Michel Gomez, Préambule à « Hommage à la Révolution espagnole » de Miguel Amorós 

 

Version imprimable du préambule de l’Hommage

Michel Gomez

Préambule à

Hommage à la Révolution espagnole
de Miguel Amorós 

Editions de la Roue, septembre 2019

Tout d’abord, précisons pour nos lecteurs hispanisants que le présent livre n’est pas la traduction de celui paru en Espagne sous le titre La révolución traicionada (Virus Editorial, 2003). En effet, si celui-ci a servi de socle, nombre de passages ont été supprimés, réécrits, ou encore ajoutés. Les documents cités sont plus nombreux et plus divers, notamment à la faveur de nouvelles archives ouvertes en Espagne. Le travail d’historien a été approfondi, élargi sans que ne s’effacent pour autant les sympathies de l’auteur dont rend compte le titre de ce nouvel ouvrage.

La revue française L’Espagne nouvelle, rebaptisée à cette occasion L’Espagne indomptée, publia dans son ultime numéro (juillet-août-septembre 1939), deux textes importants, clairs et lucides dans lesquels était analysé le sens réel des deux moments essentiels de la révolution espagnole (juillet 36 et mai 37). Ces articles signés par le secrétaire des « Amis de Durruti » étaient donc rédigés par Jaime Balius. Comme ils sont cités intégralement dans le présent ouvrage, il est possible d’en extraire quelques passages pour accompagner cette présentation.

Et pour commencer, celui dans lequel Balius affirmait que la lutte armée qui se déclencha au moment du Pronunciamiento était, avant toute autre chose, l’aboutissement conscient du processus révolutionnaire en cours et non, comme le proclame la vérité officielle de la guerre civile, le simple effet d’un antifascisme spontané du peuple espagnol : « […] Dans les milieux antifascistes, on a défendu cette thèse : que, sans rébellion militaire, il n’y aurait pas eu de mouvement populaire armé. Ceci est faux. Il y a plus. Cette conception qui a été propagée jusque dans les milieux anarchistes, par certains camarades, nous a conduits à une mentalité contre-révolutionnaire. Nous, militants anarchistes qui en février 1936 nous rendions parfaitement compte de la grandiose marée sociale qui se mettait en marche à l’horizon espagnol, nous ne pouvions admettre que l’action ouvrière fût exclusivement interprétée comme réflexe défensif. Ce critère fut encore le nôtre lorsque les « Amigos de Durruti » en Espagne entreprirent, pendant qu’il en était temps encore, de redresser la situation dans le sens indiqué si magnifiquement par les journées de Juillet […] » (L’Espagne indomptée, été 1939)

Le 19 juillet 1936 fut effectivement bien plus qu’une défense de la République contre un coup d’État, pour un grand nombre de ceux qui, les armes à la main, vainquirent pour la première fois les militaires dans une partie de l’Espagne. C’était le moment décisif d’une révolution préparée de très longue date, menée par des foules d’individus résolus, à la combativité entraînée, aiguisée, animées par un horizon, un projet égalitaire et libertaire, concret et détaillé, possédant, du moins le croyaient-elles, une organisation forgée à cette fin.

C’est pourtant quelques jours après que commence la longue marche de la collaboration ; que les inépuisables « circonstances » commencèrent à servir de justifications à la transformation du projet révolutionnaire en un antifascisme restrictif ; que se met en place le processus qui changerait des « compañeros y compañeras » exerçant des responsabilités en dirigeants responsables, des « leaders naturels » en ministres, constituant ainsi progressivement à l’intérieur de la CNT-FAI une bureaucratie qui finalement remplira la fonction de toute bureaucratie : servir l’ordre et l’État. 

Comme l’a dit José Peirats, « personne ne peut minimiser l’importance des problèmes posés aux anarchistes le 20 juillet 1936 lorsqu’ils se virent avec la situation en main, sans savoir qu’en faire. Ce que nous leur reprochons n’est pas le renoncement à la dictature anarchiste, mais d’avoir opté pour la contre-révolution » (Rouge et Noir, 1967).

Le premier acte contre-révolutionnaire fut en l’occurrence de n’avoir mis en œuvre aucune consultation réelle pour savoir quel chemin prendre à partir de ce que voulaient et faisaient ces centaines de milliers d’anarcho-syndicalistes. Alors qu’alliés à beaucoup d’autres, ils agissaient en acteurs résolus de leur destin, collectivisant les entreprises, contrôlant les rues, organisant la vie au moyen d’une multitude de comités révolutionnaires, ils furent engagés dans une direction qui à ce moment-là n’était visiblement pas la leur. Dès lors toutes les grandes décisions furent prises sans qu’il y ait eu de réunions ni de discussions à l’intérieur des instances syndicales. Bien sûr les risques étaient grands mais ils étaient connus et c’est précisément ce dont il aurait fallu débattre à l’intérieur des multiples structures de la militancia et au-delà. C’était possible, et en Aragon par exemple sous la protection des colonnes anarchistes placées le long de la ligne de front, des milliers de villages se transformèrent en collectivités libertaires. Il y eut donc bien un « ir por el todo » mais à la base, pas à pas, sans théâtralité et c’est là toute la profondeur et la grandeur de la révolution espagnole.

C’est ce radical abandon des principes, des idées et même des comportements moraux par les élites libertaires que l’auteur étudie, analyse, dénonce. Il le fait à travers le prisme du groupement des « Amis de Durruti » constitué après la mort de Durruti, à la faveur des « débats » très agités qui accompagnèrent la résistance, voire le refus de la militarisation des milices, c’est-à-dire la recréation d’un appareil militaire classique en grande partie aux mains des staliniens. Ils mirent au centre de leur projet la défense et l’approfondissement des conquêtes révolutionnaires obtenues dans la chaleur du 19 juillet. Ils voyaient, bien sûr, comme premier et principal obstacle à cette « possibilité » la cristallisation d’une nomenklatura anarchiste : seul résultat palpable du « collaborationnisme ». Ils publièrent, légalement ou clandestinement, leur porte-voix : « […] Nous ne nous soucions pas de ce que font les gouvernants, quel que soit leur nom. Ce qui compte pour nous, c’est le comportement de nos hommes, de nos responsables et de nos dirigeants. Et ce comportement n’a été ni propre ni dévoué. Lequel d’entre eux par un geste exemplaire a renoncé au salaire de sa fonction et s’est contenté de percevoir le même salaire que ceux qui se battaient sur le front ? Lequel d’entre eux a renoncé à la pension touchée en tant que fonctionnaire mis à pied, vestige de l’ordre bourgeois ? Lequel d’entre eux a démissionné de son poste pour des raisons idéologiques ? […] » El Amigo del Pueblo, n° 12 du 12 août 1937.

Ils acquirent une certaine popularité car ils symbolisaient l’intégrité anarchiste mise à mal dans les cercles dirigeants. Ils furent évidemment présents dans le combat de rue et d’idées qui enflamma Barcelone en mai 37. Au-delà de la réponse à la provocation stalinienne, ils sentaient se rouvrir l’horizon du 19 juillet et ce, d’une manière encore plus nette ; il n’y avait plus que deux camps : « d’un côté de la barricade se battait la réaction, de l’autre c’étaient nous, les travailleurs, qui maintenions la lutte sans immixtion d’aucune sorte » (L’Espagne indomptée, été 1939). Mais voilà, les travailleurs n’avaient plus de délégués et leurs représentants – l’appareil CNT-FAI – appelèrent au cessez-le-feu, pis encore, au désarmement, livrant les vainqueurs à la féroce répression des vaincus, l’alliance stalino-républicaine. Pour parachever le cycle de ses renoncements, la CNT-FAI, qui tenait une bonne part de son prestige moral de n’avoir jamais fait cela, abandonna ce coup-ci les hommes et les femmes qui avaient combattu et les milliers de prisonniers antifascistes révolutionnaires qui allaient peupler les geôles de la République. Et c’est bien sûr au nom du réalisme que ses dirigeants de fait justifieront leurs positions ; ce même réalisme qui les amènera à perdre la révolution, la guerre et leur âme.

La paradoxale défaite de Mai marquera la fin de la révolution espagnole et l’auteur nous donne moult exemples des effets du déploiement unilatéral de la contre-révolution : très nombreuses arrestations et détentions (3000 en Catalogne), assassinats, disparitions, destructions des collectivités aragonaises…

Hommage à la révolution espagnole permet aussi de juger sur pièces le programme de sauvegarde révolutionnaire des « Amis de Durruti » dans lequel les partisans de l’anarchisme de gouvernement ne verront qu’un bolchevisme dictatorial, tandis que d’autres plus honnêtes, tel Prudhommeaux, estimeront qu’il n’est « ni bien original ni précis mais on y reconnaît certainement beaucoup plus nettement que dans les discours des ministres et ex-ministres le visage et les traits distinctifs de l’anarcho-syndicalisme espagnol ». Si ce programme comportait certains traits expéditifs, on doit les mesurer à l’aune de la sincère colère qui animait « Les Amis de Durruti » face au sabotage continuel des acquis révolutionnaires et en ces temps de grande pénurie, à l’indécent train de vie d’une pléthorique bureaucratie car, pour reprendre une dernière fois les propos de Balius : « si tous, solidairement, nous sommes coupables, il en est qui ont une charge particulièrement lourde de responsabilités. Ce sont les dirigeants de la CNT-FAI dont l’attitude réformiste en Juillet et surtout l’intervention contre-révolutionnaire en mai 37, ont barré la route à la classe ouvrière et porté le coup mortel à la révolution » (L’Espagne indomptée, été 1939).

La question n’est donc pas de spéculer sur les chances réelles qu’aurait eues la révolution libertaire espagnole d’aller plus loin mais de tirer les leçons sur la manière dont ceux qui s’étaient portés à sa tête l’ont fait perdre.

Ce fut en Europe, sans aucun doute, le plus beau combat en faveur de l’égalité et de la liberté durant la première phase d’industrialisation du monde mais les forces conjuguées du spectacle et de l’aménagement-destruction du territoire ont détruit la plupart des réalités du vivier populaire qui en façonnait l’esprit : quartiers, culture, savoir-faire, rêves d’un avenir à construire. La conscience prolétarienne, cette forme historique et déterminée de la conscience humaine, s’est dissoute au contact des foules solitaires et de l’extrême diversité des luttes particulières : le totalitarisme techno-industriel (stade actuel du capitalisme) n’a évidemment pas aboli les classes mais a massifié uniformément celle du plus grand nombre. Le moteur principal de cette histoire inhumaine semble être pour l’instant la lutte concurrentielle à l’intérieur de celle-ci pour ne pas se retrouver dans le camp des surnuméraires définitifs. Ceux pour qui la mégamachine n’assurera plus qu’au mérite – l’acceptation de la domestication – la stricte réponse aux besoins vitaux. Mais nos quelques protestations, craintes et colères n’y font rien, nous nous enfonçons dans les sombres temps d’une société du travail sans travail. Il nous faudrait déjà, pour en desserrer un peu le carcan, retrouver les solidarités actives, le besoin des autres qui, jadis, organisaient, quand il le fallait, la survie collective tout en nourrissant les luttes pour une vie plus vaste. 

C’est par ce détour dans le passé des pratiques et des idées que nous redécouvrirons le trésor caché des révolutions comme ces deux idées essentielles à la compréhension de l’action des « Amis de Durruti » et de la révolution espagnole en son entier : le sentiment de classe – la volonté égalitaire – et l’auto-organisation – le ferme refus de toute bureaucratie, de toutes formes de représentation qui ne soient pas strictement contrôlées et révocables à tout instant. Car, bien qu’elles aient subi toutes les défigurations provoquées par l’atomisation des êtres et les attaques permanentes de la spectaculaire industrie du faux-semblant, elles n’ont pas complètement disparu dans le désastre consumériste ; elles sont encore présentes, comme en témoigne, avec une certaine opiniâtreté, le mouvement subversif et plébéien des « Gilets jaunes ».

Avec ces deux seules idées on ne peut pas tout, mais sans elles on ne peut rien d’essentiel si l’on veut redonner un sens collectif et émancipateur au grand jeu de la nécessité et de la liberté.

 

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