identité : c’est une parfaite illusion de croire qu’ils ont pris une quelconque autonomie, qu’ils portent l’avenir, que le centre de l’histoire s’est déplacé vers eux. Je ne nie nullement leur importance, je ne cède nullement à un européo-centrisme simpliste. Je dis simplement que l’avenir de l’homme et de l’humanité se joue toujours et encore dans cet Occident maudit. Le reste est du domaine de la bonne volonté sympathique mais parfaitement inconsciente de la partie qui se joue. Il faudrait, pour la mener, réinventer une gauche capable de cette raison, de cet individu, de cette liberté qui lui font aujourd’hui si cruellement défaut. Mais la gauche n’existera en vérité, l’Occident ne reprendra son histoire, que si elle abandonne le « Marx-isme », totalement dévoyé, dégénéré, depuis la mort de Marx (jusqu’à Althusser et Mao compris) par tous ceux qui s’en sont parés, l’ont utilisé, en ont fait un instrument, un appareil, une machine, une utopie, une philosophie, une pseudo-science, l’acrostiche géant de nos mensonges modernes. Le blocage de l’Occident, et par là même du monde moderne, ne vient pas de Marx mais de la manipulation de son œuvre, de la persuasion facile qu’il a dit le dernier mot. Ce dernier mot, personne ne l’a dit. Nous avons à poursuivre l’histoire, mais elle n’a qu’un seul sens possible désormais pour suivre ce qui fut le rêve et la création du monde occidental. […]

Notes

1. Mais cette indiscutable réalité historique ne peut pas être reconnue pour telle par le simplisme interprétatif des propagandes de gauche : ils proclament faux que la très grande majorité des esclaves noirs aient été satisfaits de leur sort et même aimaient leurs maîtres. Ce que cependant ils ont montré au moment de la guerre de Sécession. La vérité officielle, c’est que la seule relation était le fouet, les esclaves étaient tous terrorisés, les marrons étaient innombrables, les chiens dévorants régnaient partout, et Tyler avec sa poignée d’hommes est représentatif de tous les esclaves. Mais tout cela est pure imagination qui doit orthodoxement coïncider avec ce que les intellectuels de gauche croient aujourd’hui être la dialectique historique !

2. Encore une précision : en écrivant ceci, je ne veux pas dire, évidemment, que les pauvres doivent rester sous la domination, la dictature et la violence des autres ! Mais que le pauvre devrait être la négation vivante de tout pouvoir. Il ne s’agit pas de remplacer la domination d’une classe par celle d’une autre, mais de récuser, et à la limite de détruire, toute domination. Il ne s’agit pas de rendre le pauvre riche, mais de tuer la richesse, comme l’État, comme l’organisation. Amener le pauvre au pouvoir c’est seulement révéler son incapacité à exercer ce pouvoir pour la liberté et pour la vérité. Car aucun pouvoir de quelque ordre qu’il soit ne peut aller dans ce sens.

3. Autopsie de la révolution, Calmann-Lévy, 1970. De la révolution aux révoltes, Calmann-Lévy, 1972.

4. Et c’est pourquoi avec un schéma révolutionnaire qui colle au réel abstrait, on est obligé d’utiliser des images simplistes, le capitaliste au cigare entre les dents, correspondant à des sentiments primaires de révolte mais qui altèrent complètement l’action révolutionnaire.

5. Il est admirable qu’en cette année 1975, la gauche française se proclame pour la société de consommation !

 

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