Freddy Gomez, « Retour sur un désert amplifié »

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Freddy Gomez
Retour sur un désert amplifié

Mis en ligne sur A contretemps le 13 septembre 2021

Qu’est-ce qui fait qu’un livre marque une époque ? Sans doute sa capacité à se saisir, dans une période de confusion intellectuelle sans limites, du corpus idéologique qui l’inspire et qui, par une de ces ruses que la raison affecte, est devenu quasi dominant dans le monde de « la culture », et d’en analyser, dans une perspective clairement émancipatrice, les effets délétères. Avec la ferme intention de démontrer l’absolu néant de ce simulacre de pensée subversive que représente la philosophie de la déconstruction, Renaud Garcia, philosophe lui-même, s’est attelé à cette tâche risquée, en 2015, en nous livrant son Désert de la critique, ouvrage qui avait eu les faveurs d’une longue et laudative recension sur notre site.

Six ans après, les vaillants soutiers de L’Échappée, son éditeur, remettent le couvert en ressortant l’opus de Renaud Garcia en poche (1) dans une édition augmentée d’une longue préface de 60 pages – « De l’esprit de parti » – où l’auteur revient sur « les aléas de la réception » souvent houleuse de son livre, mais plus encore s’attache à témoigner en quoi, depuis, le désert a progressé. C’est cette préface, et elle seule, qui fera ici l’objet de ce retour critique, étant entendu que, pour le reste, c’est-à-dire le livre à proprement parler, notre opinion n’ayant pas changé, nous renvoyons le lecteur à ce que nous en disions lors de sa première édition (2).

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« Sans jamais se départir de son calme – écrivions-nous en 2015 en conclusion de cette recension –, un calme qu’on sent parfois bouillir sous sa plume maîtrisée, Renaud Garcia questionne, dans cet indispensable Désert de la critique qui deviendra classique, le paradoxe qui veut que, cartographiées comme radicales ou subversives par les experts de l’industrie culturelle dominante, les théories de la déconstruction se révèlent non seulement inopérantes – et même désarmantes au propre sens du terme – pour comprendre le monde tel qu’il s’effondre, mais participent, dans tous les champs qu’elles investissent, de cette marche vers le chaos que la folie capitaliste porte en elle comme la nuée porte l’orage. » Ce calme, qu’on retrouve dans chaque production – même objectivement polémique – de Renaud Garcia (3) est sa marque de fabrique. Il tient son cap sans jamais forcer le trait. Pour le Désert, nous apprend-il dans cette préface à sa réédition, « l’exercice cohérent de la critique » impliquait, « en concertation avec l’éditeur », de « contenir la veine pamphlétaire, comme on retient la crue d’un fleuve, et s’attaquer pied à pied, avec érudition si besoin, aux théories amphigouriques de la déconstruction et leurs décantations dans le milieu militant » (p. 9). Pari de la mesure tenu donc, mais sans le moindre effet sur le « parti déconstructeur », qui, toutes tendances confondues, vit dans la démonstration de Renaud Garcia la marque infamante du sanglot de l’homme blanc, colonialiste, hétérosexuel et forcément réactionnaire. Sainte Inquisition des temps postmodernes, il le voua, en certaine chaire académique, aux gémonies de la studieuse jeunesse qu’il façonne et, ce qui est plus troublant, l’accusa, en certain milieu « libertaire » déconstruit, d’amabilités diverses sur le « confusionnisme » de ses thèses, objectivement récupérables, aux dires des subtils postanarchistes, par la droite extrême. De quoi perdre patience, en somme, même quand, comme Renaud Garcia, on en fait vertu.

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Le constat, il l’énonce ainsi : « Plus rien à espérer. Et puisque la ligne de fuite émancipatrice au service des dominés, théorisée depuis les années 1970 par les penseurs fondateurs, s’est retournée en une courbe folle où s’imposent, chez les militants et leurs porte-voix universitaires, la volonté obsessionnelle de régenter la vie des autres, on peut se permettre d’être offensif » (p. 9). Il y aurait motif à nuancer, non sur le passage à l’offensive – que Renaud Garcia opère nettement dans cette préface, ce qui nous ravit –, mais sur la généalogie qu’il semble induire. Car, même si les nouveaux chiens de garde de la post-pensée en ont fait leurs gourous, on imagine mal, en vérité, que Foucault, Deleuze, Guattari et quelques autres aient pu se reconnaître dans l’esprit outrancièrement policier qui inspire leur descendance. Toute filiation, c’est bien connu, accouche de mutations qui, elles-mêmes, génèrent des monstres. De la même façon que l’autoritaire Marx n’était ni Lénine – et encore moins Staline, Mao ou Pol-Pot –, Lagasnerie n’est pas davantage Foucault que Bouteldja n’est Fanon. Les dérives des déconstructeurs en charge de la police de la pensée de cette basse époque sont à l’image de leurs pauvres constructions conceptuelles. Un rien qui fait du buzz. Ce qui n’empêche pas les petits marquis du déconstructionnisme de détruire ou de salir des réputations, mais sans autre effet que de démontrer que leurs talents sont aussi limités que l’époque qui les a accouchés et les faiseurs d’opinion qui les promeuvent. Et, pour le cas, il suffit de très peu pour s’en rendre compte : un quart d’heure passé à lire Libé (en ligne) et un autre à écouter France-Culture (en podcast) suffiront à illustrer n’importe quel être normalement pensant sur le niveau d’indigence que recouvrent la « problématisation » déconstructionniste et sa manie du jugement en tout domaine. Sans autre logique que celle qui les porte naturellement à l’illogisme, leurs discours auraient sans doute fait mourir de rire leurs anciens maîtres qui, pour n’être eux-mêmes pas toujours logiques, avaient au moins le sens du relatif… et du ridicule.

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On comprend, cela dit, que Renaud Garcia, qui est monté au front et en est sorti cabossé, remette le couvert en changeant d’optique. Oui, l’offensive est nécessaire, y compris nominative, comme il le fait dans sa dénonciation de l’imposture. Mais à la condition d’élargir le prisme, comme il le fait aussi, à l’analyse fouillée de ce qui, du « décolonialisme en chaire » au « woke business », participe d’une idéologie habile à « compartimenter la réalité et les individus, comme le dit Renaud Garcia, en de nouveaux terrains d’étude des rapports de “domination” » (p. 42).

Directement issu du traçage universitaire à l’américaine où les humanités ont éclaté depuis belle lurette en « Black, Whiteness, Transgender, Disability, Animal, Fat Studies » et un long et cætera, cet agencement culturaliste cadencé au rythme de la traque effrénée des « discriminations » ou « des offenses insidieuses à nos identités ressenties » (p. 42) participe, intersectionnalisées ou pas, d’une parfaite dissolution des conditions réelles de l’exploitation de classe, et plus généralement de la réalité matérielle de l’oppression sociale. Au mieux, on intégrera le mépris de classe à l’une des catégories de l’agencement pour l’étudier comme « représentation », selon qu’on soit Noir, Blanc, transgenre, handicapé, gros – et pourquoi pas viandard ou végan.

Si ce dispositif de déconstruction générale des anciens repères de compréhension du monde a été, pour l’essentiel, l’affaire d’une nouvelle génération d’universitaires en quête d’honneurs et avides de conquérir l’institution, il n’a pu prospérer que sur un vide d’histoire résultant d’un cumul de défaites sociales de grande ampleur, celles qui ont jalonné la sombre époque du basculement néo-libéral vers un capitalisme total affairé à marchandiser toutes les sphères du vivant. C’est évidemment dans cette perspective qu’il faut comprendre son émergence et sa conquête, pan par pan, de la sphère normative des consciences qui constitue la superstructure nécessaire à l’acquiescement au système général d’exploitation et de domination. Autrement dit, entrée par effraction dans le système de légitimation du savoir en place et sur des bases supposément émancipatrices, la déconstruction postfoucaldienne et sa volonté affichée d’arasement du « vieux monde » (issu des Lumières) sont entrées en écho – tout comme l’imaginaire désirant de 68 sur un autre plan – avec le « nouvel esprit du capitalisme » et sa volonté d’en finir avec les conquis d’une classe ouvrière affaiblie, mais pas encore terrassée. C’est de là qu’il faut partir pour comprendre en quoi son idéologie du néant et ses dispositifs de fabrication de nouvelles normativités étaient en parfaite adéquation avec ce temps des défaites où toute défense d’anciennes conquêtes ouvrières se voyait taxée d’archaïsme. Dans sa version « post », le modernisme, porté par les mêmes vents que le vaisseau Capital, voguait déjà, armé de concepts abscons, vers « les eaux glacées du calcul égoïste », le sien : la mise au rancart de tout ce qui pourrait contrarier son triomphe. La traversée fut longue, une quarantaine d’années, mais le résultat est là : qui n’est pas de la bande aujourd’hui a peu de chances de vivre, dans l’institution, des prébendes de la subversion. Comme l’Américaine très postmo Robin diAngelo qui, nous dit Renaud Garcia, en plus d’avoir promu le vaseux concept de « fragilité blanche » très en vogue après le mouvement Black Lives Matter, émarge sans ciller, en tant que sociologue et consultante, chez Amazon, Nike, Goldman Sachs, CVS, Facebook, American Express et Netflix en l’assumant le plus simplement du monde : « J’évite de faire la critique du capitalisme. Je ne suis pas obligée de donner aux gens des raisons de me congédier » (p. 43). CQFD.

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Du côté des milieux militants ou apparentés, le ralliement à cette illimitation du vide est si général que, s’il convient toujours, comme disait Marx, « de rendre la honte encore plus honteuse en la livrant à la publicité », Renaud Garcia a raison de douter que cette saine méthode soit de quelque effet pour que les choses changent. Après tout, le gauchisme culturel qui leur sert de boussole s’est depuis longtemps défait de son apparentement à la cause de l’émancipation sociale pour ne se consacrer qu’à la lutte contre « les dominations».

Dans une lettre du 21 avril 1993 à Michel Bounan, citée par Renaud Garcia, qui visait les « moutons de l’intelligentsia » de son temps, mais dont le jugement s’applique parfaitement à qui nous visons, Debord leur reprochait déjà de ne « [connaître] plus que trois crimes, à l’exclusion de tout le reste : racisme, anti-modernisme et homophobie ». On en est toujours là, mais en pire, comme l’atteste le progrès foudroyant de l’écriture dite inclusive dans les libelles de la tribu, la police de la pensée qui y règne à tous les étages et les envolées compassionnelles dont elle est capable pour minimiser les effets néfastes sur des esprits dérangés d’une « religion des pauvres » (devinez laquelle ?). Quant aux « libertaires » déconstruits que Garcia taquine, on dira qu’il le fait avec trop d’élégance tant nous paraît crasse leur bêtise et, pour le coup, authentiquement honteuse, quand on se dit du camp de l’anti-pouvoir, leur « pseudomorphose » (4) valant allégeance aux pires aberrations de cette idéologie de déconstruction des liens sociaux et historiques d’où naquirent toutes les anciennes luttes de la communauté humaine pour l’émancipation.

*

On peut admettre, avec Renaud Garcia, la thèse d’une amplification, depuis la première édition de son livre, des effets déstructurants, voire destructeurs, des théories de l’anéantissement du sujet. Comme le réchauffement climatique, le « désert de la critique » – c’est constatable comme une courbe du GIEC – a effectivement prospéré, mais rien n’indique, plutôt le contraire, que la déconstruction ait anéanti autre chose que la classe intellectuelle elle-même et ses pavloviens affidés qui s’y sont ralliés comme d’autres virent, en une autre époque, dans le marxisme le plus dogmatique qui fût, la vérité indépassable de leur temps. L’esprit d’une époque résiste mal au passage du temps, surtout quand, comme les nôtres, ils sont troublés.

Ainsi, dans la continuité de ce qui précède, et comme corollaire de fin, on ne peut s’empêcher, tant elles visent juste, de citer les deux allusions que Renaud Garcia consacre, dans cette préface, au « soulèvement des Gilets jaunes, ce coup de tonnerre dans la grisaille technocratique de la Macronie, qui a remis sur le devant de la scène les exigences de la démocratie radicale, au prix d’une répression inédite et sous les quolibets des experts en militance, anarchistes compris » (p. 6). Et plus loin, cette autre : « Il devient téméraire d’affirmer que derrière chaque masque sociologique se tient un être humain. Cela, les Gilets jaunes l’ont pourtant rappelé à qui a bien voulu les fréquenter ou dériver avec eux, entre 2018 et 2019. Les grilles d’analyse idéologiques, les insinuations sur les intentions d’autrui, les préventions sur le point de vue “situé”, la défense jalouse de son “identité”, tout est passé par-dessus bord pour un temps, parce que tous, femmes – très présentes dans le mouvement – comme hommes, se situaient “en bas”. On voit pourquoi les déconstructeurs et professionnels de la radicalité en chaire n’y ont rien saisi au départ, quand ils ne se sont pas simplement pincé le nez face à ces hordes aux discours “douteux” et “nauséabonds”. C’est qu’il aurait fallu ressentir que la tunique jaune une fois revêtue, faisait entrer dans un nouvel espace symbolique où, comme l’a écrit Sébastien Navarro, ex-plume de CQFD dans son récit Péage Sud (5), “à chaque pas vers eux, [on] se quitte un peu plus pour devenir eux” » (pp. 48-49).

Au fond, la vérité de ce temps est là, et pourrait s’énoncer ainsi : le capitalisme technologique produit un crime sensible permanent en asséchant d’abord nos forêts imaginaires avant de raser l’Amazonie. L’indiscutable apport du mouvement des Gilets jaunes fut, dans le désert de la critique de ce temps, d’avoir renoué avec l’activité « pratiquement critique », celle qui définissait, pour Marx, « le moment révolutionnaire ». Ainsi, partant du double postulat que l’exercice de l’émancipation libère toujours une parole inouïe et qu’il n’y a de réelle transformation de la conscience que dans un mouvement pratique d’auto-émancipation, la phase historique qu’il a ouverte peut être pensée comme discontinuité radicale et comme création d’un temps commun fondant un monde commun.

C’est pourquoi, comme Renaud Garcia, il nous faut demeurer infiniment fidèles au vécu, aux sentiments et aux aspirations désordonnées des Gilets jaunes qui, un temps et contre toute attente et prévision, ont non seulement fait histoire, mais surtout ont défait l’absurde hypothèse de sa fin. En redonnant à la question sociale, à l’action directe et à l’horizontalité une centralité qu’on nous disait perdue, les Gilets jaunes ont brouillé autant de cartes postmodernes qu’ils ont défait de fausses prétentions théoriques déconstructionnistes. Mais ils ont fait davantage, ils ont fait communauté humaine, ce qui n’est pas rien. Faire communauté humaine, c’est redevenir sujet actif, se convaincre qu’il faut sortir collectivement de ce monde, en chercher les moyens, renouer avec l’histoire des anciennes révoltes, inventer de nouvelles formes de résistance et de sécession, cultiver la pluralité de nos approches, tisser nos propres solidarités. La communauté humaine, elle était là, dans les cabanes des ronds-points de la misère, autour des braseros, dans les blocages, dans l’attention qu’on prête à celle ou celui qui lutte à côté, dans l’entêtement, dans la réinvention du courage, celui que nous avions collectivement perdu.

Par sa manière d’exister et d’agir, le mouvement des Gilets jaunes exprima une authentique nouveauté, à savoir une désidentification de toutes les logiques d’appartenance qui, depuis des décennies maintenant, participent, au nom des « luttes contre les dominations », d’une négation des espérances du « tous ensemble » et d’une atomisation généralisée d’identités multiples et concurrentes peu préoccupées de faire sens commun. Le « gilet jaune », cette chose la plus banale qui soit, fut une manière d’en revenir à l’essentiel de la révolte partagée en pariant tout à la fois sur la fin des séparations identitaires, mais aussi sur la pluralité, le multiple, la confluence. Il s’agissait de faire du mouvement social, au vrai sens du terme, un espace où toutes les identités pourraient s’agréger, mais aussi se défaire de leurs prétentions exclusivistes pour, sans se nier forcément, se remodeler, interagir, faire retour vers la cause des communs en s’extrayant de la guerre du « tous contre tous ».

On comprend que les déconstructeurs de tous bords l’aient pris pour une menace. Pour le coup, ils avaient raison.

Notes

1. Renaud Garcia, Le Désert de la critique : déconstruction et politique, réédition augmentée d’une préface : « De l’esprit de parti », L’Échappée, « collection poche », 2021, 272 p.

2. Freddy Gomez, « D’un néant critique : déconstruction et postanarchisme », novembre 2015, disponible en ligne sur http://acontretemps.org/spip.php?article581. En janvier 2016, notre site a également repris, sous le titre « Du délire en milieu “déconstructionniste” », disponible sur http://acontre- temps.org/spip.php?article590 , un entretien que Renaud Garcia avait consacré à La Décroissance, complété d’un post-scriptum qu’il avait rédigé pour À contretemps. Il est conseillé de se reporter à ces deux pièces pour suivre les aventures du Désert, dont le texte présent se veut un prolongement.

3. Notamment dans La Collapsologie ou l’écologie mutilée, L’Échappée, 2020, ouvrage recensé sur ce site sous le titre « Misère de la collapsologie », en ligne sur http://acontretemps.org/spip.php?article809.

4. Terme forgé par Eduardo Colombo, qui le définissait ainsi : « Mise en place d’un contenu nouveau à l’intérieur d’une forme déjà existante [ici l’anarchisme], donnant ainsi l’illusion que la forme première se perpétue alors qu’elle a radicalement changé de nature. » Eduardo Colombo, « L’anarchisme et la querelle de la postmodernité », Réfractions, n° 20, mai 2008, pp. 55-70. Ce texte est disponible en ligne sur http://refractions.plusloin.org/spip.php?article247

5. Sur Péage Sud, de notre ami Sébastien Navarro, nous renvoyons à « Ce feu qui nous rassemble » – http://acontretemps.org/spip.php?article815 –, recension que nous avons consacrée à son livre.

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1 commentaire

  1. Debra

     /  15 septembre 2021

    Pour les gilets jaunes…
    Je me demande si ce mouvement n’est pas ni d’un cri du coeur pour se soulever contre, non pas la marchandisation du monde, même si cette marchandisation est là, dans la nécessité qui nous frappe de plus en plus d’obtenir de l’argent pour pouvoir vivre, tellement nous avons été colonisés par l’idée qu’il fallait avoir de l’argent pour exister, symboliquement, à nos propres yeux, et réellement dans la société, mais contre la réalité d’une dictature numérique.
    Dans la dictature numérique, l’être humain est réduit à un chiffre impersonnel, donc, une abstraction, et l’Etat conçoit son rôle dans la « gestion » des abstractions, en nous évacuant comme corps réels, en évacuant notre présence réelle, qui n’est qu’accessoire, et inutile à ses fins. Cette « gestion », en plus, est déléguée à des machines automatisées, dans ce que j’ai envie de qualifier d’une rupture du contrat social. Je crois qu’il est criminel de faire de l’Homme une abstraction. (Ceci dit, je ne sais pas s’il est possible pour l’Etat de faire autre chose que de nous réduire à des abstractions. Est-ce que ça ne relève pas de notre pouvoir, et liberté individuel, dans des contextes multiples et variés, de faire de nous autre chose ?)
    Ces machines sont nos maîtres, dans le sens où nous nous sommes aliénées à elles, considérant que leurs capacités de… calcul, de gestion, de rapidité sont supérieures aux nôtres. Et qu’elles sont plus intelligentes, plus fiables, que nous. Nous nous contentons maintenant de déclarer leurs « données », en évitant doctement de les interpréter, par souci d’en rester à la pure description… sans jugement…critique. Nous sommes (souvent) des perroquets, des exécutants de nos maîtres, les machines.
    N’avons-nous pas substitué la morale à la critique, de toute façon ?
    Pour ce que j’ai compris de la montée du communisme, que je n’affectionne pas particulièrement, le militantisme communiste avait l’aspiration d’éduquer le militant, et lui donner une certaine capacité de pensée critique, dans une fraternité militante.
    Ce n’est pas négligeable du tout. Le point fort de cette organisation idéologique était sa dimension d’éducation populaire, et elle a réussi sur ce terrain, du moins au début.
    Mais pour la communauté qui nous fait cruellement défaut en ce moment, je me demande s’il ne vaut pas mieux la faire avec des personnes en chair et en os. Même si je ne peux pas prouver cela, il me semble qu’à l’heure actuelle, ce sont nous, des personnes en tant que chair et os, qui souffrons le plus, et que c’est là où la communauté fait le plus cruellement défaut. Le mouvement des gilets jaunes a favorisé une vraie mixité des personnes en tant que corps et visages, il me semble. Des rassemblements physiques où les gens pouvaient se rendre compte de ce qu’ils partageaient avec d’autres, peut-être dans d’autres milieux sociaux, d’ailleurs, certainement d’autres métiers, conditions. Des lieux de vraie chaleur humaine.
    Pour la « pseudomorphose »…il me semble qu’on a affaire à un phénomène tristement universel, qui témoigne des effets corrosifs mais inévitables du passage du temps. Si on prend un dictionnaire étymologique, et on regarde les entrées à gauche, on tombe sur les signifiants, comme « science ». Les signifiants sont… « un », mais dans la colonne à droite, on voit se déployer quelque chose d’exponentiel, en regardant l’évolution des significations du signifiant à travers les époques, en songeant qu’un même signifiant peut avoir des significations (signifiés) multiples, à une même époque. Mais au fur et à mesure que le temps passe, les significations bougent. Le mot est employé dans des contextes différents. Il… colonise ; il gagne du terrain dans les têtes, ou il en perd. Même, des fois, on tombe sur des signifiants qui n’ont pas bougé, qui en sont venu à avoir des significations qui sont contraires à ce qu’on peut trouver dans le passé. (Le mot « merci », qui vient du « merces » latin, qui veut dire « salaire », si j’ai bien compris. En tout cas, « merces » est en rapport avec l’argent.) C’est vertigineux, l’ampleur de notre asservissement au langage.
    En ce moment, nous nous battons vicieusement autour de la signification du mot « science ». Nous nous battons rageusement pour savoir qui va.. triompher ? pour imposer une (nouvelle) définition consensuelle du mot « science » dans les sphères du pouvoir. Personnellement, cela me donne envie de me flinguer certains matins, tellement la propagande continue son travail de rouleau compresseur pour détruire notre capacité d’avoir une pensée propre, et critique.

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