Aurélien Berlan, postface à « Du satori à la Silicon Valley » de Theodore Roszak

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Aurélien Berlan

Postface à
Du satori à la Silicon Valley 

de Theodore Roszak
Éditions Libre, 2022

L’intérêt porté en France à l’œuvre de Theodore Roszak (1933-2011) est révélateur des vicissitudes de la critique du « système », c’est-à-dire de la société industrielle caractérisée par la synergie entre le capitalisme, l’État bureaucratique et la technoscience. Largement connu et traduit dans les années 1970, alors que la contestation de ces trois puissances sociales fait rage, il tombe dans l’oubli à partir des années 1980, avec la reprise en main néolibérale du monde et la canalisation sociale-démocrate de la critique sociale (1). Depuis quelques années, dans un contexte où l’accélération du désastre socio-écologique relance la critique radicale, il réémerge en tant que fondateur de l’écopsychologie (2). Ce prisme-là peut toutefois induire en erreur sur la pensée de l’essayiste et historien californien, tant l’écopsychologie, telle qu’elle est vendue dans les rayons « développement personnel » des librairies, conduit à dépolitiser l’écologie et à nourrir le greenwashing ambiant, à rebours des intentions de celui qui a forgé le terme (3). Ce faisant, Roszak voulait souligner que l’impasse socio-écologique dans laquelle nous nous enfonçons était le symptôme d’une profonde aliénation psychique, liée au primat de la vision scientiste et technocratique du monde (ce qu’il appelle la « conscience objective (4) »). En sortir suppose donc de libérer l’écologie des griffes des gestionnaires du « système-Terre » pour en saisir la portée subversive sur les plans social, culturel et spirituel. À la manière du groupe français Survivre et vivre (5), Roszak défend une critique de la modernité industrielle qui, loin de se cantonner à la dénonciation de la quête de profit, inclut une critique de la technoscience et de sa conception étriquée de la rationalité. L’écologie doit prendre la forme d’une contre-culture (autre notion qu’il a sinon forgée, du moins contribué à diffuser), à la fois contre l’establishment conservateur et ses critiques progressistes – qu’il s’agisse de la gauche classique ou de la « nouvelle gauche ». Et c’est à ce titre qu’il suscite à nouveau de l’intérêt, à l’heure où les invitations à « déserter » la Grande Armée du Progrès industriel et à combattre sa politique de la Terre brûlée se multiplient comme dans les années 1960 et 1970. En témoigne la nouvelle traduction en 2021 de son essai phare de 1969 sur la contre-culture américaine : Naissance d’une contre-culture.

Naissance d’une contre-culture n’est pas une enquête journalistique sur la contre-culture états-unienne, ni même une « histoire » de ce mouvement. D’un côté, c’est une interprétation à chaud de ce « phénomène de société » d’ampleur mondiale dans lequel Roszak voit l’émergence d’une nouvelle forme de conscience critique de la modernité industrielle. D’un autre côté, il s’agit d’un plaidoyer en faveur de cette critique radicale de l’« Âge de l’abondance », et d’une tentative pour en identifier les faiblesses dans l’espoir d’aider le mouvement à mûrir ou, du moins, à éviter certains écueils dans sa salutaire tentative de réorienter la culture occidentale vers un avenir moins mortifère que celui qui se dessinait au cours de la guerre froide. Roszak analyse la contre-culture dans son sens originel strict : la critique du mode de vie consumériste d’après-guerre telle qu’elle a été incarnée par les hippies et mouvements artistiques, philosophiques et religieux, notamment les écrivains de la Beat Generation (Kerouac, Allen Ginsberg, William Burroughs). Par la suite, on a donné à la notion un sens plus large, pour lui faire désigner l’ensemble des mouvements protestataires de cette époque, y compris la nouvelle gauche. Or, ce qui fait la force de la contre-culture selon Roszak, c’est sa critique de la vision scientifique et technocratique du monde avec laquelle les gauchistes européens, pas plus que la New Left, n’avaient réussi à rompre. Selon lui, leur adhésion à la vision du monde dominant l’Occident depuis Descartes fait que, malgré leur anticapitalisme proclamé, ils ne parviendront pas à détourner le Titanic capitaliste de sa course folle. De ce point de vue, la contre-culture états-unienne (au sens strict) représente à ses yeux une critique plus radicale et porteuse d’avenir, malgré ses défauts, que les diverses formes de gauchisme dominant la contre-culture (au sens large) européenne (6).

Du satori à la Silicon Valley est en quelque sorte un supplément à Naissance d’une contre-culture, écrit quinze ans plus tard (en 1985) et complété en 2000. Partant du constat que « l’esprit du temps » a changé à nouveau, Roszak se demande pourquoi, et quelle a pu être la contribution de la contre-culture à ce changement d’époque. Le virage des années 1980 est notamment caractérisé par l’essor des technologies de l’information et de la communication dans la Silicon Valley, juste à côté de ce bastion de la contre-culture qu’avait été San Francisco. La question se pose donc de savoir si la contre-culture a préparé ou contribué à l’avènement de la cyberculture. Suivant la thèse de son essai de 1969 selon laquelle la contre-culture constitue une réaction de rejet face au système industriel tel qu’il s’est développé au cours de la guerre froide, il note que ce rejet s’est accompagné de « la recherche d’une alternative, d’un monde postindustriel » (p. 17), c’est-à-dire d’un « scénario » pour surmonter les problèmes ou les maux associés au monde rejeté (le gaspillage, l’injustice, la violence, le productivisme, le consumérisme, l’aliénation, etc.). Or, depuis le xixe siècle, il existe deux grandes manières d’envisager le dépassement des maux du capitalisme.

Pour ceux que Roszak appelle les « réversionnaires », l’industrialisation est intrinsèquement désastreuse et il faut revenir à des formes artisanales, paysannes ou primitives d’assurer notre subsistance. Puisqu’on ne peut pas faire tourner la roue de l’histoire en sens inverse, je dirais plus précisément qu’il s’agit de renouer avec des techniques et des formes de production délaissées pour recréer des formes de vie moins nocives. De ce point de vue, le terme « réversionnaire » peut prêter à confusion et il vaut peut-être mieux parler des « romantiques » – d’après le sens que Löwy et Sayre donnent au romantisme (7) – par opposition aux modernistes ou aux futuristes. 

Pour ceux que Roszak appelle les « technophiles », l’industrialisation est en revanche un processus inexorable (« on n’arrête pas le progrès ») auquel il faut s’adapter pour le faire accoucher de ses potentialités positives. Car dans la mesure où il promet de résoudre un certain nombre de problèmes ancestraux comme la pénurie, il semble porteur de bénéfices immenses pour l’humanité, en dépit de ses effets négatifs immédiats. Autrement dit, le remède est dans le mal : développé à fond, le système industriel générera « son propre (et son meilleur) antidote » (p. 42). Il s’agit de l’opinion des marxistes et, plus généralement, des technocrates et des industriels soi-disant « philanthropes ». Réunir sous le terme « technophiles » tous ces partisans d’une conception « dialectique » du progrès industriel pose toutefois problème : si cela permet de souligner combien l’évolution technologique joue un rôle crucial dans le développement industriel du capitalisme, cela ne permet plus de distinguer les partisans d’une critique socialiste du capitalisme des béni-oui-oui de la Tech et du progrès industriel, ceux pour qui il n’y a pas de problèmes, ou si peu.

Selon cette analyse schématique des critiques suscitées par l’ère industrielle, grosso modo juste en dépit des réserves que j’ai émises sur la manière de qualifier les deux visions qui s’opposent, on est immédiatement tenté de ranger la contre-culture américaine dans la catégorie des réversionnaires, en raison de la figure bucolique du hippie et de son « funk principiel » (p. 29) : retour à la terre, tribalisme, mysticisme, rejet de la forme de vie établie dans tous ses aspects – y compris l’hygiène de base. Mais en réalité, le mouvement était bien plus ambigu que cette image à laquelle les médias ont tenté de le réduire pour le discréditer aux yeux du public, en le folklorisant et en jouant sur le dégoût que suscite en général la saleté (funk désigne à l’origine la puanteur corporelle). Dès le début des années 1960, la contre-culture était traversée par un « engouement pour certaines formes de technologie outrancières » (p. 30) dont un symptôme est la passion pour la science-fiction et ce qui va avec, la fascination pour la conquête spatiale (8). Par ailleurs, la contre-culture reste imprégnée d’un aspect central de l’esprit américain, selon Roszak : « l’ingéniosité yankee », c’est-à-dire l’esprit d’entreprise au sens de la passion pour le « faire », le dépassement des limites (l’attrait pour la « frontière »), l’innovation. Voilà ce qui va conduire la contre-culture à jouer un rôle dans l’émergence de l’industrie informatique.

La thèse de Roszak est au fond que la contre-culture ne rassemblait pas seulement des hippies réversionnaires, mais aussi des technophiles futuristes. Ou plutôt qu’elle était traversée par un curieux mélange, inédit et déroutant, entre ces deux imaginaires. Car il s’agissait moins de deux « ailes » bien distinctes, incarnées par des personnages opposés dans un débat interne, que de deux orientations qui se croisaient au sein du mouvement dans son ensemble, donnant lieu à un alliage improbable de modernisme et de primitivisme que Roszak résume par le slogan paradoxal : « En avant toute, vers le néolithique ! » En quelque sorte, on croyait alors que la technologie (l’artificiel par excellence) pourrait nous ramener à la nature – un motif qui sera au cœur d’innombrables publicités pour les outils numériques, comme celles montrant des ordinateurs dont le fond d’écran est le simple prolongement du magnifique paysage naturel dans lequel l’heureux propriétaire de cette machine peut enfin travailler, au lieu d’être enfermé dans la grisaille d’une technopole polluée… Curieuse bouillie « techno-primitiviste » que l’on retrouve aujourd’hui encore dans certaines figures de hackers anticapitalistes qui défendent à la fois une critique générale de la civilisation conduisant à l’adoption de formes de vie supposément plus primitives (nomades, végan, tribales, etc.) et le summum de la high-tech capitaliste (l’ordinateur personnel) comme outil indispensable à la vie, à l’organisation collective et au renversement du « système ».

Ce que montre Roszak, plus précisément, c’est que l’imaginaire technophile dominait largement l’esprit d’un certain nombre de ténors et de mentors de la contre-culture, comme Buckminster Fuller (le promoteur du dôme géodésique), Marshall McLuhan (et sa fameuse thèse selon laquelle le numérique allait réunir l’humanité dans un « village global »), Gérard O’Neill (défenseur, avant Elon Musk, de la colonisation de l’espace) ou encore Steward Brand – auquel l’historien Fred Turner a consacré un ouvrage qui complète bien la démonstration de Roszak. Ancien promoteur des Acid Test dans les années 1960, Brand est l’éditeur du Whole Earth Catalog, best-seller de la contre-culture (deux millions d’exemplaires vendus en trois ans) sur lequel Roszak revient à plusieurs reprises : catalogue d’outils intellectuels et matériels, il recense tout ce qui permet de mener une vie autonome dans un monde postindustriel, mais aussi la plupart des gadgets high-tech de l’époque – on y trouve pêle-mêle des articles sur la manière d’accoucher à domicile sans assistance médicale et sur la cybernétique. Fasciné par O’Neill, Brand plaça, en couverture de la première édition du Catalog, parue en 1968, une photographie de la planète Terre tout entière vue de l’espace (d’où le nom du catalogue), une photographie symptomatique des ambiguïtés du mouvement, entre aspiration écologiste et pacifiste et fascination pour la technologie et la conquête spatiale, en dépit de leur lien évident avec le saccage de la Terre et le complexe militaro-industriel. Entrepreneur culturel, Brand sera au cœur du développement de l’informatique. Très vite, il cherchera à discréditer la critique romantique du capitalisme au profit de la fuite en avant technologique : pour lui, la quête de l’autosuffisance est une « forme d’hystérie », « mais les ordinateurs, voilà un boulevard vers des royaumes au-delà de nos rêves les plus fous (9) ». Steve Jobs, le patron et fondateur d’Apple, est un autre bon exemple de la trajectoire menant de la contre-culture à la cyberculture. Ayant commencé sa vie d’adulte en hippie accoutré en Hare Krishna, il termine un de ses plus fameux discours, en 2005, en reprenant le message d’adieu imprimé au dos de l’édition de 1974 du Catalog : « Stay hungry. Stay foolish. » (Restez insatiables. Restez espiègles.)

Bien sûr, la « synthèse réversion-technophilie » était illusoire, pour une raison bien simple que Roszak mentionne en passant : la recherche et la production dans le domaine des high-tech supposent une organisation sociale et économique qui contredit les valeurs de la contre-culture, comme « la simplicité économique (small is beautiful), l’écologie, l’épanouissement spirituel, la démocratie participative » (p. 45). Contrairement à ce que prétendait Brand, le PC n’est pas « un LSD d’un genre nouveau (10) », mais une machine de bureau dont le développement est lié, comme la plupart des technologies, à des préoccupations militaires, mais aussi à des problèmes de gestion des masses (de marchandises, de capitaux, de travailleurs, de clients, etc.) dans les sociétés industrielles (11). Et ce pur produit de l’industrialisation technocratique a permis de relancer et d’accélérer encore ce processus. Rien d’étonnant, donc, à ce que le « rêve synthétique » ait fini par s’effondrer, laissant la place à la vision « cyberpunk » d’un monde high-tech, mais désespérant, dominé par de gigantesques entreprises techno-capitalistes au pouvoir totalitaire. Ce ne sont ni les réversionnaires ni les technophiles qui l’ont finalement emporté, mais ceux que Roszak appelle, sur le modèle des desperados dans les westerns, les corporados : les mercenaires sans foi ni loi qui se mettent au service des firmes de la Tech (p. 73).

Il me semble possible de prolonger les réflexions de Roszak en tirant un fil qui parcourt tout son essai, mais que lui-même n’a pas mis en évidence. Ce fil, c’est l’aspiration à la liberté qui est au cœur du mouvement contre-culturel. À lire l’essai de Roszak au prisme de l’histoire des ambiguïtés qui minent la conception occidentale de la liberté, telle que je l’ai esquissée dans Terre et liberté (12), on réalise que la contre-culture nous en fournit une bonne illustration. D’un côté, les hippies qui désertaient le monde industriel et le mode de vie de salarié-consommateur-électeur renouaient avec la vieille conception populaire de l’autonomie comme aspiration à assurer soi-même sa subsistance afin de ne plus dépendre du système industriel. Mais d’un autre côté, la contre-culture était traversée par l’aspiration à la délivrance qui en est l’exact opposé : non pas prendre en charge ses propres besoins pour assumer notre condition terrestre, mais être déchargé des tâches pénibles du quotidien et plus généralement des aspects négatifs de la vie sur terre. Cette aspiration est au cœur de la fascination que le capitalisme industriel exerce depuis ses débuts, même et surtout chez ses critiques de gauche les plus virulents, et explique en partie son succès universel. C’est aussi cette thèse que Roszak défend implicitement à propos de la révolution industrielle liée au numérique. En tout cas, elle est inscrite dans le titre de son essai, étant donné que satori est le nom donné à l’idée de délivrance, qui traverse toute l’histoire des religions, dans le bouddhisme zen (13). Sous la plume de Roszak, il s’agit d’une métonymie de la quête de délivrance spirituelle, puisqu’il savait bien que la contre-culture états-unienne était un melting-pot de traditions spirituelles, mâtiné de cybernétique, et ayant abouti au New Age (14). Autrement dit, on peut expliciter le titre de son essai ainsi : « De la quête spirituelle de délivrance au technocapitalisme numérique ». Car cette quête est un des éléments qui relient la contre-culture à la Tech.

En effet, la fascination qu’exercent le numérique en particulier et la technologie en général tient à ce qu’ils promettent, depuis ces fondateurs de la technoscience moderne que sont Descartes et Bacon, de délivrer les humains des tâches pénibles et des aspects négatifs de la condition humaine – c’est-à-dire de réaliser le paradis perdu sur terre (15). Ce lien entre délivrance et technologie ressort nettement dans le chapitre sur les geeks et les zombies, c’est-à-dire sur les débuts du transhumanisme devenue l’idéologie même de la Tech. Roszak y montre comment l’ordinateur est l’héritier de la soif gnostique de « transcender la chair ». Or, la gnose est aussi, comme le satori, une promesse de délivrance par la connaissance – une délivrance réservée à une élite d’initiés ou d’élus. Le transhumanisme prétend en effet nous délivrer de ces « tares » de la condition humaine que sont la souffrance, l’impermanence (la mort) et l’imperfection, mais par des moyens technologiques et non spirituels – la délivrance aura donc lieu ici-bas, et non dans l’au-delà.

En outre, dans la contre-culture états-unienne, la quête de délivrance est présente à la fois sous sa forme spirituelle et sous sa forme matérielle. Si elle vise en général le dépassement des maux de la condition humaine, le mal le plus simple à surmonter a toujours été celui associé aux nécessités matérielles de la vie quotidienne. Mais il n’y a que deux manières de se débarrasser des tâches de subsistance pénibles et routinières : soit les faire faire par d’autres personnes qui se retrouvent en position d’esclaves, de serfs, de serviteurs ou d’ouvriers, ce qui est incompatible avec l’idée de liberté pour tous, soit les faire faire par des robots. Telle est, à mes yeux, l’origine de la fascination occidentale pour la technologie : elle est le seul moyen d’apporter à tous, du moins en théorie, la délivrance des tâches fastidieuses – mais en théorie seulement, car en pratique, on ne peut pas tout robotiser et il faut toujours, en bout de chaîne (dans les mines, les plantations, les usines), des gens asservis aux labeurs les plus durs. Cette aspiration à la délivrance de la nécessité, sous ses deux formes du besoin et du travail nécessaire pour y faire face, parcourt toute la contre-culture dans l’idée de profiter de l’abondance industrielle (d’en détourner les produits de manière non marchande, comme les Diggers de San Francisco), et dans l’idée de dépasser le travail. Elle apparaît notamment dans le poème visionnaire cité par Roszak qui évoque à la fois l’écologie cybernétique de Bruno Latour, où « mammifères et ordinateurs [les non-humains] vivent ensemble dans une harmonie mutuellement programmée », et le capitalisme des Gafam où, « libérés de nos labeurs […], nous sommes tous surveillés par des machines à la grâce pleine d’amour » (p. 47).

Enfin, la question de la délivrance traverse aussi la contre-culture d’une autre manière, qui croise singulièrement les formes spirituelle et industrielle de délivrance : celle des « paradis artificiels ». Car le LSD est un moyen technologique de délivrance pseudo-spirituelle, une voie pour s’évader des contraintes du quotidien et accéder au même sentiment que procure le satori : celui de dépasser les limitations de l’existence ordinaire. La prise de drogue associée à la musique amplifiée et aux jeux de lumière constitue ainsi, comme le dit Roszak, un « raccourci vers le satori », au sens d’une technologie de délivrance permettant de faire l’économie du long travail spirituel que les sagesses religieuses assignent à leurs adeptes en vue de leur faire atteindre l’éveil ou l’illumination. Au cœur de la contre-culture, il y a ainsi la promesse de la délivrance spirituelle sans effort spirituel – la technologie délivrant non seulement du labeur physique, mais aussi du travail sur soi.

Dans l’aspiration à la liberté dont témoigne la contre-culture, il y avait ainsi un mélange d’aspiration à l’autonomie conduisant à la remise en cause du système industriel et de quête de délivrance alimentant la fuite en avant technologique. Cette confusion a sans doute joué un rôle dans la pente ayant mené de la critique de la technocratie au techno-totalitarisme en marche depuis les années 1980. Le comprendre est d’autant plus important à notre époque où le désir de désertion se diffuse à nouveau, car cela permet d’identifier un écueil à ne pas reproduire. Toutefois, il serait réducteur de penser que c’est l’aspiration contre-culturelle à la délivrance qui a engendré la Silicon Valley. Les idées peuvent sans doute jouer un rôle dans l’histoire, mais il est rarement déterminant. En réalité, la Silicon Valley était en germe depuis la Seconde Guerre mondiale, via le complexe militaro-industriel implanté en Californie. La généalogie de l’ordinateur, si elle passe par la contre-culture, ne s’y résume pas. Ce n’est pas la contre-culture qui a accouché de la Silicon Valley : tout au plus peut-on dire que l’aspiration à la délivrance traversant la contre-culture (à l’origine une révolte contre la technocratie) l’a paradoxalement amenée à favoriser le développement de la technocratie par le biais des outils numériques. C’est ainsi que la critique a été mise au service de ce qu’elle critiquait, un peu comme la fascination des marxistes pour le développement des forces productives les a conduits, en Russie comme en Chine, à préparer le terrain au capitalisme en éradiquant les formes traditionnelles d’organisation de la subsistance (16).

On comprend dès lors l’importance d’une critique radicale de la technologie pour ne pas nourrir bien malgré nous le « développement » auquel nous prétendons nous opposer. C’est-à-dire d’une critique qui ne tombe ni dans le piège d’une dénonciation en bloc de « la technique » – comme si l’animal humain n’avait pas toujours, bien plus que la plupart des animaux, inventé des techniques et utilisé des outils –, ni dans l’erreur d’une critique morale considérant que « l’outil n’est pas le problème, tout dépend l’usage » – comme si les outils n’avaient pas, quel que soit l’usage qu’on en ait, des impacts liés à leur consistance propre. Une critique radicale suppose donc une analyse des outils qui tienne compte de toutes leurs conditions de production et de leurs divers impacts (sociaux, politiques, écologiques, etc.), et reconnaisse que les technologies (c’est-à-dire les outils mis au point depuis l’ère industrielle) sont difficilement séparables d’une organisation sociale démesurée et démesurément nocive.

Telle est la leçon que l’on peut tirer de l’essai de Roszak. Mais il faut reconnaître que Roszak est sur ce point très ambigu, à l’image de cette contre-culture avec laquelle il sympathise. D’un côté, toute son analyse de la manière dont le Flower Power a finalement joué le jeu du Microsoft Power nous invite à cette critique radicale (qui va à la racine des problèmes) de la technologie, dont il formule le principe quand il montre pourquoi la « synthèse réversion-technophilie » était intenable : « Il me semble qu’il existe une hostilité insurmontable entre la technologie à grande échelle sur laquelle reposent l’industrie informatique et les valeurs traditionnelles que la contre-culture voulait sauver » (p.  59). Mais d’un autre côté, il succombe à une critique morale superficielle à la fin de son essai quand il évoque, sans en pointer la naïveté, certains thèmes de la contre-culture : « La science dévoyée, l’abus de richesse et de pouvoir, la technologie entre de mauvaises mains » (p . 80) – comme si la richesse et le pouvoir n’entraînaient pas des abus, comme si la technoscience était bonne ou neutre en elle-même. Dans ce passage, Roszak ne prend certes pas à son compte ces thématiques. Mais dans son essai The Cult of Information paru en 1986, un chapitre est intitulé « Entre de mauvaises mains », et dans l’introduction rédigée pour la seconde édition de cet ouvrage en 1994, il précise bien : « À cet égard, je me considère comme l’allié de tous les étudiants et utilisateurs sérieux des technologies de l’information qui ont une vision raisonnablement équilibrée de ce que les ordinateurs peuvent et ne peuvent pas faire, devraient et ne devraient pas faire. Beaucoup de ceux qui ont lu la première édition de The Cult of Information ont compris que le livre, loin d’être un rejet en bloc de la haute technologie, cherchait à faire la distinction entre les bons et les mauvais usages des ordinateurs. » Prenons l’exemple d’Internet, pour illustrer ce que néglige cette critique morale convenue des technologies : il y a certainement de bons et de mauvais usages du réseau, mais tous supposent la même infrastructure de production et de connexion énergivore et polluante, et la même organisation sociale basée sur la hiérarchisation des humains et la parcellisation des tâches. La question reste donc : quel type d’outil est compatible avec le monde dans lequel nous voulons vivre ? Et si nous voulons vivre dans un monde juste, soutenable et libre, est-ce compatible avec le gigantisme et la prédation écologique que suppose l’industrie informatique ?

Aurélien Berlan, juillet 2022

Aurélien Berlan est docteur en philosophie. Après sa thèse et son habilitation à diriger des recherches, et pour être en cohérence avec la pensée qu’il développe, le philosophe en quête d’autonomie a choisi de s’installer dans le Tarn où il cultive terres et amitiés. Parce qu’il faut bien gagner un peu d’argent, il fait des traductions et donne des cours à l’Université de Toulouse. 

Notes et références

1. Trois essais traduits entre 1970 et 1980 : Vers une contre-culture (1970), Où finit le désert (1973) et Homme-Planète (1980). Il faudra attendre 2011 pour qu’un nouvel essai de Roszak soit traduit en français.

2. Mohammed Taleb, Théodore Roszak, vers une écopsychologie libératrice, Le Passager clandestin, 2015.

3. Voir Aude Vidal, « Ecopsychologie. Simple développement personnel ou combat culturel ? », dans Aurélien Berlan, Guillaume Carbout et Laure Teulières (dir.), Greenwashing. Manuel pour dépolluer le débat public. Seuil, 2022.

4. Voir Théodore Roszak, Naissance d’une contre-culture, chap. vii, La Lenteur, 2021.

5. « Survivre », renommé ensuite « Survivre et vivre », était un groupe politique fondé le 27 juillet 1970 à Montréal par Claude Chevalley, Alexandre Grothendieck et Pierre Samuel, tous trois mathématiciens reconnus. Le groupe est très influencé par le mouvement hippie américain, le pacifisme et l’écologie. D’août 1970 à juin 1975, il publie la revue Survivre… et vivre. Son but, comme l’explique Alexandre Grothendieck, est « la lutte pour la survie de l’espèce humaine, et même de la vie tout court, menacée par le déséquilibre écologique croissant causé par une utilisation indiscriminée de la science et de la technologie et par des mécanismes sociaux suicidaires, et menacée également par des conflits militaires liés à la prolifération des appareils militaires et des industries d’armement ». Voir, coordonné par Céline Pessis, Survivre et vivre : Critique de la science, naissance de l’écologie. Éditions L’échappée, 2014. (NdE)

6. Voir Théodore Roszak, Naissance d’une contre-culture, op. cit. Introduction à l’édition de 1995.

7. Voir Michaël Löwy et Robert Sayre, Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité, Payot, 1992.

8. Un bon exemple en est le succès du livre de Robert Heinlein, En terre étrangère, de 1961, qui constitue une satire de la société états-unienne vue à travers le regard extérieur du héros, fils d’astronaute ayant grandi sur la planète Mars (en 1975 sortait la sixième réédition).

9. Voir Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique : de la contre-culture à la cyberculture, Steward Brand, un homme d’influence, Caen, C&F éditions, 2012, ainsi que la recension de Florent Gouget, « Des Souris et des Hippies », dans L’Inventaire, n° 2, 2015, p. 70-87.

10. Cité par Celia Izoard, « L’utopie des technopoles radieuses. D’où vient-elle, où nous mène-t-elle ? », dans Z. Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, n° 9 (Toulouse), 2015-2016, p. 4-9. C’est un lieu commun dans l’idéologie fumeuse du numérique. Un autre gourou de la contre-culture, Timothy Leary, avait déclaré : « le PC est le LSD des années 1990 ».

11. Voir Groupe Marcuse, La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, La Lenteur, 2013.

12. Aurélien Berlan, Terre et liberté – La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, La Lenteur, 2021.

13. Voir Georges Hélal : « Le satori dans le bouddhisme zen et la rationalité », Laval théologique et philosophique, vol. 47, n° 2, 1991, p. 203-213. Selon Hélal, le satori, qui signifie éveil, désigne la libération intérieure qui est suivie d’un « sentiment de délivrance complète ou de repos complet, le sentiment d’être parvenu à destination, d’être arrivé chez soi ». C’est une « libération de la finitude ».

14. Sur les liens entre contre-culture, New Age et cyberculture, voir Marie-Jeanne Ferreux, « Le New-Age », Socio-anthropologie, n° 10, 2001, mis en ligne le 13 janvier 2003, consulté le 24 juillet 2022.

15. Voir Aurélien Berlan, Terre et Liberté, op. cit., chap. 2.

16. Voir par exemple Chantal de Crisenoy, Lénine face aux moujiks, La Lenteur, 2017.

Theodore Roszak
Du satori à la Silicon Valley 

traduit par Nicolas Casaux
Éditions Libre, 2022

couv satori

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1 commentaire

  1. Debra

     /  16 octobre 2022

    C’est très intéressant, tout ça.
    Je n’ai lu qu’un livre de Roszak : « Où finit le désert », traduction française de « Where the Wasteland ends ». A l’époque, dans les années 2000, c’était un livre qui m’avait beaucoup marqué, surtout en raison du style prophétique de Roszak, qui n’était pas pour me déplaire. Le livre n’est pas récent, et le style de Roszak a pu évoluer par la suite, vers la fin.
    Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce que Freud a mis en lumière en opposant « pulsion de vie » (Eros) et « pulsion de mort » (Thanatos). Bien plus d’encre a coulé sur le concept de « pulsion de mort » que sur « la pulsion de vie ». Dans l’ensemble, elle a été confondue avec la destruction, ce qui est fort dommage, car en regardant bien, on peut voir que Freud avait saisi les résistances qui s’érigeaient contre une certaine conception de la conscience humaine qui nous a donné le positivisme scientifique, et sa théorie de la conscience… volontaire, dirigiste, active. Freud avait compris que cette théorie de la conscience laissait dans l’ombre bien des aspects de la conscience humaine… non volontaire, qui étaient pourtant essentiels et… très actifs dans la vie de l’Homme. Pire, cette théorie a rejeté ces résistances dans le zone de non-droit du négatif, perçu comme forcément mauvais.
    Toute l’oeuvre de Freud (et non pas Jung ; ils ne sont pas sur le même plan) est une résistance à la volonté farouche de réduire l’Homme à ce que ce dernier parvient à voir de lui-même… de face, et en pleine lumière. En sachant qu’on n’a pas besoin d’être Einstein pour s’apercevoir que l’autre (et soi) n’est pas QUE ce qui est visible de face et en pleine lumière, ce qui suscite une volonté d’emprise très.. jouissive, volonté d’emprise d’autant plus terrible que le sentiment que quelque chose… échappe est une blessure réelle. Quiconque a jamais joué avec un chat et un bout de ficelle peut voir à quel point le fait que la ficelle se dérobe pousse l’animal à poser les griffes pour l’immobiliser. Instinct (inéluctable) ? de chasse ?
    Mille fois oui à la délivrance mais la délivrance… de quoi ? sinon le poids d’être réduit à une conscience volontaire, dirigiste, active, une conscience… EXECUTIVE ?
    Le mot « executif » est très ambiguë ». S’il est en rapport avec l’accomplissement, la réalisation d’une action, il est présenté comme le fait de « suivre »… et, au 18ème siècle, « qui exerce le pouvoir de mise en oeuvre des lois ». (Robert Historique de la Langue Française p. 1359) La pulsion de mort au sens freudien consiste à s’esquiver à cette conscience là, et à en être délivré… dans les actes manqués, les lapsus, le sommeil, les symptômes, par exemple.
    Pour l’aspiration à être délivré d’une existence ras-les-pâquerettes, n’est-ce pas une des prémices de la civilisation elle-même ? Que l’Homme se doit de mener une vie qui le distingue de l’ordinaire de l’animal qu’il voit autour de lui ? Dans la mesure où nous assumons que la vie de l’animal est réduite à des activités machinales liées à sa subsistance, dans la mesure où nous sommes incapables d’imaginer qu’un animal puisse… jouer, à partir de rien, à partir de ce qu’il est dans le monde, sans avoir un jeu de société avec des règles, ou un jouet, ou un instrument, l’Homme pour assurer sa différence à ses propres yeux, n’est-il pas obligé de se délivrer de ce qu’il voit comme étant la condition… de l’animal ?
    Nous parlons d’esclaves sans connaissance de ce qu’est l’esclavage, surtout de ce qu’il a été dans le monde antique, par exemple, mais fantasmons-nous d’esclavage d’humains, ou de la condition de l’animal ?
    Enfin, un petit mot pour un vieux livre que je lis en ce moment : « Une société sans école » d’Ivan Illich. Ce dernier montre en quoi l’institution de l’école est le moteur de la société de consommation, qui appelle l’industrialisation comme corrélat. Illich est très radical dans ce livre. Cela vaut le détour. En effet, le système éducatif moderne fait de l’enfant… un consommateur de connaissances. Une fois créé un consommateur de connaissances, le pli est pris pour consommer.. tout le reste.

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