Internationale négative, « Critique de l’économie politique du virus » (suivi de « La prophétie autoréalisatrice » de Fabio Vighi)

Nous avons reçu ce texte pour publication, d’une « Internationale négative » inconnue de nous, accompagné d’un petit mot où les auteurs nous disaient l’avoir « écrit en espagnol et en français, après nous être réunis cet été, ainsi que l’été dernier, après avoir parlé nuit et jour pendant des semaines, discuté à bâtons rompus sur ce qui nous arrive depuis deux ans, sur ce que nous subissons et contre quoi nous tentons de lutter depuis bien plus longtemps encore, après nous être engueulés, avoir lu et relu des textes ensemble pour tâcher d’y voir plus clair, après nous être mêlés à la colère ambiante et après, finalement, avoir lu un article d’un certain Fabio Vighi qui, loin d’être dénué d’intérêt, car rares sont ceux qui se sont aventurés à essayer de dire quelque chose ces derniers temps, a suscité l’envie de dialoguer avec lui, d’approfondir quelques-unes de ses intuitions, de formuler nos désaccords sur certains points, mais aussi d’écrire ce que nous avons sur le cœur. »

Si nous étions un peu perplexes en commençant la lecture de cette Critique de l’économie politique du virus (toutes ces majuscules, ces concepts hypostasiés, ces passages abstrus, ce style aride etc.) et bien que nous ne disposions pas de tous les outils et informations nécessaires pour comprendre et discuter tous les arguments et critiques concernant, entre autres, la sphère économique, nous avons considéré qu’ils étaient assez travaillés, argumentés et souvent novateurs pour mériter d’être proposés au débat public. L’opposition entre « santé concrète et santé abstraite », la dénonciation d’un « ordre automatique, impersonnel et abstractif » et « de systèmes de revenu de base et de notation ou crédit social » nous ont paru pertinents.

Quant aux développements de la seconde partie sur le « changement de paradigme » d’un capitalisme à bout de souffle, conduisant à l’intronisation de l’information comme « nouvelle marchandise reine » et de l’homme comme « individu perpétuellement connecté et monitorisable, nouveau serf de la glèbe digitale », et sur la domination comme volonté de « s’emparer de la totalité même du vivant et de sa parole », ils recoupent en grande partie nos propres positions sur la numérisation du monde. 

Nous savons bien sous quels qualificatifs ces thèses et celles de Fabio Vighi qui les ont inspirées seront automatiquement qualifiées : les accusations de « conspirationnisme » ou de « théorie du complot » sont bien utiles pour discréditer sans les examiner toutes critiques courageuses et perturbantes. D’un autre côté, nous préférerions qu’ils fassent fausse route, car s’il est vrai que « le marché boursier ne s’est pas effondré en mars 2020 parce qu’il a fallu imposer des confinements ; au contraire, il a fallu imposer des confinements parce que les marchés financiers s’effondraient », ceux pour qui l’idée de liberté humaine revêt encore quelque sens ont de gros soucis à se faire pour leur avenir proche.

Nos lecteurs qui voudraient discuter sérieusement de ce texte pourront écrire directement à ses auteurs à cette adresse : intneg@riseup.net
La version espagnole est en ligne ici :
https://www.politicayletras.es/critica-de-la-economia-politica-del-virus/.

Des amis de Bartleby

 

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Internationale négative
Critique de l’économie politique du virus

Compte-rendu et traduction de l’article « La prophétie autoréalisatrice :
effondrement du système et simulation de pandémie », de Fabio Vighi,
par l’Internationale Négative

 

Ainsi progressaient-ils en idéalité et, plus la frénésie de leurs entreprises et administrations tournait à vide, plus ils avaient besoin de foi : une foi croissante (jamais les vieilles religions ne s’étaient approchées d’une foi si aveugle et si haute), plus ferme à mesure que l’on s’élevait dans l’échelle des fonctionnaires, mais aussi une foi chez les masses de travailleurs pour rien et chez les employés du rien, jusqu’à parvenir à nos années, où l’idéal dut imploser par sa propre sublimité et son propre vide, et vous a laissé, mes cœurs, naissant et cherchant de petits sentiers au milieu de la poubelle aveugle.

 

Agustín García Calvo, « Comment commença ce désastre ? »,
 Avisos para el derrumbe, Lucina, Zamora, 1998, p. 46-47

 

Nous présentons ici dans sa traduction française cet article de Fabio Vighi – professeur, il semblerait, d’une chose nommée Théorie critique à l’Université de Cardiff, Pays de Galles – dans lequel est analysé, de manière très suggestive et par moments pertinente, le récent processus d’imposition du dispositif de gouvernement pandémique depuis la perspective des nécessités du Grand Argent.

            En effet, ce que le lecteur trouvera dans ce bref écrit est le constat, clair et direct – malgré les abondants et fastidieux termes techniques, issus dans l’ensemble de l’actualité absconse de la Haute Économie, et pour lesquels nous lui présentons nos excuses et lui demandons la patience nécessaire – selon lequel le virus est, tout bonnement, l’Argent : une nécessité impérieuse de l’Argent, une ruse de l’Argent et une forme lui-même d’Argent, constat qui permet de démonter d’emblée cette fausse et funeste antithèse entre « santé » et « économie » qui a tant circulé durant les premiers mois de confinement et qui a prêté, et prête encore, de si bons services au Régime pour déguiser cette guerre contre les gens en nécessité médicale, voire en philanthropie.

            Car ce qui se déduit premièrement de l’analyse du professeur Vighi, c’est que dans la Réalité régie et constituée par la réduction de toutes les choses en Argent, c’est-à-dire en abstraction, idée et calcul d’elles-mêmes, la seule santé qui compte est celle de l’Argent même (et ainsi « le marché boursier ne s’est pas effondré en mars 2020 parce qu’il a fallu imposer des confinements ; au contraire, il a fallu imposer des confinements parce que les marchés financiers s’effondraient »), et que n’importe quelle autre forme de santé que le Régime promeut doit être dûment assimilée et soumise à cette dernière, comme le montrent, illustration exemplaire, la pratique et la théorie médicales régnantes aujourd’hui. Et pas seulement du fait que, comme le signale le professeur Vighi, « l’entreprise pharmaceutique a besoin de maladies », de même que « l’industrie militaire a besoin de guerres », mais surtout du fait d’un impératif plus profond et plus essentiel : cette théorie et cette pratique médicales sont, en effet, déjà condamnées, par la loi même qui les régit – c’est-à-dire par la nécessité qu’elles endurent de se rendre compatibles avec les finalités de l’Argent – à devenir elles-mêmes une forme d’Argent, et des plus importantes, et à sacrifier la santé concrète et palpable des gens pour la santé abstraite, quantifiable et future des indicateurs statistiques et monétaires, qu’ils soient nommés ‘taux de survie’, ‘espérance de vie’, ‘taux d’incidence’, ‘balance bénéfice-risque’ ou ‘taux d’occupation des lits’, ce qui convertit directement cette théorie et cette pratique en une des formesprincipales de production de maladie et de mort de ce monde.

            Et deuxièmement, il apparaît que le maintien de cette santé de l’Argent, que le Régime prétendait pouvoir atteindre jusqu’à il y a peu (2020 ?, 2001 ? 1973 ?) par les méthodes apparemment pacifiques, routinières, voire aimables de la pax démocratique, monétaire et télévisuelle, peut bien exiger à ce stade – une fois définitivement détérioré le mécanisme capitaliste de production et reproduction de richesse morte de substitution, et une fois son substitut, ou simulacre sous forme de crédit, émancipé de toute limite et de tout contrôle – des sacrifices plus intensifs et continus de personnes et de choses, même au cœur du Bien-être, du moment que le Grand Argent évalue qu’il peut ainsi dépasser, ou du moins différer, la prochaine défaillance transitoire ou le grippage définitif de sa machinerie de mouvement accéléré et commencer à expérimenter de nouvelles formes d’administration de la mort, de mouvement et d’affirmation de lui-même. (Le professeur Vighi, peut-être encore trop attaché à l’outillage rouillé du marxisme scientifique, parle uniquement de la « machine planétaire de production de bénéfice », mais le bénéfice ou gain, qui est toujours affaire des capitalistes particuliers, est secondaire ou subordonné – pur moyen pour une fin supérieure – par rapport à l’unique nécessité du Grand Argent, qui n’est autre que le mouvement accéléré de quantités toujours plus importantes de lui-même : telle est toute sa vie et la seule forme sous laquelle il a pu amplifier l’extension, finalement mondiale, de sa domination.)

            En effet, selon ce que tout semble indiquer et selon le raisonnement du professeur Vighi dans cet écrit, c’est bel et bien un sacrifice plus intensif et direct de personnes et une réorganisation profonde des relations entre les gens, en réponse à un imminent et cataclysmique éclatement de sa machinerie de mouvement accéléré, que l’Argent – qu’il est possible de concevoir comme une sorte d’organisme quasi ou pseudo-naturel qui se développe de lui-même, qui a ses propres aspirations, ruses et manipulations, et a appris à se défendre, à résister et à dépasser toujours mieux ses propres contradictions et à faire en sorte que ses crises durent, et durent toujours plus, menaçant désormais d’être éternelles – que l’Argent, donc, avait décidé et prévu de mener à bien dès la fin 2019. Et pour cela, étant donné que ces restructurations et sacrifices ne peuvent plus avoir lieu dans lesDémocraties Ultra-développées – ou pas pour l’instant – sous la forme des boucheries belliqueuses d’autrefois, c’est-à-dire d’un affrontement ouvert et total entre nations, ni même sous la forme d’un délitement et d’une effusion de sang par un banditisme militaro-mafieux, adoptée dans les massacres aux marges du Développement (par réduction régressive là-bas des appareils étatiques à leur noyau essentiel de fonctions originelles), le Régime devait recourir à une méthode de guerre novatrice et bien adaptée aux temps qui courent, mais capable néanmoins de fournir les morts nécessaires pour justifier de semblables sacrifices et réformes, méthode dont il disposait effectivement et dont il n’allait pas, même en rêve, laisser passer l’opportunité de l’appliquer en une occasion aussi propice et adéquate.

            Ainsi, après les tentatives plus ou moins ratées des années précédentes et après avoir exploité à fond les possibilités historiques que les variantes ‘menace terroriste’ et ‘effondrement financier’ lui avaient offertes, et dans l’attente que de nouvelles et encore plus effroyables variantes de gouvernement (par dérèglement climatique, pénurie énergétique ou tout autre prétexte) viennent compléter la panoplie d’outils avec lesquels le tout nouveau Régime de la Catastrophe prétend protéger ses sujets face aux menaces et aux désastres que lui seul produit, dans les derniers mois de 2019, le Régime s’est lancé à mettre définitivement en marche une technique inédite de gouvernement par le biais d’une crise ou urgence que, faute d’un meilleur nom, nous continuerons d’appeler ici ‘dispositif ou appareil pandémique mondial’, instrument que les bureaucraties médico-militaires de la planète concevaient et développaient depuis au moins trente ans et qui s’était déjà matérialisé à ce stade en un dense réseau d’instituts, d’experts, de laboratoires, de publications, de centres de prévention et de contrôle des maladies, de systèmes de surveillance épidémiologique, de plans de préparation et de réponse, de simulations, de modèles de calcul et de prédiction, d’industries biotechnologiques, de banques informatiques de séquences génétiques brevetées, d’expérimentations civiles et militaires, de virus idéaux cultivés et modifiés in vivo, in vitro et in silico, de régulations, de dérégulations, de réglementations sanitaires internationales, de preuves diagnostiques, de protocoles de triage et de traitement, de thérapies génétiques de dernière génération, de programmes d’étude et de gestion de la réticence vaccinale, de stratégies de communication et d’ordre public, de fondations philanthropiques, de consortiums publico-privés, d’organisations humanitaires, de fonds d’urgence, de budgets multimillionnaires, en somme, de quantités énormes d’argent qui avaient pour seule finalité de prévenir, en même temps qu’elles la créaient, une fantasmagorique menace – celle des « futures pandémies » – dont l’accomplissement était déjà considéré comme inévitable dans les années quatre-vingt-dix du siècle dernier et qui, comme « prophétie autoréalisatrice », a fini par devenir effectivement réalité, et même réalité suprême ou réalité on ne peut plus réelle, avec la déclaration officielle du 11 mars 2020.[1]

            Et comment aurait-il été possible que, non seulement l’appareil de réponse à la menace, mais, avec celui-ci, la menace elle-même ne finisse par devenir réalité quand tout était disposé et organisé pour qu’il en soit ainsi dans ce Régime producteur de menaces et de foi en elles ? Quelle sorte de miracle, de prodige ou de merveille d’une surhumaine et véritable anti-puissance aurait-elle pu empêcher que ne finisse par se faire ce qui était déjà fait, que ne finisse par s’accomplir ce qui était déjà écrit – qu’une fois la flèche mise dans l’arc, et l’arc tendu au maximum de sa force, elle ne finisse par partir ? Et quel surmiracle, ou miracle puissance deux, aurait-il pu parvenir à ce que ce dispositif, une fois mis en marche, se laisse gouverner par une autre instance qui ne soit pas la volonté objective, impersonnelle et anonyme du propre dispositif ?[2] Aucun, vraisemblablement. Car c’est une loi constitutive de la Réalité que les fins soient déjà inscrites dans les moyens, autrement dit que les choses sachent ce qu’elles font et fassent ce qu’elles doivent faire, et c’est une norme générale du fonctionnement du Régime Démocratique Ultra-développé que « tout ce que l’on peut faire doit être fait. C’est dire que tout nouvel instrument doit être employé, quoi qu’il en coûte. […] L’instrument que l’on a mis au point doit être employé, et son emploi renforcera les conditions mêmes qui favorisaient cet emploi »[3].

            La seule chose dont le Régime avait besoin, à la fin de l’année 2019, pour terminer de mettre en marche cette nouvelle forme de gouvernement médico-policière des populations était une « reclassification diagnostique », « un virus de la grippe épidémiologiquement ambigu » et « un récit agressif de contagion », pour employer les termes en général précis, mais peut-être pas suffisamment détrompés en ce qui concerne le virus, dont se sert le professeur Vighi sur ce point : car la seule chose nécessaire était l’idée ou le nom de la nouvelle menace et la foi en elle, et non quelque fondement micro-organique, viral ou naturel – c’est-à-dire extérieur à son nom ou sigle vaguement causatif –, fondement néanmoins qui allait être, bien sûr, très rapidement disponible (de la façon dont le sont habituellement ces êtres suprêmement idéaux, c’est-à-dire au moyen de l’assemblage et de la combinaison de petits fichiers informatiques adéquats de séquences génétiques enregistrées), et qui allait être allégué, conjointement aux malades et aux morts de la nouvelle maladie (dont le Régime a disposé en un rien de temps, produits et prêts à l’emploi en moins de temps qu’il ne faut pour le dire), pour mieux soutenir l’idée et la foi dans le nouveau mal. Dès lors, celui-ci pouvait devenir réalité suprême, réalité on ne peut plus réelle.

            Voilà quelques-unes des premières découvertes et choses utiles que le lecteur pourra trouver dans l’article que nous présentons ici, découvertes et choses utiles que nous nous permettons de commenter de manière quelque peu hasardeuse et désordonnée et auxquelles il est possible d’en ajouter encore quelques autres.

            Par exemple, et pour poursuivre avec ce qui peut être utile : que les amis plus ou moins marxistes, marxiens ou marxologues que peut-être il nous reste encore, et, en général, les amis des explications économiques et causales, se décident, en lisant l’écrit du professeur Vighi, à prendre enfin acte de ce qui est en train de se passer sous le nom de « virus » et de « pandémie ». Mais, bien que ne laisse pas de nous étonner comment ces amis des explications économiques sont restés respectueusement muets[4] face à l’explication officielle et dominante par des causes scientifiques, médicales ou naturelles, dont nous subissons tous l’éclatante et sanguinaire fausseté, et comment ils se sont abstenus de nous offrir, comme ils le font d’habitude, une explication économique de ce qui se passe, il nous faut signaler d’emblée qu’il n’est pas question de cela ici.

            Il ne s’agit pas de trouver, face à l’explication par des causes médicales ou naturelles, une explication alternative par des causes économiques, soit que cette explication mette l’accent, comme d’habitude, sur les intérêts personnels, la « cupidité » ou la « soif de profit » de certaines personnes ou certains consortiums d’entreprises, soit qu’au contraire elle le mette plutôt sur les facteurs que l’on nomme habituellement « matériels » ou « infrastructurels », autrement dit sur des choses – d’ailleurs tout aussi impalpables et idéales – comme les ‘indices de prix’, le ‘produit national brut’, la ‘balance de paiements’, le ‘taux de bénéfice’, les ‘taux d’intérêts’, les ‘cotations boursières’ ou les ‘chiffres du chômage’, dont les nécessités et exigences aveugles détermineraient, selon cette explication, toutes les autres choses qui ont lieu.

            Et, en effet, comment ces explications se débrouilleraient-elles pour rendre compte d’une déclaration mondiale de pandémie, d’un couvre-feu ou d’une campagne universelle de vaccination sans tomber dans les plus grossières rationalisations ou superstitions causatives ? Autrement dit, sans se servir, par exemple, de la psychologie ou volonté, inexpliquée mais nécessairement malintentionnée, et presque omnisciente et omnipotente, d’« élites », de « cliques », de « riches » et de « mégariches ». Ou sans présupposer – dans une variante plus scientifique mais tout aussi superstitieuse de la même chose – que les lois qui dirigent ces processus peuvent être connues et prévues et qu’il y a, par conséquent, des économistes, des agents de la bourse, des patrons, des présidents de banques, des ministres des finances, des gestionnaires de fonds d’investissement et des grands philanthropes (ou, le cas échéant, des avant-gardes révolutionnaires, si une telle chose existe encore) qui seraient en mesure de savoir et d’anticiper, grâce à leur maîtrise de la science ou du langage spécial correspondant, ou grâce à une volonté ou psychologie particulièrement douée ou exercée, ce qui va se passer dans ce secteur (et par extension dans tous les autres, déterminés par celui-ci) et de planifier consciemment et à l’avance les mesures économiques nécessaires (déguisées si besoin en mesures médicales ou sanitaires, par exemple), au point de tenter de planifier y compris, comme ils le font effectivement, la succession à proprement parler infinie des étapes suivantes… Le caractère absurde de semblables prétentions (absurdes mais pour autant pas moins essentielles au gouvernement et à la connaissance réaliste de la Réalité) suffit à lui seul pour mettre en évidence l’erreur crasse dans laquelle tombent ces deux formes d’explication, aussi contradictoires entre elles que nécessaires l’une à l’autre pour se soutenir et soutenir la Réalité entière.

            Face à ces deux formes d’explication, qui ne sont que d’autres formes de foi (auxquelles ni l’analyse du professeur Vighi ni certainement la nôtre n’échappent tout à fait), il est possible, en revanche, de comprendre qu’il n’y a pas, sauf comme apparence, foi ou prétention, qui sont celles de la Réalité elle-même, un secteur spécifique ou délimité de la Réalité qui serait ‘l’Économie’, où régiraient les lois objectives et subjectives de l’Argent et qui déterminerait tous les autres secteurs, mais que le mécanisme de réduction des choses en abstraction, idée et calcul d’elles-mêmes – dont l’une des formes éminentes d’existence ou de manifestation est ce que l’on appelle habituellement « argent » – est le mécanisme de constitution de la Réalité tout entière : la condition, pour ainsi dire, transcendantale et a priori (si l’on nous permet d’employer momentanément semblable jargon) de toutes les relations, antithèses, synthèses, oppositions, catégories et formes de pensée sur lesquelles la Réalité que nous subissons est fondée. Il s’agirait donc plutôt ici d’un ordre de choses et de relations – ou plutôt d’une tentative constante et impossible d’ordre, de constitution et de totalisation des choses et des relations – régi de façon automatique et impersonnelle, mais extrêmement réelle, par ce principe d’abstraction ou d’objectivation, d’idéation, de quantification et d’équivalence, que ce dernier soit considéré ou apparaisse sous sa forme monétaire, ou que ce soit sous sa forme juridique, scientifique ou technologique ; et ces « élites » et ces « cliques » et l’échelle entière des cadres exécutifs, fonctionnaires et employés de Dieu situés au-dessous d’elles, et qui croient savoir et commander, ne peuvent être que les instruments plus ou moins inconscients de la ruse ou intelligence objective de l’Abstraction, ses masques ou « manifestations anthropomorphiques » et ses plus fidèles serviteurs.

            Ainsi, ce que l’analyse peut faire, c’est plutôt tâcher de découvrir les nécessités, goûts, caprices, ruses et manipulations plus ou moins efficaces ou ratées par lesquels cet idéal d’Abstraction tente à chaque instant de s’imposer, de se maintenir et de se recomposer, tactique ou voie de découverte, distincte et même contraire à la voie des explications causales et positives, et déjà plus semblable à ce que les marxistes les plus honnêtes et docteur Marx lui-même appelaient autrefois « critique de l’économie politique » : analyse impitoyable et dissolvante, aussi bien théorique que pratique, des contradictions et des mensonges de la Réalité fondée sur l’Argent, qui agissait au moyen de la découverte de l’ordre automatique, impersonnel et abstractif qui règne par-dessus ou par-dessous les volontés personnelles. Sans pour autant que cette façon de comprendre les choses suppose que l’on puisse négliger ou cesser de prêter attention à l’autre pôle de la relation : celui des exécuteurs, gardiens ou incarnations personnelles qui extraient leur être de l’accomplissement de cette volonté abstraite, automatique et impersonnelle de l’appareil ou totalité. Car c’est à travers eux, à travers leurs intérêts, ordres, croyances, plans, bénéfices, succès et échecs particuliers que se manifeste, se fait, se refait, se maintient et s’impose à chaque instant cet ordre, appareil ou organisme, qui ne pourrait se débrouiller sans ces individus emplis de foi, d’intentions, d’intérêts, de volonté, de conscience, de plans et de capacité de décision, d’exécution et de commandement, sans ces incarnations vivantes de l’idéal, disposées toujours et à tout instant à convertir en simples moyens ce qu’il peut y avoir, à sacrifier les moyens pour la Fin et la Cause et à soumettre à leur foi et à leur idéal l’Univers entier ; de même qu’à l’inverse, ces grands individus pourraient difficilement être ce qu’ils sont et faire ce qu’ils font sans les idées, les idéaux, le futur, le savoir, le bien, les fins et l’Univers même, que seul l’appareil ou organisme de l’Abstraction leur fournit.[5]

            Ainsi, dès lors que l’on comprend qu’il n’y a pas un secteur spécifique ou délimité de la Réalité qui serait ‘l’Économie’, mais une seule Réalité régie et constituée (mais toujours de manière imparfaite : sinon comment pourrions-nous dire et faire ici quelque chose contre elle ?) par le mécanisme de réduction des choses en abstraction, idée et calcul d’elles-mêmes, c’est la nécessité même de devoir expliquer par l’économie (ou par les intentions ou volontés des individus, ou par tout autre cause) des choses comme ‘virus’, ‘dispositif pandémique’ ou ‘théorie et pratique médicales’ qui s’évanouit d’un seul coup. Car ce que l’on découvre, c’est que ces phénomènes ne sont que d’autres formes d’apparition de la même chose, de ce pouvoir du Tout et de sa loi d’abstraction « pour intégrer toutes les différences dans Sa mêmeté »[6], découverte qui est la seule chose qui permet peut-être à l’analyse de faire quelque chose de véritable – ce qui ne se sait pas – contre la Réalité de l’abstraction et sa prétendue et toujours impossible perfection, totalisation ou achèvement.

            Et il est regrettable que le professeur Vighi ne se soit pas décidé à mener plus loin ou à appliquer de façon plus sauvage et indiscriminée cette forme d’analyse ou de découverte et qu’il ait omis de celle-ci une institution aussi centrale dans ce monde que l’est la Science. Car la question n’est pas, comme il le dénonce avec encore tropde timidité, que « la science suit l’argent » : la question est que la Science est elle-même Argent, de la même façon que l’Argent est lui-même Science. C’est pourquoi il ne s’agit pas de vérifier ou de décider si la recherche scientifique est de fait, et dans chaque cas particulier, plus ou moins au service du Capital, comme ce seraprobablement le cas la plupart des fois, mais de comprendre quelque chose de plus fondamental et de plus décisif : que les présupposés de la Science, fondateurs et ultimes, dérivent directement, comme ceux de l’Argent, de la constitution abstractive ou idéale de la Réalité, de cette soif perpétuelle d’abstraction ou idéation que la Réalité endure et qui est son fondement éternel et premier ; que la Science est, comme l’Argent, un des plus éminents modes d’existence et de manifestation de ce principe d’abstraction commun à toute forme de domination, domination qui sera d’autant plus développée et efficace qu’elle est abstractive, scientifique et monétaire, et vice-versa. Ainsi, si l’on peut dire d’un côté que la Science est la forme éminente et objective de pensée avec laquelle la Réalité de l’Argent se comprend elle-même, on peut aussi dire, de l’autre, que l’Argent est la forme éminente et objective d’action par laquelle la Réalité de la Science se fait et se fabrique elle-même.

            Puisqu’il en est ainsi, de façon essentielle ou constitutive si l’on peut dire, il est impossible de penser qu’il puisse y avoir une Science qui, une fois libérée de son service au Capital et à l’État, pourrait servir aux gens pour vivre mieux ou mieux comprendre ; et cela quand bien même l’on pourrait, soit dit en passant, distinguer – ce qui semble impossible à ce stade de développement que la Science et ses institutions ont atteint – les scientifiques vendus de ceux qui ne le sont pas, car l’attitude du scientifique honnête, ou pour mieux dire ingénu, compte bien peu, sinon rien, quand les institutions de production de science s’entremêlent et se confondent tellement avec celles de production de n’importe quelle autre marchandise que l’on peut être un scientifique parfaitement honnête et servir en même temps et au plus haut point les intérêts de l’Argent, et cela précisément à travers la pratique objectivatrice, quantificatrice et abstractive en laquelle consiste la Science même. C’est pourquoi se limiter à dire, comme le fait sur ce point le professeur Vighi, que la « science suit l’argent » semble renvoyer l’analyse auplan des superstitions causatives du type infrastructure → suprastructure (autrement dit, aux explications par une cause économique qui, bien qu’elles visent peut-être à l’annuler, perpétuent la vieille et trompeuse antithèse entre ‘économie’ et ‘idéologie’ et la relation – réactionnaire et anti-dialectique par excellence – entre ‘cause’ et ‘effet’, empêchent de reconnaître le fondement abstractif et monétaire commun à tous les domaines ou secteurs de la Réalité), ce qui entrave ou abîme alors la compréhension que c’est l’essence monétaire de la Science, tout autant que l’essence scientifique de l’Argent, qui nous a menés où nous en sommes, car seule la considération des gens comme des unités de contagion calculables et prédictibles par le biais de modèles mathématiques peut justifier cette guerre particulière contre la vie dans laquelle les États et les organisations supra-étatiques et non-étatiques se sont embarqués depuis deux ans. Ce qui n’empêche pas, du reste, que nous nous arrêtions ici pour reconnaître un instant le courage et l’honnêteté, dignes d’admiration et de louanges, de certains scientifiques et professionnels, et parmi eux le professeur Vighi, qui ont osé dénoncer, précisément au nom des principes idéaux de la Science, et en y risquant leur poste, leur nom et qui sait quoi d’autre, les innombrables fraudes, abus, manipulations et horreurs auxquels cette même Science est en train de se prêter ; et cela n’empêche pas non plus que nous nous arrêtions ici à maudire publiquement la foi, l’idiotie, l’obéissance et la renommée – plus grande est l’une, plus l’autre l’est aussi – de l’infinité de scientifiques, professeurs et professionnels qui, par contre, sont en train de contribuer à soutenir cette farce mortifère, ni que nous continuions, enfin, à rendre compte de quelques autres découvertes et trouvailles utiles et judicieuses que l’on peut trouver dans l’écrit du professeur Vighi, encore nombreuses, et tout à fait dignes de commentaire.

            Ainsi, par exemple, quand le professeur Vighi dit, en confondant de façon lumineuse dans une même phrase les termes de l’économie et ceux de la médecine, que, sous le nouveau gouvernement immunitaire mondial, « l’humanité est un matériel d’exploitation de “dernière génération” en mode cobaye », il nous semble qu’il réussit à renouveler, en l’actualisant, l’éblouissante découverte de dialectique élémentaire selon laquelle « le capital est du travail mort, qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce davantage »[7], découverte de raison vive que dans le Paris du grand printemps quelqu’un commenta pour sa part en disant que « l’Argent, nom commun de toutes les choses, a ingéré en lui, comme une sève vivifiante et humanisatrice, la vertu acquise par le processus d’achat-vente de cette possibilité de faire ou “force de travail” : c’est ainsi que l’Argent cesse d’être une chose inerte et se convertit en Capital, qui est l’Argent vivant et – sans l’ombre d’une métaphore – rendu humain, […] qui en tant que tel hérite de tous les traits de subjectivité que les travailleurs lui ont cédés […] : il a aussi sa volonté et ses caprices […] et aussi, bien entendu, ses nécessités impérieuses d’espace vital et de matières premières, parmi lesquelles la plus essentielle est la chair et le sang humain » dont il extrait sa qualité de « donneur d’être »[8].

            De sorte que si l’on suit encore un peu le professeur Vighi dans l’analyse des vicissitudes et astuces de l’Abstraction et que l’on convient avec lui que ce que nous avons enduré durant ces deux interminables années peut se comprendre comme l’énième tentative de maintenir à flot, à base de pure foi, le mécanisme épouvantable et délabré du mouvement accéléré d’Argent, dont l’unique fondement et contenu est désormais, comme le signale opportunément le professeur Vighi, la création ex nihilo de quantités monstrueuses d’argent de crédit ou de pure foi et sa perfusion permanente dans les circuits informatiques correspondants, il faut reconnaître aussi que cette fois le maintien de cet épouvantable et volatil mécanisme semble être en train d’exiger, en plus de la casse bien connue des services publics, du sempiternel effondrement des salaires ou de l’accélération de l’« extinction des petites et moyennes entreprises », la généralisation d’une nouvelle forme d’exploitation de la chair et du sang des gens par la conversion forcée de la totalité des atomes personnels en humanité malade et polymédicamentable du berceau au tombeau[9] et en objet permanent d’expérimentation scientifique et de scrutin informatique. Ou ce qui revient au même : par la conversion forcée de chacun en sujet, client et producteur parfait et à vie, jetable à tout moment, d’un nouvel ordre immunitaire et cybernétique.

            Car c’est là, selon ce que tout semble indiquer, la forme sous laquelle le Régime s’apprête à renouveler la production de misère monétarisée et à réorganiser les relations entre les gens à présent que, comme parvient à le signaler aussi le professeur Vighi, l’Argent s’est vidé de celle qui devait être – du moins selon le schéma marxien classique – sa seule substance et le seul soutien de son mouvement accéléré (à savoir : n’importe quelles quantités de temps de travail humain coagulé en marchandises ou choses à vendre) devient désormais insoutenable pour les finalités de la domination ; ou ce qui revient au même : à présent que la réduction de la vie en temps abstrait de travail et salaire – et la production, qui en découle, du Travailleur comme Sujet Universel ou Humanité – semble avoir cessé d’être la voie royale d’abstraction de toutes les choses et de toutes les relations et que l’organisme quasi ou pseudo-naturel de l’Argent expérimente de nouvelles façons d’extraire sa « sève vivifiante » des masses d’humanité superflue pour la reproduction du capital.

            Ainsi, précisément au moment où le présage marxien contenu dans le célèbre « fragment sur les machines », que le professeur Vighi mentionne lui aussi au passage, devient perversement réalité et où c’est déjà majoritairement le travail mort ou « système automatique de la machinerie » qui soutient et alimente le travail vivant ou l’humanité, et non l’inverse, tout se passe comme si l’Argent, en réponse à un tel dérèglement ou affaissement de ce qui fut sa loi durant les deux derniers siècles, devait finir par se dédoubler en une nouvelle forme de médiation avec laquelle conjurer n’importe quelle possibilité imprévue que ce dérèglement pourrait abriter en son sein et avec laquelle soutenir ainsi l’irrationalité et l’irréversibilité de sa domination sur de nouvelles et plus amples bases.

            Car selon ce que découvrait l’analyse de l’achat-vente de la ‘possibilité de faire’ brièvement rappelée précédemment, parmi toutes les marchandises ou choses produites pour la vente, il n’y en avait qu’une sur laquelle se basait l’édifice entier du mouvement accéléré d’Argent : la marchandise ‘force de travail’ ou vente de la vie, la seule dont l’usage consistait à être précisément ‘travail’ ou ‘possibilité de faire’, la seule dont la dépense ou consommation produisait du temps homogène, uniforme et vide, temps de travail abstrait ou valeur, bien plus qu’elle n’en coûtait à être produite, et la seule, par conséquent, qui permettait à l’Argent de cesser d’être une chose inerte et de se convertir en Capital, Argent vivant ou Argent qui engendre de l’Argent. C’est pourquoi la crise mortelle de cette marchandise privilégiée ou marchandise par excellence, par son expulsion du procès de production irréversiblement automatisé, semble exiger à l’Abstraction omnisouveraine une voie alternative ou complémentaire d’imposition et de validité, et à l’appareil ou organisme de l’Argent une voie alternative ou complémentaire de vivification et d’humanisation.

            Et c’est là, semble-t-il, le rôle que vient accomplir l’information, que chacun doit aussi produire à partir de sa vie, comme nouvelle marchandise reine ou marchandise par excellence. En effet, parallèlement aux résidus toujours plus dérisoires de ce que le marxisme appelait travail productif et à l’énorme masse de travail improductif (déjà indistinguables dans leur commune incapacité à alimenter la machine du mouvement accéléré d’Argent et maintenus tous deux comme schéma purement formel d’assignation de ressources et de reproduction de relations – autrement dit pour produire des travailleurs – avec pour seul appui celui d’un argent de crédit en expansion délirante et incontrôlée[10]), l’information se présente aujourd’hui comme le nouveau fondement sur lequel baser l’organisation et la reproduction sociale et rendre enfin apte à l’expression monétaire l’implacable réduction de la vie en information calculable à laquelle plusieurs décennies d’appauvrissement et de détérioration des relations humaines et, parallèlement, de leur progressive absorption par le Réseau Informatique Universel nous ont soumis et livrés, avec la constitution qui en résulte, comme son produit direct, de ce que nous appellerons ici l’‘Individu perpétuellement connecté et monitorisable’, ou nouveau serf de la glèbe digitale, qui vient remplacer ou compléter le Travailleur « libre » et salarié comme Sujet Universel et nouvelle Humanité abstraite et totale.

             À ceci près que le producteur de cette nouvelle marchandise (qui en est une puisqu’elle est produite pour son achat et pour sa vente, et en de telles quantités qu’elle est devenue essentielle pour le mouvement accéléré d’Argent) n’est plus son libre propriétaire, y compris dans la fiction juridique, et qu’il ne la vend plus à proprement parler, mais qu’il est obligé de la livrer, de façon permanente, comme condition de son appartenance ou affectation au Tout ; production, livraison et consommation inconditionnelles et constantes de la totalité de la vie de chacun – de la totalité de ses mouvements, ses choix, ses relations, pensées et capacités – qui impliquent une transformation profonde de la condition ou statut de ce nouveau producteur-consommateur, plus proche désormais de celle du serf féodal que de celle du travailleur « libre » ou citoyen salarié. Transformation qui ne devrait en réalité étonner personne et qui vient confirmer d’autre part, a posteriori ou en sens inverse, la nature également monétaire et abstractive des institutions juridiques et politiques en vigueur durant les deux cents dernières années dans la société civile ou société productrice de marchandise : car la reconnaissance universelle de la condition de propriétaire libre et égal, au moins de cette marchandise appelée ‘force de travail’ ou vie pour la vente, ou ce qui revient au même, la reconnaissance de la condition de porteur des droits universels et innés de l’Homme à chacun des atomes monétaires qui formait cette société civile, fut une condition sine qua non pour que la marchandise ‘force de travail’ puisse se vendre et que se constitue et se maintienne ainsi l’appareil ou machinerie de mouvement accéléré d’Argent ; c’est pourquoi le déclin ou la détérioration de cette marchandise reine ou marchandise par excellence ne peut qu’impliquer la ruine, l’effondrement ou même l’implosion accélérée (par le biais, toutefois, de la succession inexorable et de la prolifération cancéreuse de normes, lois et régulations) de cet édifice juridique de droits et libertés qui, jusqu’à hier, était tenu pour fondamental, sacré et inviolable. Et ainsi, les droits et libertés ou plutôt les privilèges que l’on concède à chaque instant – la liberté de circulation, par exemple, ou la possibilité même de vendre la vieille force de travail, que ce soit à l’ancienne mode ou comme « télétravail à la demande via plateforme numérique » – sont assujettis à partir de maintenant à cette nouvelle forme, impersonnelle et abstraite, d’obéissance et de vasselage, dont l’emblème est cette ‘Identité digitale’ qui sera constituée par les données de santé, et de tout autre type, que l’on exigera à chaque moment et dont tout atome monétaire devra justifier par la suite pour éviter sa mort ou exclusion sociale.

            Ce qui ne doit pas nous faire perdre de vue que la fonction première de cette nouvelle voie de monétarisation par le biais de la production, de la consommation et de la livraison permanente et obligatoire de données est justement celle de récupérer pour le Tout et sa reproduction, par la concession du droit d’affectation ou d’appartenance sur ces nouvelles bases, les énormes masses d’humanité que la faillite ou obsolescence du vieux travail productif comme substance de l’Argent laisse peu à peu exclues et reléguées plus ou moins hors du Tout, avec la menace que cela représente. Fonction d’intégration qui ne pourra être accomplie, du reste, sans unenouvelle forme d’argent ou menue monnaie pour les masses – digitale, centralisée et programmable, autrement dit valable uniquement pour les usages et les délais qu’en chaque moment l’autorité émettrice permet, et liée aux systèmes de revenu de base et de notation ou crédit social – qui semble se frayer un chemin[11], et dont la perception, sous forme de salaires étatiques, revenus de base ou coupons digitaux de rationnement, sera également conditionnée par le strict accomplissement des tâches imposées par la nouvelle marchandise.

            Il s’agit donc de produire « en temps réel » une copie exacte du monde, un savoir de tout ce qui se passe au moment où cela se passe afin que rien n’échappe à l’œil omniscient et omniprévoyant de l’Abstraction. C’est à quelque chose de ce type que prétend l’idéal délirant d’organisation et d’optimisation du monde : que parvienne à la Machine Informatique Universelle, à tout moment, depuis chacun de ses atomes personnels et monétaires, le flux continu d’information qui remplace et complète le travail comme forme éminente de cession, de sacrifice de la vie, flux qui, étant d’une part la nouvelle matière primaire dont s’alimente le mouvement accéléré d’Argent, se combinera d’autre part à la vitesse de la lumière avec la totalité des flux qui parviennent à la Machine à chaque instant pour revenir sur-le-champ à chacun de ses points d’origine sous forme d’ordres, de conseils, de salaire, de crédit ou notation sociale, ou sous forme de codes de blocage, sanction et déconnexion surveillés et appliqués en temps réel par des myriades d’unités policières aussi bien accréditées qu’informelles, physiques qu’algorithmiques, situées en d’autres nœuds du réseau informatique et métropolitain mondial, constituant ainsi le nouveau mécanisme d’inclusion, d’exclusion et de soumission qui doit permettre de gouverner par la suite, au moyen de l’« informatique ubiquitaire » basée sur la constante interaction des individus avec tout type d’écrans, capteurs et interfaces, l’ensemble total des atomes personnels ou monétaires, déjà convertis en purs moyens de transmission des ordres ou informations et en autant d’autres points de rétroaction, réajustement et reproduction du réseau, système ou Tout[12].

            Telle est la forme ultime qu’est en train d’adopter l’Argent, son gouvernement et sa production d’âmes, et telle est l’unique chose qu’il y avait à la fin de l’Histoire Universelle et de son progrès infini : le retour à des formes plus archaïques de domination et de servitude, mais avec les moyens ultra-perfectionnés que met à la disposition du Seigneur le tout dernier développement de la technique. C’est plus ou moins cela que le professeur Vighi semble avoir à l’esprit quand il parle dans son article de « régime néo-féodal d’accumulation capitaliste », régime dont les « piliers » ou formes premières et expérimentales d’implantation généralisée seraient, en effet, les programmes mortifères de sacrifice vaccinal et d’imposition du passeport sanitaire ou profession de foi digitale que nous subissons en ce moment même.

            Que dire au vu de semblables progrès ? C’est comme si l’Argent, une fois atteintes les limites absolues de sa vieille forme de reproduction, ne pouvait cesser de rebondir contre les parois de cette voie morte que constitue l’histoire de sa domination, de se heurter à l’évidence que le progrès interminable de la domination est le progrès également interminable de sa crise ou impossibilité, et tentait d’assimiler, en se métamorphosant en information, ce qui lui échappe sous son ancienne forme. Et c’est comme si son perfectionnement, en le rapprochant de l’essence linguistique de toute abstraction, lui permettait d’un côté d’aspirer à s’emparer désormais de la totalité même du vivant et de sa parole toujours insaisissable, mais d’un autre côté lui faisait perdre une part de son efficacité, de sa flexibilité et de son caractère profane et sacrilège ; comme s’il l’obligeait à rebrousser chemin ou àrenverser le processus de sécularisation par lequel, à partir des offrandes fixées par la loi dans les temples grecs de l’époque archaïque, il s’est peu à peu converti en monnaie et unité de compte, et en mesure et réserve de valeur, et en moyen de paiement et de circulation, et en équivalent universel, et en temps abstrait de travail, et en capital constant et variable, et en valeur qui se valorise, et en argent mondial, et en accumulation amplifiée, et en Argent qui engendre de l’Argent et en Abstraction finalement triomphante et souveraine, et qu’il devait de nouveau laisser affleurer, à la fin de sa vie historique et sous la poussée de ce va-et-vient ou inertie régressive qui est la sienne, l’essence sacrificielle, c’est-à-dire proprement religieuse, que l’on peut deviner dès son origine, confirmant ainsi(car « la force ou motivation première d’un mécanisme se révèle dans le dernier noyau de résistance à son abandon ») la brillante hypothèse, bien maltraitée, du méconnu professeur Laum – à savoir, que « l’histoire de l’argent est, en dernière instance, l’histoire de la sécularisation des formes de culte »[13] – et confirmant avec elle l’évidence que si la religion fut la première forme d’économie, l’économie est la forme ultime de religion, qui continue d’exiger son content de sang[14].

            Voilà, enfin, quelques-unes des découvertes et trouvailles, et non des moindres, que le lecteur pourra trouver, ou deviner sans trop d’efforts, dans l’article du professeur Vighi, les meilleures et les plus judicieuses d’entre elles coïncidant pour le reste, et de là vient leur grâce et leur force, avec ce que chacun ressent par en dessous : la vie de l’Argent est et sera toujours la mort des gens, que cette mort s’impose comme une lente consumation devant un écran sur des lieux de travail ou dans des niches d’habitations métropolitaines, ou comme une consumation plus foudroyante et sanglante sous l’effet d’explosions cataclysmiques de missiles télécommandés ou de mixtures vaccinales polyvénéneuses, ou comme une disparition aseptisée et inerte au milieu des câbles, des appareils et des protocoles de sédation dans des salles de soins intensifs ou entre les murs de centres gérontologiques, limbes ou purgatoires ultra-développés où la foi dans les nouveaux agents pathogènes, dans la cause et dans le Tout, achève de se vérifier.

            Ayons confiance, donc, en ce que ces amis-là, et tout autre ami que pourrait encore avoir la négation, se décident à lire l’écrit que nous présentons ici et qu’ils osent enfin nier quelque chose ; et peut-être, pour commencer, tout résidu de foi théorique et positive, et par conséquent religieuse et scientifique, qui est en train d’entraver ou d’abîmer ce désir et cet amour négatif ou négateur qui est le leur et grâce auquel le Tout se défait. Et que cette négation se décide enfin à sortir dans la rue, à se confondre tout simplement avec les gens dans le désir que les corps ressuscitent et le refus de toute misère et esclavage et de toutes antithèses, synthèses, idées et plans positifs, scientifiques et religieux, toujours renouvelés, sur lesquels cet Ordre et son administration de la mort s’appuient.

 

 

Internationale Négative

De part et d’autre des Pyrénées
le 1er novembre 2021

 

[1]      L’histoire de la formation et du perfectionnement progressif de l’appareil pandémique mondial peut être lue dans le livre, par ailleurs assez complaisant avec l’idée, de Patrick Zylberman, Tempêtes microbiennes. Essai sur la politique de sécurité sanitaire dans le monde transatlantique, Gallimard, Paris, 2013. Assez utile aussi pour comprendre la structure doctrinale et institutionnelle qui constitue ce dispositif de « gouvernement sanitaire », dont il fait lui-même partie : le document Emergencias pandémicas en un mundo globalizado: amenazas a la seguridad [Urgences pandémiques dans un monde globalisé : menaces pour la sécurité], Cuadernos de Estrategia 203, Institut espagnol des études stratégiques (IEEE), Ministère de la Défense, Gouvernement d’Espagne, février 2020, en particulier son second chapitre, «El papel de la OMS y de otras organizaciones supranacionales», p. 81-121. Une vision détaillée, plus détrompée et plus proche de la critique de l’économie politique, du rôle qu’accomplissent les philanthropes internationaux et leurs fondations et alliances dans le nouvel ordre sanitaire mondiale se trouve dans Jacob Levich, « The Gates Foundation, ebola, and global health imperialism », American Journal of Economics and Sociology, Vol. 74, N.º 4, septembre 2015, et Jacob Levich, « Disrupting global health. The Gates Foundation and the vaccines business », Routledge handbook on the politics of global health, Routledge, Londres, 2018, chap. 19.

[2]      « L’arc tendu, la force qui donnera impulsion à la flèche a cessé d’être dans les bras de l’archer et est déjà dans l’arc lui-même. La force s’est séparée du corps du sujet et s’est objectivée dans son instrument. La volonté qui a dirigé le mouvement des bras qui ont tendu l’arc est devenue volonté de l’arc. Une volonté qui se retourne, en pressant et poussant, contre le propre sujet qui l’a émancipée et générée », Rafael Sánchez Ferlosio, « Cuando la flecha está en el arco, tiene que partir », dans Sobre la guerra, Destino, Barcelone, 2007, p. 80.

[3]      Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Éditions Gérard Lebovici, Paris, 1988, § XXIX. L’extrait complet énonce ce qui suit : « Une loi générale du fonctionnement du spectaculaire intégré, tout au moins pour ceux qui en gèrent la conduite, c’est que tout ce que l’on peut faire doit être fait. C’est dire que tout nouvel instrument doit être employé, quoi qu’il en coûte. L’outillage nouveau devient partout le but et le moteur du système ; et sera seul à pouvoir modifier notablement sa marche, chaque fois que son emploi s’est imposé sans autre réflexion. Les propriétaires de la société, en effet, veulent avant tout maintenir un certain “rapport social entre des personnes”, mais il leur faut aussi y poursuivre le renouvellement technologique incessant ; car telle a été une des obligations qu’ils ont acceptées avec leur héritage. Cette loi s’applique donc également aux services qui protègent la domination. L’instrument que l’on a mis au point doit être employé, et son emploi renforcera les conditions mêmes qui favorisaient cet emploi. C’est ainsi que les procédés d’urgence deviennent procédures de toujours ».

[4]      Quand ils ne se sont pas alignés de façon enthousiaste, voire brutale, sur la doctrine officielle, que ce soit au nom de l’« unité de classe », du « bien commun », de la « santé publique » ou d’une juste punition pour la « catastrophe écologique » dont chacun est désormais responsable. Le spectre entier des gauches, des plus extrêmes et libertaires au plus strictement socio-démocrates, de celles qui continuent à croire en la lutte des classes jusqu’à celles qui sont passées du côté du « care », de la diversité de genre et de l’écologie, a fait siennes les exigences de ce dispositif totalitaire de menaces, sa solidarité obligatoire et son régime paranoïaque de production d’ennemis, et a taxé d’« égoïste », d’« individualiste », et d’« irresponsable » quiconque exprimait un doute, quiconque formulait une critique, quiconque refusait de participer à la cogestion de la menace et à ses rituels de sacrifice et d’appartenance, quiconque, enfin, ne s’identifiait pas de façon immédiate et totale avec le Tout, ce qui convertissait ce dernier en une menace pour le Tout et pour les autres. Mais, si la gauche a été incapable de détecter et de s’opposer à cette toute dernière métamorphose de la domination, on peut suspecter que c’est parce qu’elle est elle-même une partie de cette domination et de ses appareils, et une partie fondamentale et décisive, et qu’elle est même une de ses avant-gardes les plus mensongères et avancées, celle qui est chargée de rendre acceptables ses exigences les plus sanguinaires et irrationnelles. Mais qui peut s’en étonner à ce stade ? Vidée de tout reste de ces traditions rebelles, utopiques et négatives dont elle s’alimentait autrefois, la gauche est depuis bien longtemps incapable d’offrir autre chose qui ne soit pas misère monétaire, réalisme politique, technologie de pointe, reconnaissance d’identités et reproduction de la même chose ; autrement dit, futur et administration de la mort égalitaire et pour tous.

[5]      Sur la dialectique entre, d’une part, le plan ou dessein supérieur auquel cadres exécutifs et professionnels de la santé de Dieu obéissent, et auquel ils doivent, du moins Ses plus hauts représentants, cette étonnante capacité qui est la leur de prédire le futur et de le faire tout simplement arriver et, d’autre part, la nécessité qu’ont ces plans ou desseins d’avoir des exécuteurs individuels et croyants, dotés d’intention et de volonté, sans qu’en revanche il ne soit possible pour eux de savoir à proprement parler ce qu’ils font, ni de faire ou dire autre chose qui ne soit ce qui est prévu et ordonné – c’est-à-dire ce qui est déjà fait –, ni de diriger comme ils dirigent pour aucune autre raison qui ne soit, justement, le fait qu’ils obéissent, voir Agustín García Calvo, De Dios, Lucina, Zamora, 1996, § 5. 4. 2. « Le pouvoir des Grands Hommes » et § 5. 4. 3. « Le Pouvoir des cadres exécutifs démocratiques », p. 168-172. Voir également le « Prologue » d’Agustín García Calvo à Hans Oppermann, Julio César, Salvat, Barcelona, 1985, p. 18-22.

[6]      Agustín García Calvo, op. cit., § 6. 4. 5. « La personnalité de Dieu comme Argent », p. 213.

[7]      Karl Marx, Le Capital, trad. sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, PUF, coll. Quadridge, p. 259.

[8]      Agustín García Calvo, «Apotegmas sobre el marxismo», § I. 13, dans Contra el Tiempo y el Poder y otras intervenciones políticas, Pepitas de calabaza, Logroño, 2020, p. 25-27. (Première édition : Ruedo Ibérico, Paris, 1970.) La parution des Apophtegmes sur le marxisme est annoncée début 2022 aux éditions Crise & Critique.

[9]      Ou pour être plus précis, avant même le berceau. En effet, parmi les cinquante-trois inoculations (ou soixante-quatorze, si l’on compte séparément les substances ou agents pathogènes différents administrés simultanément dans un même shoot) qui composent le calendrier complet de vaccination pédiatrique en vigueur aux États-Unis (avec un caractère obligatoire dans la majorité de son territoire), au moins trois d’entre elles (ou cinq, si on les compte séparément : tétanos, diphtérie et coqueluche, plus grippe et hépatite B) sont administrées durant la grossesse de la mère ou au moment même de la naissance de l’enfant. Puisse cet exemple rappeler la grande portion de chemin qu’avait déjà parcourue, avant le 11 mars 2020, cette forme d’expérimentation scientifique à l’échelle de l’humanité, cette forme de guerre ultra-développée et cette forme d’exploitation de la chair et du sang des gens par la médicalisation totalitaire de la vie, formes d’exploitation, de guerre et d’expérimentation qui, conjointement aux fabuleux bénéfices qu’elles rapportent aux industries correspondantes – bénéfices rendus publics et que même les médias les plus vendus divulguent –, impliquent également un gaspillage, à proprement parler incalculable, de vie et de raison, et une débauche, un peu plus calculable, de ressources économiques, gaspillages auxquels on ne prête habituellement même pas attention, que l’on accepte tout simplement, ou que l’on niera, le cas échéant, avec la plus grande véhémence (si aveugle et si haute est la foi), mais que certains se sont courageusement décidés à dénoncer et même à évaluer. Citons au passage l’une de ces dénonciations et estimations, en guise d’illustration des coûts terrifiants et anti-économiques qu’implique le progrès économique : on peut calculer, par exemple, que les troubles dits ‘du spectre de l’autisme’ – dont l’incidence aux États-Unis, durant les cinquante dernières années, parallèlement à l’empoisonnement généralisé qu’exigent les industries chimique, automobile, agroalimentaire et pharmaceutique, a augmenté de plus de 27 000 % (de 1 sur 10 000 enfants en 1970 à 1 sur 36 en 2020, voire 1 sur 10 dans certains groupes de population) – impliquaient en 2015 pour ce pays des coûts annuels (directs et dus aux pertes de productivité) de 268 000 millions de dollars, en estimant également à l’époque que, si le rythme d’augmentation de son taux d’incidence se maintenait tel quel, le coût de cette prison psychique à vie atteindrait les mille milliards de dollars en 2025. Autrement dit, le coût annuel d’un seul des maux que produit cette toute nouvelle ou ultra-développée guerre chimique contre les gens va dépasser de plusieurs points de pourcentage le gaspillage, astronomique, sans comparaison possible, et déjà proverbial, de l’appareil chargé de produire des guerres, aussi bien chimiques que conventionnelles, à l’ancienne mode, c’est-à-dire le gaspillage annuel du ministère de la Défense des États-Unis en personne, qui en 2015 représentait 3,1 % du PIB du pays, face aux 3,6 % que l’on estime que pourraient impliquer les dépenses dues au syndrome du spectre autistique en 2025. Cf. Toby Rogers, The political economy of autism, thèse doctorale, Department of Political Economy, School of Social and Political Sciences, Faculty of Arts and Social Sciences, University of Sydney, 2019, p. vi, 28 et 269-271. Une version résumée et accessible de sa thèse, sous forme d’article, avec un lien direct vers le texte intégral, se trouve à l’adresse suivante : https://tobyrogers.substack.com/p/the-political-economy-of-autism.

[10]    Sur la fuite irréversible du Capital vers le royaume de l’argent de crédit ou de pure foi, qui est devenue la condition « structurelle » voire « l’âme » même de la reproduction sociale, voir Robert Kurz, « Die Himmelfahrt des Geldes. Strukturelle Schranken der Kapitalverwertung, Kasinokapitalismus und globale Finanzkrise », Krisis, n° 16/17, 1995. Fuite de l’Argent vers le royaume du crédit, de la fiction ou de la pure foi qui peut aussi se comprendre, en suivant la judicieuse interprétation de John Holloway, comme la reconnaissance, par le Capital lui-même, de son « incapacité chronique à subordonner l’activité humaine à ses nécessités » et comme l’évidence, qui est en soi crise chronique et interminable, et qui doit éclater par ailleurs de façon périodique et récurrente, selon laquelle « la domination grandissante coïncide avec la grandissante incapacité de la domination. Il me semble que c’est ce que Marx voulait dire quand il insistait dans Le Capital sur le fait que la baisse du taux de profit coïncidait avec une augmentation de la masse de profit », cf. John Holloway, Contra el dinero. Acerca de la perversa relación social que lo genera, Herramienta, Buenos Aires, 2015, p. 116-117.

[11]    Une description sommaire des principales caractéristiques de cet argent digital émis par les banques centrales se trouve, par exemple, dans l’article « La Chine teste sa monnaie virtuelle, et c’est un vrai bond en avant », accessible à l’adresse suivante : https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-monde-est-a-nous/la-chine-teste-sa-monnaie-virtuelle-et-c-est-un-vrai-bond-en-avant_4345959.html.

[12]    Comme exemple des avantages que le Régime attend de cette nouvelle forme de gouvernement digital des populations (qui implique, comme nous l’avons déjà dit, le dynamitage accéléré des principes et des droits considérés jusqu’à hier comme sacrés et que le Régime se permet de présenter désormais comme de simples « tabous », contradictions et obstacles irrationnels qu’il faut dépasser), et comme exemple de l’insolence et de l’effronterie avec lesquelles il se lance à justifier et à annoncer cela avec l’inestimable excuse du virus (« Le numérique, un puissant antivirus »), on peut lire, par exemple, l’instructif rapport d’information du Sénat français, aussi terrifiant que désopilant, intitulé « Crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés », disponible à l’adresse suivante : https://www.senat.fr/rap/r20-673/r20-673.html. En prenant pour exemple les pays, « asiatiques notamment », qui, selon ce qu’il assure de façon gratuite, « ont la mortalité [due au Covid] la plus faible du monde » précisément grâce au « rôle majeur joué par les outils numériques », et en réclamant pour les appareils d’États les avantages et les prérogatives que les grandes corporations technologiques ont déjà acquis en matière de collecte et d’exploitation de données et de gouvernement informatique des populations, le rapport propose aux administrations publiques « de recourir bien plus fortement aux outils numériques », et d’être disposées à appliquer  « si nécessaire des mesures plus intrusives », car « il n’y a pas de mystère : plus [les outils numériques] sont intrusifs, plus ils sont efficaces ». Il s’agit d’abolir les principes et les droits démocratiques au nom des principes et des droits démocratiques, car sinon ils seraient abolis au nom de principes et d’intérêts non démocratiques : si vous ne vous laissez pas surveiller, prédire et punir par l’État démocratique, « d’autres le feront à notre place. Ce n’est certainement pas en laissant les régimes les plus autoritaires prendre une avance décisive en ce domaine, ou en abandonnant aux GAFA le soin de lutter contre les épidémies (et quoi d’autre demain ?), que nous défendrons au mieux nos “valeurs démocratiques” ». Par conséquent, le rapport propose de doter les administrations de l’État de la « capacité technique et juridique » qui leur permette d’utiliser rapidement, « si jamais les circonstances devaient l’exiger » et « pour ainsi dire en appuyant sur un bouton », la totalité des données disponibles de chacun individu – géolocalisation, vidéosurveillance, reconnaissance faciale, historique médical, données bancaires, voyages, réponses des voisins et employeurs –, de telle sorte que, par exemple, « toute violation de quarantaine pourrait conduire à une information en temps réel des forces de l’ordre, à une désactivation du titre de transport, ou encore à une amende prélevée automatiquement sur son compte bancaire ». Un résumé de ce rapport est également disponible à l’adresse suivante : https://www.senat.fr/rap/r20-673/r20-673-syn.pdf. Mais les appareils de l’État et leurs prophètes ne sont pas les seuls à envier les capacités des grands consortiums technologiques en matière de gouvernement informatique des populations, ni les seuls qui attendent de grands services des supercalculateurs, de l’intelligence artificielle et du big data. Du côté supposément révolutionnaire d’un marxisme scientifique désireux de mettre « les arguments en faveur du socialisme et la planification de nouveau à l’offensive », et de démontrer que le « communisme marxiste » n’est pas une « simple spéculation utopique », mais « une alternative institutionnellement viable », certains affirment ouvertement que, « à la différence de ce qui avait lieu autrefois en URSS, le développement scientifico-technique actuel ouvre des possibilités réelles, pour la première fois dans l’histoire, pour une authentique planification socialiste de l’économie inspirée par les idées de Marx ». En effet, « aujourd’hui, toutes les conditions informatiques pour une authentique planification socialiste à grande échelle sont déjà réunies » et « les récents développements de la capacité informatique, les big data ou l’intelligence artificielle ne font que mettre au grand jour l’énorme potentiel du socialisme comme avenir de l’humanité ». L’avenir que ces authentiques héritiers du matérialisme historique et leur métaphysique des forces de production désirent pour l’humanité, ce qu’ils entendent par « transformation sociale émancipatrice », n’est que la correction, la stabilisation et le perfectionnement, grâce à la cybernétique, du mode d’opération de cette loi de la valeur – naturelle, universelle et éternelle – qui régit déjà, mais de manière très imparfaite, les desseins du capitalisme. En effet, ce que ces auteurs découvrent, c’est que « si le mécanisme pour l’interconnexion économique générale que représente le système des prix fonctionne “comme un système de télécommunications” ou comme “une machine”, alors il est évident qu’il peut être effectivement remplacé par l’une d’entre elles. […] [Si] les prix ne sont pas à proprement parler information, mais seulement un “mécanisme” au moyen duquel [l’information] se transmet, rien n’empêche qu’un autre mécanisme différent, automatisé cette fois, remplace le mécanisme commercial et soit capable de capter, de transmettre et de transformer d’une façon plus efficiente et en temps réel toute information basique relative aux préférences individuelles de consommation et aux conditions technologiques de la production, exprimées dans les valeurs-travail » (nous soulignons). C’est ce perfectionnement ou cette correction cybernétiques du capitalisme réellement existant que ces auteurs appellent « cyber-communisme », « projet libérateur » dont on peut déjà imaginer les « énormes possibilités […] dans le fonctionnement de certaines grandes entreprises actuelles de pointe dans l’application des nouvelles technologies comme peuvent l’être Wal-Mart ou Amazon, [qui] préfigurent le type de fonctionnement d’une économie socialiste planifiée et orientée vers la satisfaction des préférences des consommateurs ». Au vu de quoi, il n’est pas très difficile d’imaginer l’aspect que pourrait avoir ce monde enfin émancipé, ce royaume de la liberté fait de « vacances payées dans des complexes touristiques et balnéaires » et de « communication par satellites et puces RFID » dans lequel, sous le lugubre empire de la valeur enfin accomplie et de forces productives pleinement développées, les lois naturelles du travail et de l’économie régneront de manière parfaite et enfin efficiente, et avec elles, et pour les siècles des siècles, régnera le noir dictum d’Engels, auquel le vieux Marx ne fut pas non plus étranger, qui condamne la liberté à ne plus jamais pouvoir être autre chose que simple acceptation de la nécessité et accomplissement rationnel de ses lois. Ou, comme le disent ces légitimes héritiers contemporains, régulation « consciente [du] procès économique global au moyen d’un plan » pour l’éternelle reproduction – mais démocratique, horizontale et participative – de la même chose. Cf. Paul Cockshott & Maxi Nieto, Ciber-comunismo. Planificación económica, computadoras y democracia, Trotta, Madrid, 2017, p. 20-21, 32-33, 35-37 et 39.

[13]    Bernhard Laum, Heiliges Geld. Eine historische Untersuchungüber den sakralen Ursprung des Geldes, Mohr-Siebeck, Tubinga, 1924, p. 158.

[14]    La réduction des choses en valeur, autrement dit en abstraction, idée et calcul d’elles-mêmes, peut se comprendre, ainsi que le propose Jean-Pierre Baudet dans son analyse inspirée des origines religieuses de l’argent, comme une forme permanente de sacrifice, que celle-ci ait lieu, comme c’était le cas « avant l’arrivée de l’économie moderne, […] uniquement dans des lieux spécifiques (tels que les temples) et à des moments précis », ou « partout et tout le temps », comme c’est le cas dans le monde contemporain, où « le sacrifice est devenu extrêmement discret, mais omniprésent. […] L’économie moderne est un héritage de l’activité de sacrifice, et l’émancipation apparente de la dette sociale (typique dans les sociétés primitives) conduit en réalité à des formes beaucoup plus strictes de la dette », cf. Jean-Pierre Baudet, « La naissance du capital et de la valeur à partir du culte religieux », traduction française d’un exposé en anglais en date du 23 avril 2013, p. 11-12. Disponible à l’adresse suivante : https://www.lesamisdenemesis.com/?p=1293. Baudet reprend et développe de manière très suggestive les découvertes du professeur Laum, bien que l’on puisse regretter dans son analyse l’absence de références aux mécanismes d’abstraction de la langue comme source ultime ou commune de toute forme sociale d’abstraction et d’équivalence : religieuse ou monétaire, par exemple, mais aussi juridique, scientifique ou morale.

 

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Fabio Vighi[1]

La prophétie autoréalisatrice :
effondrement du système et simulation de la pandémie

Un an et demi après l’arrivée du virus, certains ont peut-être commencé à se demander pourquoi les élites dirigeantes, habituellement sans scrupules, ont décidé de geler la machine planétaire de production de bénéficeface à un agent pathogène qui affecte presque exclusivement la population improductive (les plus de 80 ans). Pourquoi tout ce zèle humanitaire ? Cui bono ? Seuls ceux qui sont peu familiarisés avec les merveilleuses aventures du capitalisme planétaire peuvent se leurrer et croire que le système a choisi de baisser le rideau par compassion. Disons-le clairement dès le début : les grands prédateurs du pétrole, des armes et des vaccins se moquent éperdument de l’humanité.

Suivez l’argent

Dans les mois antérieurs à la pandémie, l’économie mondiale était au bord d’un autre effondrement colossal. Voici une brève chronique de la montée en pression :

  • Juin 2019: Dans son Rapport économique annuel, la Banque des Règlements Internationaux (BRI), la « banque centrale de toutes les banques centrales », basée en Suisse, tire la sonnette d’alarme internationale. Le document met en évidence « la surchauffe […] sur le marché des prêts à effet de levier », où « les normes de crédit se sont détériorées » et « les obligations de prêt garanti (collateralized loan obligation) ont augmenté, ce qui rappelle la forte augmentation des obligations de dette garantie (collateralized debt obligation) qui a amplifié la crise des subprimes [en 2008]. En quelques mots, le ventre de l’industrie financière est à nouveau plein de déchets.
  • 9 août 2019: La BRI publie un document de travail dans lequel elle demande des « mesures de politique monétaire non conventionnelles » pour « isoler l’économie réelle d’une plus grande détérioration des conditions financières ». Le document indique qu’en offrant « des crédits directs à l’économie » pendant une crise, les prêts des banques centrales « peuvent remplacer les banques commerciales dans l’octroi de crédits aux entreprises ».
  • 15 août 2019 : BlackRock, le fonds d’investissement le plus puissant au monde (gérant environ 7 000 milliards de dollars de fonds d’actions et d’obligations), publie un livre blanc intitulé Dealing with the next downturn(« Comment affronter la prochaine récession »). Le document consiste essentiellement en instructions que le fonds d’investissement donne à la Réserve fédérale [nom de la banque centrale des États-Unis] pour qu’elle injecte des liquidités directement dans le système financier, pour éviter ainsi « une récession dramatique ». Encore une fois, le message est sans équivoque : « Une réponse sans précédent est nécessaire lorsque la politique monétaire s’épuise et que la politique fiscale ne suffit pas à elle seule. Cette réponse obligera probablement d’“agir directement” [going direct]» : « trouver des moyens pour que l’argent de la banque centrale parvienne directement dans les mains de ceux qui dépensent dans le secteur public et privé », tout en évitant « l’hyperinflation. Les exemples incluent la République de Weimar dans les années 1920, ainsi que l’Argentine et le Zimbabwe plus récemment ».
  • 22-24 août 2019: Les dirigeants des banques centrales du G7 se réunissent à Jackson Hole, dans le Wyoming, pour discuter du document de BlackRock ainsi que des mesures urgentes pour éviter l’effondrement imminent. Selon les mots prémonitoires de James Bullard, le président de la Réserve fédérale de Saint Louis : « Nous devons arrêter de penser que l’année prochaine les choses seront normales ».
  • 15-16 septembre 2019: La récession est officiellement inaugurée par une brusque flambée des taux des repos(de 2 % à 10,5 %). « Repo » est l’abréviation d’« accord de rachat » (repurchase agreement), un contrat par lequel les fonds d’investissement prêtent de l’argent contre des actifs collatéraux (normalement des bons du Trésor). Au moment de l’échange, les opérateurs financiers (les banques) s’engagent à racheter les actifs à un prix plus élevé, généralement du jour au lendemain. En résumé, les repos sont des prêts garantis à court terme. Ils sont la principale source de financement des traders sur la plupart des marchés, en particulier au sein de la galaxie des produits dérivés. Un manque de liquidité sur le marché des repos peut avoir un effet domino dévastateur sur tous les principaux secteurs financiers.
  • 17 septembre 2019: La Réserve fédérale met en marche le programme monétaire d’urgence, injectant des centaines de milliards de dollars par semaine à Wall Street, et exécutant ainsi le plan « going direct » de BlackRock. (Sans surprise, en mars 2020, la Fed passera un contrat avec BlackRock pour gérer le paquet de sauvetage en réponse à la « crise Covid-19 ».)
  • 19 septembre 2019: Donald Trump signe l’Ordre Exécutif 13887, par lequel il crée un Groupe de Travail National pour le Vaccin contre la Grippe, dont l’objectif est de développer un « plan quinquennal national pour promouvoir l’utilisation de technologies de fabrication de vaccins plus souples et plus évolutives, et accélérer le développement de vaccins qui protègent contre plusieurs ou contre tous les virus de la grippe », afin de contrer ainsi « une pandémie de grippe », qui, « à la différence de la grippe saisonnière, […] a le potentiel de se propager rapidement dans le monde entier, d’infecter un plus grand nombre de personnes et d’être la cause de taux élevés de maladie et de décès chez les populations dépourvues d’immunité préalable ». Comme certains l’avaient deviné, la pandémie était imminente, alors qu’en Europe des préparatifs étaient en cours (voir ce lien et celui-ci).
  • 18 octobre 2019: À New York, une pandémie zoonotique mondiale est simulée lors de l’Event 201, un exercice stratégique coordonné par le Centre de Biosécurité Johns Hopkins et la Fondation Bill et Melinda Gates.
  • 21-24 janvier 2020: La réunion annuelle du Forum Économique Mondial a lieu à Davos (Suisse), où sont discutées les questions aussi bien d’économie et que de vaccins.
  • 23 janvier 2020: La Chine confine Wuhan et d’autres villes de la province du Hubei.
  • 11 mars 2020: Le directeur général de l’OMS qualifie le Covid-19 de pandémie. Le reste appartient à l’histoire.

Relier les points est un exercice assez simple. Si nous le faisons, nous pourrions voir apparaître un récit assez clair, dont le résumé succinct pourrait être énoncé ainsi : les confinements et la paralysie mondiale des transactions économiques avaient pour objectif : 1) permettre à la Réserve fédérale d’inonder d’argent fraîchement imprimé les marchés financiers en détresse et, en même temps, de différer l’hyperinflation ; et 2) introduire des programmes de vaccination massive et des passeports sanitaires comme piliers d’un régime néo-féodal d’accumulation capitaliste. Comme nous allons le voir, les deux objectifs fusionnent.

            En 2019, l’économie mondiale était atteinte de la même maladie qui avait causé la crise du crédit (credit crunch) de 2008. Le monde étouffait sous une montagne insoutenable de dettes. De nombreuses entreprises ne pouvaient pas générer suffisamment de bénéfices pour couvrir le paiement des intérêts de leurs propres dettes et ne se maintenaient à flot qu’en contractant de nouveaux emprunts. Un peu partout apparaissaient des« entreprises zombies » : des entreprises avec une faible rentabilité d’une année sur l’autre, un chiffre d’affaires en baisse, des marges réduites, un flux de trésorerie limité et un bilan fortement endetté. L’effondrement du marché des repos de septembre 2019 doit être replacé dans ce contexte économique fragile.

            Lorsque l’air est saturé de matières inflammables, la moindre étincelle peut provoquer l’explosion. Et dans le monde magique de la finance tout est connecté : un battement d’ailes de papillon dans un secteur particulier peut faire s’écrouler l’ensemble du château de cartes. Au sein des marchés financiers alimentés par des prêts bon marché, n’importe quelle augmentation des taux d’intérêt est potentiellement cataclysmique pour les banques, les fonds spéculatifs, les fonds de pension et l’ensemble du marché des obligations d’État, car le coût des prêts augmente et les liquidités s’assèchent. C’est ce qui a eu lieu avec la repocalypse de septembre 2019 : les taux d’intérêt bondirent jusqu’à 10,5 % en quelques heures, la panique éclata, affectant les contrats à terme, les options, les devises et autres marchés où les traders pariaient en empruntant à des repos. La seule façon d’endiguer la contagion était d’injecter autant de liquidités que nécessaire dans le système, comme des hélicoptères larguant des milliers de litres d’eau sur un feu de forêt. Entre septembre 2019 et mars 2020, la Réserve fédérale a injecté plus de 9 000 milliards de dollars dans le système bancaire, ce qui équivaut à plus de 40 % du PIB américain.

            Par conséquent, il faut inverser le récit dominant : le marché boursier ne s’est pas effondré en mars 2020 parce qu’il a fallu imposer des confinements ; au contraire, il a fallu imposer des confinements parce que les marchés financiers s’effondraient. Avec les confinements a eu lieu la suspension des transactions commerciales, ce qui a drainé la demande de crédit et arrêté la contagion. En d’autres termes, la restructuration de l’architecture financière par une politique monétaire extraordinaire était assujettie à l’arrêt du moteur de l’économie. Si l’énorme masse de liquidité qui était injectée dans le secteur financier avait atteint les transactions sur le terrain, un tsunami monétaire aux conséquences catastrophiques se serait déchaîné.

            Comme l’a signalé l’économiste Ellen Brown, il s’agissait d’un « autre sauvetage », mais cette fois « avec l’excuse d’un virus ». De la même façon, John Titus et Catherine Austin Fitts ont signalé que la « baguette magique » du Covid-19 a permis à la Réserve fédérale d’exécuter à la lettre le plan « going direct » de BlackRock : elle a procédé à un achat sans précédent d’obligations d’État, et, bien qu’à une échelle infiniment plus petite, elle a également émis des prêts Covid pour les entreprises, soutenus par l’État. En somme, seul un coma économique artificiel pouvait donner à la Réserve fédérale la marge de manœuvre nécessaire pour désamorcer la bombe à retardement qui était sur le point d’exploser dans le secteur financier. Abritée derrière l’hystérie de masse, la banque centrale américaine a pu boucher les trous du marché des prêts interbancaires, en esquivant à la fois l’hyperinflation et la surveillance du Financial Stability Oversight Council (l’agence fédérale qui surveille les risques financiers, créée après l’effondrement de 2008), comme il en est question dans ce lien. Cependant, le projet « going direct » doit également être compris comme une mesure désespérée, étant donné qu’il ne peut que prolonger l’agonie d’une économie mondiale de plus en plus otage de l’impression d’argent et de l’inflation artificielle des actifs financiers.

            Au cœur de ce bourbier se trouve une impasse structurelle insurmontable. La financiarisation par l’endettement est l’unique ligne de fuite du capitalisme contemporain, l’inévitable voie d’avancée, et de secours, d’un modèle reproducteur qui a atteint sa limite historique. Les capitaux se dirigent vers les marchés financiers parce que l’économie basée sur le travail est de moins en moins rentable. Comment en sommes-nous arrivés là ?

            La réponse peut être résumée comme suit : 1. L’objectif économique de générer de la plus-value est à la fois la volonté d’exploiter la force de travail et celle de l’expulser de la production. C’est ce que Marx appelait la « contradiction en procès » du capitalisme[2]. Bien qu’elle constitue l’essence de notre mode de production, cette contradiction est aujourd’hui contre-productive et a converti l’économie politique en une forme de destruction permanente. 2. La raison de ce retournement de situation est l’échec objectif de la dialectique travail-capital : l’accélération sans précédent de l’automatisation technologique depuis les années 1980 fait qu’il y a plus de force de travail expulsée de la production que celle-ci n’en (ré)absorbe. La contraction du volume des salaires fait que le pouvoir d’achat d’une partie croissante de la population mondiale baisse, avec comme conséquences inévitables l’endettement et la misère. 3. Puisque moins de plus-value est produite, le capital recherche des rendements immédiats dans le secteur financier à effet de levier plutôt que dans l’économie réelle ou qu’en investissant dans des secteurs socialement constructifs comme l’éducation, la recherche et les services publics.

            La conclusion est que le changement de paradigme en cours est la condition nécessaire à la survie (dystopique) du capitalisme, qui n’est plus capable de se reproduire par le biais du travail salarié de masse et l’utopie consumériste qui en découle. Le scénario de la pandémie a été dicté, en définitive, par l’implosion du système : la baisse de rentabilité d’un mode de production que l’automatisation effrénée rend obsolète. Pour cette raison immanente, le capitalisme dépend de plus en plus de la dette publique, des bas salaires, de la centralisation de la richesse et du pouvoir, d’un état d’urgence permanent et des acrobaties financières.

            Si nous « suivons l’argent », nous verrons que la paralysie économique sournoisement attribuée au virus a obtenu des résultats loin d’être négligeables, non seulement en termes d’ingénierie sociale, mais aussi de prédation financière. J’en soulignerai rapidement quatre :

            1) Comme prévu, cela a permis à la Fed de réorganiser le secteur financier en créant à partir de rien un flux continu de milliards de dollars ; 2) elle a accéléré l’extinction des petites et moyennes entreprises, permettant aux grands groupes de monopoliser les flux commerciaux ; 3) cela a fait encore plus baisser les salaires de la main d’œuvre et facilité des économies importantes de capital grâce au « travail intelligent » (qui est particulièrement intelligent pour ceux qui le mettent en place) ; 4) cela a permis la croissance du commerce électronique, l’explosion des grandes entreprises technologiques et la prolifération du pharma-dollar, qui inclut également l’industrie du plastique si décriée, produisant désormais des millions de nouveaux masques et gants chaque semaine, dont beaucoup finissent dans les océans (pour le plus grand bonheur du green new deal). Rien qu’en 2020, la richesse des quelque 2 200 milliardaires de la planète a augmenté de 1 900 milliards de dollars, une augmentation sans précédent dans l’histoire. Tout cela grâce à un agent pathogène si mortel que, selon les données officielles, seuls 99,8 % des infectés survivent (voir ce lien et celui-ci), la plupart sans éprouver aucun symptôme.

Faire du capitalisme autrement

La trame économique de ce roman à énigme intitulé « Covid » doit être replacée dans un contexte plus large de transformation sociale. Si nous grattons la surface du récit officiel, un scénario néo-féodal commence à prendre forme. Des masses de consommateurs de plus en plus improductifs sont enrégimentés et mis sur la touche, simplement parce que M. Global ne sait plus quoi en faire. Conjointement aux précaires et aux exclus, les classes moyennes appauvries sont désormais un problème à traiter avec le bâton des confinements, des couvre-feux, de la vaccination massive, de la propagande et de la militarisation de la société plutôt qu’avec la carotte du travail, de la consommation, de la démocratie participative, des droits sociaux (remplacés dans l’imaginaire collectif par les droits civils des minorités) et des « vacances bien méritées ».

            Par conséquent, il est illusoire de croire que la finalité des confinements est thérapeutique et humanitaire. Quand le capital s’est-il soucié des gens ? L’indifférence et la misanthropie sont les traits typiques du capitalisme, dont la seule passion réelle est le bénéfice et le pouvoir qui l’accompagne. Aujourd’hui, le pouvoir capitaliste peut se résumer aux noms des trois plus grands fonds d’investissement au monde : BlackRock, Vanguard et State Street Global Advisor. Ces géants, situés au centre d’une immense galaxie d’entités financières, gèrent une masse de valeur proche de la moitié du PIB mondial et sont les principaux actionnaires dans environ 90 % des sociétés cotées. Autour d’eux gravitent des institutions transnationales comme le Fonds Monétaire International, la Banque mondiale, le Forum économique mondial, la Commission trilatérale et la Banque des règlements internationaux, dont la fonction est de coordonner le consensus au sein de la constellation financière. Nous pouvons supposer sans risque que toutes les décisions stratégiques clés au niveau économique, politique et militaire sont toutes, au minimum, fortement influencées par ces élites. Ou allons-nous croire que virus les a pris par surprise ? Au contraire, le SARS-CoV-2 (qui, comme l’admettent le CDC et la Commission européenne, n’a jamais été isolé ni purifié) est le nom d’une arme spéciale de guerre psychologique qui a été déployée dans un moment de grande nécessité.

            Pourquoi devrions-nous faire confiance à un méga cartel pharmaceutique (l’OMS) qui n’est pas en charge de la « santé publique », mais plutôt de vendre des produits privés dans le monde entier aux prix les plus rentables possibles ? Les problèmes de santé publique découlent des conditions de travail déplorables, d’une mauvaise alimentation, de la pollution de l’air, de l’eau et des aliments et, surtout, de la pauvreté galopante ; pourtant, aucun de ces « agents pathogènes » ne figure sur la liste des préoccupations humanitaires de l’OMS. Les immenses conflits d’intérêts entre les prédateurs de l’industrie pharmaceutique, les agences médicales nationales et supranationales et les cyniques responsables politiques sont désormais un secret de Polichinelle. Il n’est pas étonnant que le jour où le Covid-19 a été classé comme pandémie, le Forum Économique Mondial, en collaboration avec l’OMS, a lancé la Plateforme d’Action contre le Covid, une coalition de « protection de la vie » dirigée par plus de mille des entreprises privées les plus puissantes du monde.

            La seule chose qui compte pour la clique qui dirige l’orchestre de l’urgence sanitaire est d’alimenter la machine de production de bénéfice, et tous les mouvements se planifient en vue de cette finalité, avec le soutien d’un front politique et médiatique motivé par l’opportunisme. Si l’industrie militaire a besoin de guerres, l’industrie pharmaceutique a besoin de maladies. Ce n’est pas un hasard si la « santé publique » est, de loin, le secteur le plus rentable de l’économie mondiale, à tel point que les grandes industries pharmaceutiques dépensent environ trois fois plus que les grandes industries du pétrole et deux fois plus que les grandes industries technologiques en groupes d’influence. La demande potentiellement interminable de vaccins et de mixtures génétiques expérimentales offre aux cartels pharmaceutiques la perspective de flux de bénéfices presque illimités, en particulier lorsqu’ils sont garantis par des programmes de vaccination massive subventionnés par l’argent public (c’est-à-dire par davantage de dette qui retombera sur nos épaules).

            Pourquoi tous les traitements Covid ont-ils été interdits ou sabotés criminellement ? Comme l’admet en toute candeur la FDA, l’utilisation de vaccins d’urgence n’est possible que s’« il n’y a pas d’alternatives appropriées, approuvées et disponibles ». Bel exemple de vérité cachée à la vue de tous. De plus, l’actuelle religion vaccinale est étroitement liée à l’essor du pharma-dollar, qui, en se nourrissant de pandémies, est bien parti pour rivaliser avec les gloires du pétrodollar, permettant aux États-Unis de continuer à exercer la suprématie monétaire mondiale. Pourquoi la totalité de l’humanité (y compris les enfants !) doit-elle s’injecter des « vaccins » expérimentaux aux effets indésirables de plus en plus inquiétants, mais systématiquement minimisés, alors que plus de 99 % des personnes infectées, la grande majorité asymptomatiques, se rétablissent ? La réponse est évidente : parce que les vaccins sont le veau d’or du troisième millénaire, et que l’humanité est un matériel d’exploitation de « dernière génération » en mode cobaye.

            Dans ce contexte, la mise en scène de la farce de l’urgence fonctionne grâce à une manipulation inouïe de l’opinion publique. Tout « débat public » sur la pandémie est privatisé sans vergogne, ou plutôt monopolisé par la croyance religieuse en des comités technico-scientifiques financés par les élites financières. Toute « discussion libre » est légitimée par l’adhésion à des protocoles pseudo-scientifiques soigneusement purgés du contexte socio-économique : on « suit la science » en feignant de ne pas savoir que « la science suit l’argent ». La célèbre affirmation de Karl Popper selon laquelle la « science véritable » n’est possible que sous l’égide du capitalisme libéral dans ce qu’il a appelé « la société ouverte »[3] est en train de devenir réalité dans l’idéologie mondialiste qui anime, entre autres, l’Open Society Foundation de George Soros. La combinaison « science véritable » et « société ouverte et inclusive » rend la doctrine Covid presque impossible à remettre en cause.

            Ainsi, pour le Covid-19 nous pourrions donc imaginer le scénario suivant. Un récit fictif est préparé à partir d’un risque épidémique présenté de manière à promouvoir la peur et la soumission. Le plus probable est qu’il s’agisse d’un cas de reclassification diagnostique. La seule chose nécessaire est un virus de la grippe épidémiologiquement ambigu sur lequel construire un récit agressif de contagion qui puisse être mis en relation avec des zones géographiques où l’impact des maladies respiratoires ou vasculaires chez les personnes âgées et immunodéprimées est élevé, peut-être avec le facteur aggravant d’une forte pollution. Il n’y a pas grand-chose à inventer, étant donné que les unités de soins intensifs des pays « avancés » s’étaient déjà effondrées dans les années précédant l’arrivée du Covid, avec des pics de mortalité pour lesquels personne n’avait pensé à exhumer les mesures de quarantaine. En d’autres termes, les systèmes de santé publique avaient déjà été démolis et, par conséquent, préparés au scénario de pandémie.

            Mais cette fois il y a de la méthode dans la folie : l’état d’urgence est décrété, ce qui déclenche la panique, provoquant à son tour la saturation des hôpitaux et des maisons de retraite (où les risques de sepsis sont particulièrement élevés), l’application de protocoles abjects et la suspension de l’assistance médicale. Et voilà, le virus tueur devient une prophétie autoréalisatrice ! La propagande qui s’étend rapidement dans les principaux centres du pouvoir financier (particulièrement en Amérique du Nord et en Europe) est essentielle au maintien de « l’état d’exception » (Carl Schmitt), qui est immédiatement accepté comme la seule forme possible de rationalité politique et existentielle. Des populations entières exposées à un intense bombardement médiatique capitulent par autodiscipline, adhérant avec un enthousiasme grotesque à des formes de « responsabilité civique » dans lesquelles la coercition se transforme en altruisme.

            L’ensemble du scénario pandémique – de la « courbe de contagion » aux « morts du Covid » – repose sur le test PCR, qui a été autorisé pour la détection du SARS-CoV-2 à partir d’une étude réalisée en un temps record sur commande de l’OMS. Comme beaucoup le savent désormais, le manque de fiabilité diagnostique du test PCR a été dénoncé par son inventeur lui-même, le prix Nobel Kary Mullis (malheureusement décédé le 7 août 2019), et a été récemment réaffirmé, entre autres, par 22 experts de renommée internationale, qui ont exigé son retrait pour défauts scientifiques évidents. Évidemment, leur requête est tombée dans l’oreille d’un sourd.

            Le test PCR est le moteur de la pandémie. Cela fonctionne à travers les tristement célèbres « seuils de cycle » : plus l’on fait de cycles, plus il y a de faux positifs (d’infections, de morts du Covid) : même le gourou Anthony Fauci l’a imprudemment admis lorsqu’il a déclaré que les tests ne valent rien au-delà de 35 cycles. Alorspourquoi, durant la pandémie, des amplifications de 35 cycles ou plus ont été régulièrement réalisées dans les laboratoires du monde entier ? Même le New York Times – qui n’est certainement pas un repaire de dangereux négationnistes du Covid – a soulevé cette question clé l’été dernier. Grâce à la sensibilité de la preuve diagnostique, la pandémie peut être ouverte ou refermée comme un robinet, ce qui permet au régime de santé d’exercer un contrôle total sur le « monstre numérologique » des cas et des morts de Covid, instruments clés de la terreur quotidienne.

            Cette production de peur continue aujourd’hui, malgré l’assouplissement de certaines mesures. Pour en comprendre les raisons, il faut revenir au motif économique. Comme il a été indiqué, les banques centrales ont créé à partir de rien plusieurs milliers de milliards de liquidités en quelques clics de souris et les ont injectées dans les systèmes financiers, où elles se trouvent encore en grande partie. L’objectif de cette création effrénée était de combler des déficits de liquidité catastrophiques. La majeure partie de l’argent provenant de l’« arbre magique »est toujours gelée dans le système bancaire parallèle, dans les bourses, et dans divers schémas de monnaie virtuelle qui ne sont pas destinés à être utilisés pour les dépenses et les investissements. Leur fonction est uniquement de fournir des prêts bon marché pour la spéculation financière, ce que Marx appelait « capital fictif », qui continue de se développer dans une orbite désormais totalement indépendante des cycles économiques réels.

            La conclusion est qu’il n’est pas permis que toute cette liquidité inonde l’économie réelle, car cette dernière basculerait en surchauffe et déclencherait une hyperinflation. Et c’est là que le virus continue d’être utile. S’il a servi, au début, à « isoler l’économie réelle » (pour citer de nouveau le document de la BRI), il sert à présent à superviser sa réouverture provisoire, caractérisée par la soumission au dogme de la vaccination et à la palette des méthodes d’encadrement autoritaire des masses, qui pourraient bientôt inclure les confinements climatiques. Vous rappelez-vous que l’on nous a dit que seuls les vaccins nous rendraient notre « liberté » ? Comme l’on pouvait s’y attendre, nous découvrons maintenant que le chemin de la liberté est jonché de « variants », c’est-à-dire de copies du virus. L’objectif de ces variants est d’augmenter le « nombre de cas » et, par conséquent, de prolonger les états d’urgence qui justifient la production d’argent virtuel par les banques centrales afin de monétiser la dette et de financer les déficits. Au lieu de revenir à des taux d’intérêt normaux, les élites préfèrent normaliser l’urgence sanitaire en nourrissant le fantôme de la contagion. Ainsi, le tapering tant vanté, autrement dit la réduction de la stimulation monétaire, peut donc attendre, tout comme le pandexit (sortie de la pandémie).

            Dans l’Union européenne, par exemple, le « programme d’achats d’urgence pour la pandémie » de 1,85 billion d’euros de la Banque centrale européenne, connu sous le nom de PEPP, est prévu pour durer jusqu’en mars 2022. Cependant, il a été suggéré qu’il pourrait être nécessaire de le prolonger au-delà de cette date. En attendant, le variant Delta fait des ravages dans l’industrie du voyage et du tourisme, avec de nouvelles restrictions (y compris les quarantaines) perturbant la saison estivale. Encore une fois, il semble que nous sommes pris dans une prophétie autoréalisatrice (surtout si, comme le prix Nobel Luc Montagnier et bien d’autres l’ont laissé entendre, les variants, fussent-ils bénins, sont la conséquence de campagnes agressives de vaccination généralisée). Quoi qu’il en soit, le point fondamental est que le capitalisme sénile, dont l’unique possibilité de survie dépend de sa capacité à produire un changement de paradigme et de passer du libéralisme à l’autoritarisme oligarchique, continue à avoir besoin du virus.

            Même si leur crime est loin d’être parfait, il faut reconnaître à ceux qui ont orchestré ce coup mondial un certain génie sadique. Leur tour de passe-passe a réussi, peut-être même au-delà de ce qu’ils attendaient. Cependant, tout pouvoir qui aspire à la totalisation est voué à l’échec, et cela vaut aussi pour les grands prêtres de la religion Covid et les marionnettes institutionnelles qu’ils ont mobilisées pour déployer l’opération de guerre psychologique de l’urgence sanitaire. Après tout, le pouvoir a tendance à se leurrer sur sa toute-puissance. Ceux qui sont assis dans la salle de contrôle ne réalisent pas à quel point leur domination est incertaine. Ce qu’ils ne voient pas, c’est que leur autorité dépend d’un « dessein supérieur »,  auquel ils restent en partie aveugles, à savoir : l’autoreproduction anonyme de la matrice capitaliste. Le pouvoir actuel réside dans une machine de production de bénéfice dont le seul but est de poursuivre son voyage téméraire, qui pourrait conduire à l’extinction prématurée de l’Homo sapiens. Les élites qui ont dupé le monde pour qu’il obéisse au Covid sont la manifestation anthropomorphique de l’automate capitaliste, dont l’invisibilité est aussi rusée que celle du virus lui-même. Et la nouveauté de notre époque est que la « société confinée » est le modèle qui garantit le mieux la reproductibilité de la machine capitaliste, quelle que soit sa destination dystopique.

Traduit de l’anglais par l’Internationale Négative

Notes

[1]      Fabio Vighi est professeur de Théorie Critique et d’Italien à l’Université de Cardiff, Royaume-Uni. Parmi ses travaux récents figurent Critical Theory and the Crisis of Contemporary Capitalism (Bloomsbury 2015, avec Heiko Feldner) et Crisi di valore : Lacan, Marx e il crepuscolo della società del lavoro (Mimesis 2018). L’article original, publié en anglais le 16 août 2021, peut être consulté à l’adresse suivante : https://thephilosophicalsalon.com/a-self-fulfillingprophecy-systemic-collapse-and-pandemic-simulation/. Comme le lecteur pourra le constater, nous nous sommes permis d’ajouter quelques liens en français dans le corps du texte, là où il y avait une version traduite du matériel cité par l’auteur, et là où ils nous ont paru utiles et opportuns pour éclaircir quelques références de l’article.

[2]      Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », trad. sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, Éditions sociales, Paris, 2011, p. 662. [L’extrait complet est le suivant : « Le capital est lui-même la contradiction en procès, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que d’un autre côté il pose le temps de travail comme la seule mesure et source de la richesse ».]

[3]      Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, Éditions du Seuil, Paris, 2018.

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3 Commentaires

  1. Debra

     /  17 novembre 2021

    Je vais lire en deux fois. C’est très dense, et, pour des textes qui parlent des effets néfastes de l’abstraction… très abstrait. Cela requiert un effort conséquent de suivre. Je commenterai le texte de Vighi après. Si, si, je reviendrai. Pour l’instant, je ne fais qu’une ébauche du commentaire ci-dessus, qui est excellent, mais…
    Il me vient l’idée que nous ne savons pas à quel point notre réalité est régie par la métaphore organisatrice de la vie comme mécanisme, et que ce que nous observons de l’évolution de l’Occident depuis longtemps maintenant sont les effets de vouloir rationaliser la vie elle-même, la rendre explicable par une pensée rationnelle, en songeant qu’il y a un complexe « expliquer/comprendre/rationaliser » qui caractérise la pensée scientifique quand elle tente de rendre compte de notre expérience. Je crois qu’il est utile de savoir que l’idée de rationaliser est inséparable historiquement de l’idée de l’intérêt, qui vient de « inter esse », ou être entre. « Inter esse » est une manière de voir la société elle-même, comme « être entre ». Il y a un présupposé.. rationnel qui voudrait que l’homme cherche avant tout à réaliser son intérêt. Il s’agit bel et bien d’un présupposé qui vaut ce qu’il vaut. Pour moi, il ne résiste pas à l’observation, mais c’est un présupposé qui a une longue vie derrière moi, et aura une longue vie après moi, j’en suis convaincue.
    Peut-être que l’argent, sans majuscule, participe à un désir de rationaliser, de trouver des équivalences, des substituts pour permettre la vie en société, les échanges entre les individus/personnes que nous sommes (inter-esse). Il me vient à l’esprit que dans des oppositions fondatrices auxquelles nous revenons de manière cycliques ? elliptiques ?, une des fonctions principales et premières de l’argent était de se substituer à l’exaction sous forme de vengeance en cas de tort infligé dans des cas particuliers, privés. Dans ce cas de figure, l’argent fonde un espace social, public partagé entre les différents intéressés qui acceptent de se plier aux conditions. Ceci dans le contexte judiciaire, et dans le cas de réparations, bien entendu. Cette fonction n’est pas négligeable.
    Nous sommes des animaux qui avons créé des systèmes symboliques, surtout, le langage, mère de tous nos systèmes symboliques, en sachant que l’argent est tributaire de nos mots, qui circulent en même temps que lui, sur Internet, ou dans la rue, dans nos maisons, jusque dans nos chambres à coucher, et même… en nous.
    Cela me fait dire que la langue, notre rapport à elle, est le lieu par excellence où il faut regarder pour tenter d’observer ce que nous devenons, ce que nous sommes. Elle est notre reflet et notre matrice. La langue, et les conditions où elle se manifeste.
    Une observation : le mot « pandémie » est un mot grec, tout comme le mot « démocratie ». Le « choix » de ce mot pour rendre compte de ce qui nous arrive n’est pas innocent. Je crois qu’il n’est pas possible d’épingler une personne comme auteur de ce choix de mot. Le fait qu’il arrive, là, et par le grec, est à interroger. « Pan » est un mot qui renvoie au « tout », comme on le sait. Mais il renvoie aussi à une divinité grecque, et pas les moindres : le Dieu Pan, une figure ambiguë, terrifiant, même. « Pandémie » est un mot comme « démocratie », qui contient le « demos » grec. Le mot « pandémie » contient un projet… universel/catholique. Le mot « pandémie » est un substitut sécularisé au mot grec « catholique » qui allait avec une institution millénaire représentée sous l’appellation « Eglise Catholique Romaine » ? Dans la nouvelle religion… démocratique ? numérique ? où le sujet (singulier) a chu au statut de statistique ? S’agit-il d’un nouveau phénomène religieux, en sachant que les conditions même qui permettaient à la science moderne d’émerger comme contradiction à la pensée religieuse chrétienne, en s’appuyant CONTRE, ne sont plus remplies, et que le statut scientifique de la science s’en trouve menacé de ce fait ? Que dire du fait qu’une forme bâtarde de langue anglaise envahit la planète entière en même temps que les logiciels numériques, alors que la république américaine ne se porte pas bien du tout ? Où est le pouvoir dans cet… empire, quand la langue est elle-même le plus grand pouvoir de tous, dans la mesure où elle permet à tous les autres d’exister ?
    Et quand bien même que nous cherchons à rationaliser la vie à mort pour qu’elle ne bouge plus, pour être planifiée et prévisible, le Dieu Pan est là pour rappeler que ce qui est vivant sort de ses gonds et reste imprévisible. Peut-être que c’est pour ça que nous tenons tant à nous réduire en machines… même pas mortes, mais pas vivantes ? Ce n’est pas que les machines sont mortes, c’est qu’elles n’ont jamais été vivantes.
    Quand je regarde mes.. semblables autour de moi, je ne peux pas incriminer ceux qui voudraient nous « dominer » par le contrôle numérique, ou par l’argent, tant il me semble que ça fait belle lurette que nous voulons qu’on nous dise ce qu’il faut faire, en restant éternellement… de bons élèves, en même temps que bon nombre d’entre nous crient à tue-tête dans la révolte combien nous tenons à notre « liberté ». Décidément, l’Homme est un animal avec ses paradoxes. Comme d’autres, probablement. Et ça fait un bail. Déjà Jésus, dans ses prêches, était frustré en voyant combien l’Homme ne voulait pas penser par lui-même.
    Mes études parcellaires de l’Antiquité greco-romaine me font penser que les Grecs (athéniens) étaient doués pour revendiquer la liberté à tue-tête, en poussant la revendication à des extrêmes qui portaient atteinte à la cohésion sociale. Mauvais plan. Il y a une forme de grande indiscipline… personnelle et individuelle dans le fait de revendiquer la liberté pour un oui ou pour un non. Mais il est vrai que je n’idolâtre pas la démocratie athénienne…
    Dernière observation, et pas les moindres : je suis frappée de voir à quel point nous insistons en ce moment pour utiliser Internet ? pour faire un grand Tout. Le nombre de fois que j’ai pu lire le mot « tout » dans le commentaire ci-dessus est symptomatique. On pourrait oublier qu’il y a beaucoup d’endroits où les gouvernants n’ont pas été aspirés dans cette volonté de faire « pan-demos » : la Suède, des provinces en Inde, des états aux U.S. Contrairement à ce que nous croyons, il y a des pays, même (surtout ?) pauvres, qui ont montré plus de… raison ? bon sens ? que les pays dits développés dans cette affaire. Mais, c’est vrai que nous finissons par payer le prix de vivre tant hors sol (l’abstraction conduit à vivre hors sol). Il a été dit « les premiers seront les derniers, et les derniers les premiers », et… nous ne voulons rien entendre.
    Il y a un espace pour l’altérité, pour LA DIFFERENCE en dehors de la « pan demos ». D’autres n’y sont pas. Sont-ils morts socialement ? Existent-ils ?
    POURQUOI NE VOULONS-NOUS PAS LES VOIR ?? LES ECOUTER ?
    Voici des possibilités de pensée scientifique à l’heure actuelle où la science a chu dans un statut de religion pour tous.
    Beurk. Il n’y a rien à faire. A partir où les idéaux deviennent accessibles pour tous (démocratisés ?) ils ne sont plus… ni désirables, ni viables.
    Ainsi va le monde.

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  2. Debra

     /  20 novembre 2021

    Fidèle à moi-même, et à ce site, je reviens pour commenter l’article de Vighi.
    On a les moyens de savoir que je ne suis pas une bonne marxiste.
    Voici pourquoi : arrivée en France il y a 40 ans, j’étais étonnée d’assister à des cours de littérature dans une fac de la capitale, où j’ai découvert avec étonnement que les marxistes (français, en tout cas) avaient une fâcheuse habitude d’appliquer des grilles de lecture marxistes à la littérature, au lieu de partir d’interrogations suscitées par les oeuvres elles-mêmes. Je n’admets pas cette manière de travailler qui me semble réductrice, et incompatible avec ce que j’estime être de bons procédés d’interrogation du monde.
    Bien sûr, on peut trouver des grilles de lecture partout, et pas seulement chez les marxistes, mais là où je vois les grilles de lecture, cela suscite ma méfiance.
    Je vois apparaître aussi dans cet article un certain nombre de références à la religion, et ça m’intéresse. Depuis longtemps je crois que la pensée marxiste est une pensée de type religieuse, qui s’appuie sur notre socle religieux, mais sécularisée. Une pensée de type religieuse, mais qui s’ignore comme telle. Très important, le fait de s’ignorer comme telle.
    Dans ce mic mac, cette grande confusion qui domine… dans nos têtes, en Occident, j’ai des questions, et quelques observations : primo, le « crédit », le mot lui-même, vient du latin « credere » qui veut dire « croire ». Cela veut donc dire que le phénomène de l’argent moderne s’appuie sur le verbe « croire », et au delà… de la confiance. « Croire » veut dire avoir confiance dans l’autorité, la légitimité de quelqu’un, quelque chose. « Croire » (et surtout « avoir la foi ») est essentiel pour faire société. En l’absence de la foi, il n’y a pas la possibilité même de faire société. Je… crois.
    Je propose d’interroger donc ce qui se passe dans le monde de l’économie, et de la finance, en gardant en tête ce simple fait, et de voir ce qui en découle. Taux de crédit autour de 0…, mais économie qui s’appuie sur le crédit… ça veut dire quoi ? Serait-ce un paradoxe que l’économie s’appuie sur le crédit (le « croire ») quand les taux sont maintenus si bas ? Je ne sais pas…
    Après, je vais énoncer que, comme la société s’appuie sur la foi (« conFIance » contient le mot « fides », ou « foi » dedans), ce phénomène est apparenté à ce qui est sacré pour l’Homme, depuis la nuit des temps, et ce sacré se transmet dans les mots eux-mêmes. Comme… CREDIT. Si le mot « crédit » est encore avec nous, le… sacré qu’il convoque est encore avec nous, que nous voulons le voir ou pas.
    Donc… la crise de société dans laquelle nous nous trouvons pris est une crise du sacré, sous la forme du.. crédit. Cela a l’avantage de pouvoir faire tenir ensemble plusieurs registres, et de faire apparaître en quoi l’argent fait partie intégrante de notre société, et concerne tout le monde, du bas en haut, et du haut en bas.

    Comme je suis quelqu’un qui aime.. spéculer (mea culpa), j’ai été très intéressée dernièrement de regarder sur le site de la branche de la Grande Romaine qui maintient ses liens avec la tradition, et la messe historique traditionnelle, la raison pourquoi le fidèle doit recevoir l’hostie sur sa langue, en faisant l’impasse sur le fait de le toucher avec ses mains.
    Un sacré problème du sacré, très instructif pour notre sujet. Depuis la nuit des temps, l’Homme a peur de la contagion. Je parie, sans même aller chercher l’étymologie, que le mot « contagion » contient la racine « toucher » dedans. « Toucher », comme « toucher avec ses mains ». Or… toucher avec ses mains est vraiment le propre de l’Homme. L’Homme est cet animal dont la particularité est d’avoir des mains pour toucher. Il devient Homme en touchant avec ses mains. Il devient Homo faber, en touchant avec ses mains, d’abord. Et le sacré.. vise à encadrer ce que l’Homme peut/doit toucher avec ses mains. Mettre des limites à ce que l’Homme peut toucher avec ses mains. Logique. Pour savoir qui on est, on doit délimiter ce qu’on peut faire… avec ses mains, et ce qu’on ne DOIT ? PEUT ? pas faire. (Mais on peut aussi dire qu’on doit délimiter ce qu’on sait, de ce qu’on ne peut pas savoir…)
    Cette faculté du sacré pour s’immiscer, pour faire retour à chaque occasion où on pourrait chercher à le bannir pourrait être derrière la religiosité cachée ? de notre modernité, et de notre dernière crise en date, qui ne date pas d’hier.
    La montée de l’automatisation, la survalorisation de l’intellectuel réduit à.. LA TETE, LA CAPITALE, peut venir d’une manifestation de la nécessité de limiter l’usage des mains.
    Et puis, il ne faut pas oublier que l’une des caractéristiques de l’aristocratie, historiquement, est de ne pas être soumis au travail manuel. Il y a un mot en anglais « menial », qui vient du latin, et veut dire « de peu de conséquence, subalterne », où on voit que ce que l’Homme fait avec ses mains… et pas sa tête… est frappé d’indignité. S’il est capital de pouvoir interroger le sacré dans la société de l’Homme, il est tout aussi capital de pouvoir interroger ce qui fait aristocratie dans une société, car, quel que soit le régime politique sous lequel on vit, la question de savoir qui sont… les meilleurs ne disparaît pas. Credo.
    Donc… qui veut interroger le phénomène du CAPITalisme doit interroger notre survalorisation de l’intelligence de la tête (couplée à l’éducation), notre survalorisation… des capitales (de nos pays), en plus de notre survalorisation de l’argent…
    Dernière remarque : je n’aime pas bien qu’on parle d’émergence de nouveaux phénomènes féodaux, car je ne crois pas que c’est à cela qu’on assiste. Au contraire, je m’interroge sur l’émergence d’un nouvel empire. « Empire », d’ « imperium », qui veut dire « commander », et qui nous a donné le mode impératif, en passant… Le mode impératif est-il la manifestation de ce qui constitue l’esclavage ? Difficile à dire.
    Mais nous ferions bien de faire retour sur notre passé, et le passage où la structure politique de la capitale Rome ne tenait plus pour cause de trop grande ambition universaliste… Je parle du moment où Jules César devient dictateur, et Octave refait les structures du pouvoir pour donner le cadre de l’empire naissant. D’autant que nous avons des sources pour consulter, et essayer de comparer pour comprendre.

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  3. Ben

     /  21 novembre 2021

    Ce qu’avance Fabio Vighi semble aller dans le même sens que la « thèse » de ce livre :

    https://www.post-editions.fr/LA-GRANDE-DEVALORISATION.html

    Et les Amis de Némésis, de leur côté, écrivaient en 2002 :

    « (…) en réalité, et sans qu’il veuille le reconnaître, le capital ne vit qu’actionné et valorisé par le travail vivant. Les tentatives capitalistes de plus en plus poussées de se libérer du travail vivant expriment ce conflit, ce refus de l’histoire.  » (Lettre à Florian Lefort à propos de Pierre Bourdieu). »

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