Renaud Garcia, « La collapsologie ou l’écologie mutilée »

Renaud Garcia

La collapsologie 
ou l’écologie mutilée

Chapitre 6
Acceptation, révolte, désespoir

New agers ou doomsayers ? Les collapsologues veulent être pris au sérieux. Aussi refusent-ils publiquement l’étiquette du New Age pour la raison suivante : ils ne promettent aucun Éden, aucune régénération paradisiaque sur une quelconque Sirius, comme dans les romans de Doris Lessing. Ils apportent de mauvaises nouvelles, irréfutables de surcroît. Leur discours évoque en général l’affliction, la peine pour la Terre, le deuil nécessaire d’une civilisation. Ils ont renoncé à 1’espoir, cette illusion. Une telle attitude recèle, en apparence, la promesse d’une profondeur existentielle, car s’il est vrai que nous sommes « foutus », alors d’une certaine façon tout commence ici. « We are doomed. Now what ? », demandent les « effondristes » américains (1). Nous sommes foutus. Et maintenant ? « La vie est belle », répond l’activiste Derrick Jensen, une des figures du mouvement Deep Green Resistance, dont les manuels théoriques et stratégiques ont été récemment traduits en français.

Dans un court texte intitulé « L’espoir est un fléau », il condamne radicalement l’idée même d’espoir. L’espoir est l’aspiration à une condition future sur laquelle l’individu n’a aucune influence. Il est l’expression de l’impuissance et, pour cette raison, un appât commode entre les mains du pouvoir, pour inciter les masses apeurées à faire ce que ce dernier a envie qu’elles fassent, dans l’attente d’une hypothétique amélioration de leur condition. Et Jensen de citer un dicton bouddhiste, selon lequel l’espoir et la peur se poursuivent l’un l’autre. Sans espoir, il n’y a pas de peur, et réciproquement. Dès lors que l’espoir meurt, la peur disparaît. Nous mourons en tant que créatures dépendantes et craintives. S’ouvre alors le domaine de l’action : « Lorsque vous renoncez à l’espoir, non seulement vous survivez, mais il y a mieux. Et c’est que d’une certaine manière, vous mourez. Et ce qu’il y a de merveilleux dans cette mort, c’est qu’une fois mort ils – ceux au pouvoir – ne peuvent plus vous toucher (2). »

(suite…)

Jérôme Baschet, « Basculements » (introduction)

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Jérôme Baschet

Basculements
Mondes émergents, possibles désirables

La Découverte, 2021

Introduction

Depuis le début de l’année 2020, nous – c’est-à-dire des milliards d’êtres humains – avons vécu un événement global proprement sidérant. Dans le tourbillon des nouvelles chaque jour plus surprenantes ou déconcertantes, bien des certitudes se sont mises à vaciller, bien des théories aussi. Mais ce dont on ne saurait douter, c’est qu’il se soit agi d’un véritable événement. Un événement qui a surgi de façon soudaine et imprévue (quoiqu’il ait été en réalité largement annoncé) et a entraîné des bouleversements considérables. Et s’il demeure difficile d’évaluer la portée exacte de la crise engendrée par le coronavirus, le contraste entre le facteur causal et ses effets ne saurait être plus saisissant, puisque c’est un microscopique fragment de l’à-peine-vivant qui a provoqué la paralysie d’une machinerie aussi ample et ramifiée que l’économie mondiale.

En quelques semaines, nous avons eu le sentiment de basculer dans une autre réalité, marquée par des paramètres nouveaux et difficiles à analyser selon les grilles d’analyse antérieures. Pour les uns, les bouleversements étaient si amples qu’aucun retour à la normale ne semblait envisageable ; et les programmes du « jour d’après » ont fleuri au sortir du premier confinement. Pour les autres, il ne s’agissait que d’un épisode passager, une simple crise en « V », dès lors que les mêmes forces à l’œuvre devaient conduire à restaurer l’habituelle réalité systémique et son « business as usual ». Le faisceau des analyses, en ce qui concerne l’ampleur de la crise du coronavirus et de ses effets, est donc très ouvert ; ce sera l’objet du premier chapitre.

La nature même de la crise n’est pas plus aisée à cerner. Ainsi, la paralysie économique, d’une ampleur sans équivalent depuis 1929, a ceci de très particulier qu’elle ne découle pas des dysfonctionnements de l’économie elle-même, mais des décisions prises par les États pour contenir la pandémie. Ce qu’il y a de plus stupéfiant dans l’événement coronavirus est bien le fait que des gouvernements qui étaient jusqu’alors les scrupuleux exécutants des politiques requises par les forces économiques dominantes aient agi soudain à revers de leurs habitudes, au point de mettre eux-mêmes l’économie à l’arrêt. (suite…)

« La collapsologie ou l’écologie mutilée », par Renaud Garcia

 

La collapsologie ou l'écologie mutilée (par Renaud Garcia)